VI
Ce livre n'est, on le voit, ni selon notre esprit, ni selon notre coeur. Et
pourtant l'auteur nous inspire une profonde admiration, une invincible
sympathie. Nous savons les rudes batailles qu'ont livrées, les utiles services
qu'ont rendus ces hommes grands et désintéressés : les Flaubert, les Goncourt,
que nous avons vus si accablés, si brisés par nos malheurs publics, et si
douloureusement tristes sous leurs cheveux blanchissants. Nous les saluons avec
respect ; nous leur gardons, si nous pouvons le dire, une affectueuse
reconnaissance ; mais nous n'acceptons pas, nous ne pouvons accepter le
découragement qui semble les opprimer.
Les fermes penseurs, les historiens vivifiants, les poètes sublimes, sont et
restent nos maîtres. Ils nous disent : Justice, Amour, Travail. Ils nous
encouragent à reconstituer la famille, à faire du foyer l'autel. Ils
nous demandent « une sûreté et de moeurs et de caractère, une austérité pure,
dont ce temps a peu d'idée ». Tâchons de suivre ces bons conseils et ces hauts
exemples.
Grand désenchanteur par le fond, Flaubert fut un grand enchanteur par la forme.
Balzac a plus de puissance, Flaubert plus de méthode. Balzac est inimitable,
étant éminemment personnel, profondément complexe. Flaubert est une force
réfléchie, lucide, nette et positive. Balzac renouvelait sans cesse,
insaisissable Protée, son style avec sa pensée. Chez Flaubert, le procédé est
définitif, apparent, palpable. II a donné la formule absolue d'un genre.
Le procédé ! C'est ce que Gautier appelait « le moule à gaufres ». C'est la
machine substituée au prime saut. C'est la mécanique de l'art mise à la portée
de tous. Flaubert s'offrait à l'imitation. On l'a imité de toutes parts. On a
exagéré sa manière, poussé sa formule à outrance. Des charlatans de lettres,
très éloignés de sa probité sévère et de son énergique réserve, lui ont dérobé
son instrument, son doigté, et ont joué, virtuoses prétentieux, des variations
à n'en plus finir sur son thème si sobre et si mâle. Il était agacé et amusé
ensemble par les grimaces de cette bande simiesque de plagiaires et de
caricaturistes. Il disait avec une hautaine et souriante ironie : « On me prend
pour Berquin, maintenant. »
Il essaya du théâtre sans succès. L'art de la scène est par excellence l'art
social, et Flaubert fut surtout un indépendant, un isolé. II n'était pas
l'homme des foules. Jamais il ne s'assimila bien l'âme du peuple, l'âme de
Paris.
Il est mort trop tôt. Il nous devait une oeuvre qui fût à ses autres livres ce
qu'est la seconde partie de Don Quichotte à la première. « Je voudrais,
dit-il comme conclusion de la Tentation de saint Antoine, pénétrer
chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matière, être la matière. »
Il est mort. On l'a muré dans un étroit caveau. Nous aurions voulu qu'on lui
fit des funérailles à la façon antique, et qu'on brûlât son corps sur un bûcher
parfumé, d'où les éléments de son être, délivrés par la flamme, eussent pris
l'essor en pleine immensité.
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