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Léon Petitdidier Blémont alias Émile
Flaubert et la passion de la Prose

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  • III
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III


Le style a naturellement, comme la conception, le double caractère artistique et scientifique. Il est incisif et éclatant. A certains moments, un trait, un mot résume un être, un aspect de la nature. Les grands yeux noirs de la fille d'Hamilcar sont pareils sous ses hauts sourcils « à des soleils sous des arcs de triomphe ». Le serpent sacré de Carthage glisse vers nous lentement « comme une goutte d'eau qui coule le long d'un mur ». Citons encore « le râle métallique » de l'horloge normande, et « ce geste hideux et doux des agonisants qui semblent déjà vouloir se recouvrir du linceul ». Là se révèle l'artiste incomparable. Salammbô est une stupéfiante évocation, une résurrection prodigieuse, une oeuvre souverainement intuitive.
  
On retrouve l'homme de science à maintes expressions spéciales. Non content du mot propre, Flaubert cherche le mot technique. Le but est parfois dépassé. L'opérateur laisse voir le bout de la ficelle. J'aime peu les yeux de Mme Arnoux « dont brille la sclérotique ». En ces passages, Flaubert rappelle trop son pharmacien Homais, qui ne disait jamais une saignée, mais toujours une phlébotomie.

Sa phrase, si simple soit-elle, est toujours travaillée. C'est une lente cristallisation ou c'est une laborieuse quintessence. Tout est cherché, voulu. Il soumettait sa prose à une singulière épreuve. Après l'avoir laborieusement déterminée, établie, fixée, il la vociférait. Il la faisait passer, disait-il, au gueuloir. Après la solidité et l'éclat, il voulait en constater la sonorité.
 
Il aime à nous promener rapidement à travers une succession de tableaux de genre, intérieurs et paysages. Tout y est généralement sec et brillant comme une mosaïque minérale. On dirait du métal et de l'émail. On pense aux cloisonnés japonais, à certaines créations de l'art byzantin. S'il est des pages qui font songer â la chaude peinture de Regnault, maintes descriptions correspondent à ce qu’on nomme la peinture photographique. Flaubert se glorifiait de n'avoir jamais été chez un photographe ; mais lui-même, quel étonnant objectif il avait dans le cerveau !

Un Coeur simple, le premier de ses « Trois contes », dit la vie et la mort d'une servante dans une petite ville normande. Très humble histoire et des moins romanesques. Mais l'art de l'écrivain donne à ces banalités un relief extraordinaire, les accuse avec une ironie douloureuse, avec une âpre pitié. Rien que des choses et des faits, très sobrement indiqués. D'abord, s'offre une suite de portraits enlevés en quelques phrases courtes ; puis vient une série de petites scènes d'une précision minutieuse. C'est d'une exactitude si intense, si pénétrante, si aiguë, que l'effet est presque toujours saisissant.
 
Cela fait penser aux fantaisies les plus froidement et les plus furieusement exaspérées de Swift ; cela fait imaginer, invraisemblable image, un Rabelais maigre, un Rabelais vinaigré. Derrière le masque d'impassibilité sarcastique, on sent, il est vrai, un esprit droit, une conscience incapable de transaction, un immense besoin de vérité supérieure, une révolte passionnée contre les sottises et les petitesses d'ici-bas; on entrevoit les plus hautes et les plus ardentes aspirations aux prises avec toutes les désespérances.
  
La Légende de saint Julien l'Hospitalier semble un rêve, décrit avec la précision simple et profonde d'un halluciné. La foi de l'artiste y supplée à la foi du croyant. La vision, farouche et tendre tour à tour, est plus vive que la vie, plus réelle que la réalité. Il y règne un charme sauvage et doux. On se croirait dans un autre monde, plus naïf et plus limpide que le nôtre. Tout s'y détache sous la blancheur d'un clair de lune mystique, avec la même pureté de lignes qu'en plein jour.
 
Le dernier des « Trois Contes », Hérodias, est une suite d'apparitions voluptueuses et sanglantes, parmi des paysages d'Orient qui suent le soleil.




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