IV
La Tentation de saint Antoine peut être regardée comme l'oeuvre la plus
largement personnelle de Flaubert.
Est-ce Antoine dans la Thébaïde que nous voyons, que nous entendons ? Peut-être
! mais, certainement, c'est aussi Gustave Flaubert dans la France du XIXe
siècle. Il s'est déguisé en saint, il a disposé autour de lui un décor oriental
; mais nous le reconnaissons bien. C'est lui le solitaire, c'est lui le
visionnaire, c'est lui qui lutte et qui souffre.
Voici d'abord les souvenirs, les regrets : « Que la vie de famille était douce!
Que ma mère était bonne et ma fiancée attrayante ! Si j'étais resté là-bas,
près d'elles ! Si je m'étais fait grammairien, philosophe ou marchand, ou même
soldat ! Je suis seul, seul ! Malheur à ceux qui sont seuls ! a dit
l'Ecclésiaste. » Et voilà l'ermite en proie aux hallucinations. Les sept péchés
capitaux sont déchaînés en lui. Son coeur bondit dans sa poitrine comme une
bête affamée, comme un monstre à sept têtes qui s'éveille en son antre et
cherche quoi dévorer.
Le temps passe ; la crise s'apaise. Les appétits matériels s'endorment.
Hilarion survient. Hilarion, c'est le démon de la curiosité ; c'est la Science.
Après les instincts matériels, les instincts spirituels ; après les appétits du
corps, les appétits de l'esprit.
La raison livre bataille à la foi. Le Catholicisme est pris en flagrants délits
de plagiats et de contradictions. Les hérésies lui disputent l'héritage du
Christ. « Le Saint Esprit est féminin ! » s'écrient ceux-ci. « Les parties
inférieures du corps, s'écrient ceux-là, ont été faites par le Diable et lui
appartiennent ; buvons, mangeons, forniquons. » Et puis : « Les crimes sont des
besoins au-dessous du regard de Dieu. »
Les uns ne trouvent rien de mieux que de soûler la matière pour la dompter ;
les autres arrivent à l'extase par l'inassouvissement, par la mutilation. Simon
et Apollonius font des miracles. Tous ont des prières, des élans d'amour, des
exaltations, des révélations, des preuves, des prodiges, et puis des évangiles,
des apôtres, des victimes volontaires. Sans pitié, la Science explique le
mécanisme et donne la comédie du Martyre.
Toutes les divinités défilent sur les cimes pour tomber dans les précipices.
Des ébauches de dieux apparaissent et disparaissent. C'est Oannés, le dieu
poisson ; c'est Bellus et sa femelle, adorés sous la forme d'un organe féminin
; c'est le boeuf Apis ; c'est Isis, pleurant la virilité d'Osiris. Atys, dans
sa frénésie sensuelle, s'émascule devant Cybèle. Ormuz et Ahrimane se
combattent. Le Bouddha révèle sa vie, sa doctrine ; et à chacune de ses phrases
répond si bien un verset des évangiles chrétiens, que le Christ ne reste plus
qu'un pâle reflet du prophète hindou. L'Olympe rayonne et s'éteint. Les dieux
étruriens pullulent. Crépitus et Jéhovah se suivent et semblablement s'évanouissent.
Toutes les conceptions de l'esprit humain, même les plus pures, même les plus
radieuses, tombent en pourriture, corrompues par les instincts matériels qui
s'y mêlent fatalement. Tous les mysticismes finissent en orgies mortelles.
Toutes les hypothèses aboutissent à l'absurde, à la monstrueuse Absurdité,
comme tous les fleuves à l'Océan. Toutes les religions ne sont que vains
mirages, que vaines exaltations des appétits humains.
Devant le solitaire, sur les débris des superstitions, reste Hilarion, la
Science, le Diable. L'ermite s'abandonne à ce redoutable Pouvoir, qui l'enlève
dans les airs, au-dessus du soleil, au-dessus des planètes, et l'accable du
spectacle de l'infini. Il sent l'idée de Dieu lui échapper au bord du gouffre.
Dieu se perd dans la Substance immense et indivisible. Pourquoi le mal,
pourquoi le monde ? Les organes humains sont impuissants, l'esprit se trouble.
Le doute envahit l'espace. La Science est aussi vide que la Foi.
C'est l'instant de la lassitude et du dégoût. La Luxure et la Mort font leur
entrée. Elles se disputent le visionnaire. Elles s'enlacent, se pénètrent,
flottent, s'évaporent. L'Inconnu, le grand Sphinx surgit ; l'Imagination, la
Chimère en rut, autour de lui papillonne ; elle veut s'accoupler à lui, elle
est engloutie sous son poids.
Toutes les formes animales surgissent, passent, s'effacent. Toutes les
sottises, toutes les laideurs de l'humanité disent leur mot, jettent leur cri.
Des monstres fantastiques frappent du pied la terre, s'enfuient, s'enfoncent ou
s'envolent. Les bêtes de la mer envahissent la scène. Tout grouille, tout
s'anime, tout s'émeut, tout se mêle. Les végétaux, les minéraux tremblent,
vibrent, palpitent, vivent. Les règnes de la nature se confondent. Après le
vertige de l'infiniment grand, le vertige de l'infiniment petit. Après
l'immense éternité sidérale, le mystère des générations microscopiques.
« 0 bonheur ! bonheur ! j'ai vu naître la vie, j'ai vu le mouvement commencer !
» s'écrie avec une fatuité naïve le solitaire. « Le sang de mes veines bat si
fort qu'il va les rompre. J'ai envie de voler, de nager, d'aboyer, de beugler,
de hurler. Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de
la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout,
m'émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l'eau,
vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les
formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matière, - être la
matière ! »
Là s'arrêtent les visions ; quelques lignes terminent le volume. Le jour enfin
parait ; il était temps. Dans le disque du soleil rayonne la face de
Jésus-Christ ; Antoine fait le signe de croix et se remet en prière.
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