VII
Si Edmond de Goncourt a
eu pleinement raison de flétrir l'article d'un journal littéraire qui
reprochait à Flaubert, de son vivant, un style épileptique, on ne
comprend pas bien pourquoi Guy de Maupassant blâmait avec tant d'amertume
Maxime du Camp d'avoir révélé au public la terrible maladie de Flaubert, et
d'avoir cherché à établir un rapport entre la nature artiste du romancier et
l'épilepsie.
Maxime du Camp n'a peut-être pas établi ce rapport d'une façon irréprochable. Mais
a-t-il eu tort de faire cette révélation ? C'est un document humain, cela. Et
un document capital. L'école documentaire lui devrait des remerciements. Est-ce
que M. de Goncourt n'a pas, toute sa vie, pris des notes plus ou moins
discrètes, dans des coins plus ou moins obscurs, sur tous ses amis ? Est-ce que
son Journal ne contient pas toutes sortes de révélations intimes ?
Pour notre part, le fait constaté publiquement par Maxime du Camp nous semble
avoir la plus haute importance dans l'histoire littéraire. Sans cela, il serait
impossible d'expliquer Flaubert. Cela le justifie, cela le rend sympathique.
Grâce à cette lumière nouvelle, on comprend tout de lui, et particulièrement sa
fameuse passion pour la prose, avec ses deux aspects contradictoires d'enthousiasme
et d'ironie.
A chaque page de sa correspondance éclate cette étrange contradiction. « Il y a
en moi, littéralement, deux bonshommes distincts : un qui est épris de
gueulades, de lyrisme, de grands vols d'aigle, de toutes les sonorités de la phrase
et des sommets de l'idée ; un autre qui creuse et fouille le vrai tant qu'il
peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui
voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu'il reproduit...
Le fond de ma nature est, quoi qu'on en dise, le saltimbanque. Moi, j'admire le
clinquant autant que l'or. La poésie du clinquant est même supérieure, en ce
qu'elle est plus triste... Je suis, avant tout, l'homme de la fantaisie, du
caprice, du décousu. »
Cette tendresse pour les choses tristes, ce décousu, on en sait l'origine
maintenant. On est en présence d'un génie malade, incomplet, dont la force
florissante est sujette à des coups de folie. Est-il ravi à lui-même par
quelque chose de grand, il retrouve sa candeur héroïque. Dès que lui revient la
conscience de son infirmité, l'univers s'assombrit. Il est attiré par tout ce
qui ressemble à son tempérament d'antithèse : « Je veux qu'il y ait une
amertume à tout, un éternel coup de sifflet au milieu de nos triomphes, et que
la désolation même soit dans l'enthousiasme. Cela me rappelle Jaffa où,
en entrant, je humais à la fois l'odeur des citronniers et celle des
cadavres... Cette poésie est complète, c'est la grande synthèse. »
C'est la synthèse de sa vie, en effet. Le docteur Hardy l'appelle « une femme
hystérique ». Et il s'appelle lui-même « un homme naturellement malsain ». Sa
révolte vient de sa souffrance. Une sottise le réjouit. II s'écrie « Quelle
immense bouffonnerie que tout, mais une bouffonnerie peu gaie ! » Il se plaît à
constater l'ordure ; il écrit à sa mère : « Il y avait en même temps que nous
dans le café un âne qui chiait et un monsieur qui pissait dans un coin. » Il
n'est pas en extase devant les forces de la nature comme Balzac. Il semble
écrasé par elles. Tel un Titan qui lutte contre les dieux de l'Olympe ! Même
manque de bonheur, même ironie satanique que dans Swift. Il adore les violents
contrastes du drame shakespearien, les convulsions du roi Lear. Il trouve «
Corneille, Racine et autres gens d'esprit embêtants à crever ». Cela le fait
rugir : « Je voudrais les broyer dans un pilon, pour peindre ensuite avec les
résidus les murailles des latrines. »
Dante l'ennuie. Il ne comprend pas Béatrice. Il n'a connu que la Bovary. La
science, la foi, tout est vanité. Tout aboutit à l'immense océan de l'absurde.
Pour lui, le monde n'a pas de sens. Il n'y marche pas librement. « J'étais né
pour toutes les tendresses ; mais on ne fait pas sa destinée, on la subit. J'ai
été lâche dans ma jeunesse, j'ai eu peur de la vie. Tout se paye. »
Il n'y a que les vaillants pour s'accuser ainsi de lâcheté. Il lutta
héroïquement contre des fatalités invincibles. Il ne s'abandonna pas. II ne fut
point « un poète mort jeune à qui l'homme survit ». Non ! il garda toujours
cette naïveté d'enfant, cette fraîcheur jeune, cette fleur du coeur, qui sont
le signe et la condition du génie ; il resta poète jusqu'à la fin. Mais poète
malade, poète à qui manquait le mens sana in corpore sano, poète
incapable de goûter en sa plénitude l'universelle harmonie, poète privé du
rythme normal, poète en prose.
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