VIII
Ses vers de jeunesse, il dut ne pas en être content. Il sentit vite qu'il
n'était pas doué. Il tenta la prose, elle lui fut favorable, et pour elle il
prit cette belle passion qui domina son existence. Il put alors se retirer du
siècle ; il eut un asile, une consolation. Il se réfugia en son rêve, se jeta
dans l'art comme on se jette dans la religion, devint un moine de lettres. Il
ne connut plus que le style. Il en sentit les joies et les affres. Hors
du style, point de salut !
« L'existence n'est tolérable, dit-il, que si on oublie sa misérable
personne... Le délire littéraire aide seul à supporter la vie. »
La vie, il la réduit au minimum ; il tâche de lui substituer partout la
littérature. Il sait combien cet état est anormal. « L'artiste, selon moi, est
une monstruosité, quelque chose hors nature. » II persiste, s'acharne, se crée
des théories spécieuses. Il prétend que, pour tout peindre, il faut ne rien
éprouver. « Mêlé à la vie, on la voit mal, on en souffre ou on en jouit trop...
Moins on sent une chose, plus on est apte à l'exprimer comme elle est... Quand
est-ce qu'on écrira les faits, au point de vue d'une blague supérieure,
c'est-à-dire comme le bon Dieu les voit d'en haut ? »
Il oublie que, si l'artiste doit ne plus être troublé par les choses pour les
reproduire fidèlement, il doit, d'autre part, avoir sincèrement éprouvé les
émotions pour les bien exprimer.
Du réel, il entend ne garder que la forme, que l'apparence affranchie de la
matière. Il veut se fabriquer un instrument d'art qui reproduira cette
apparence d'une façon parfaitement adéquate. La prose sera cet instrument. Il
rêve « un style rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et
avec des modulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feu ; un
style qui vous entrerait dans l'idée comme un coup de stylet, et où notre
pensée voyagerait sur des surfaces lisses, comme lorsqu'on file en canot, avec
bon vent arrière. » Et il s'écrie naïvement : « La prose est née d'hier. Le
vers est la forme par excellence des littératures anciennes. Toutes les
combinaisons prosodiques ont été faites ; mais celles de la prose, tant
s'en faut ! »
Sa conviction est si profonde, si ingénue, qu'il ne voit pas combien est
invraisemblable, impossible, cet épuisement de toutes les combinaisons
poétiques. Vous êtes prosateur, monsieur Flaubert.
Véritable esprit français, simpliste, radical, logique à outrance, il procède a
priori et reprend tout à l'origine, selon la méthode de Descartes et de
J.-J. Rousseau. Il fait table rase de l'effort, de l'expérience, de la science
des siècles. Il veut tout recommencer, tout reconstruire lui-même, à son usage,
selon ses facultés. Mais l'instrument supérieur d'évocation littéraire qu'il
cherche, c'est précisément le vers, perfectionné de siècle en siècle, de peuple
en peuple, et où les générations successives ont lentement réuni et fondu les
plus puissants moyens d'expression. Et vainement il essaiera de rythmer la
prose comme le vers, parce qu'il manque à la prose un des éléments du rythme.
Le but originel du vers a été de fortifier le principe essentiel du langage,
qui est l'expression, en accentuant le rythme de la parole humaine.
Le rythme crée l'ordre dans l'univers. Il est la force réfléchie, balancée ; il
est le mouvement revenant sur lui-même, prenant équilibre et conscience. Son
procédé unique, mais infiniment variable, est la répétition. Il adopte un
élément quelconque, simple ou complexe, et fait naître l'harmonie par le retour
périodique de cet élément qui, exactement répété devient la mesure, la règle,
le mètre.
C'est ainsi que, dans le perpétuel devenir de la nature, il arrête le
noeud de l'évolution vitale, organise et fixe un moment la substance, lui donne
l'individualité, la pensée, l'amour. Le rôle qu'il joue dans la nature, il le
joue dans la poésie également, par la répétition de ce qui exprime la vie,
c'est-à-dire des sons, des syllabes, des mots, des phrases, et par le retour
régulier de la mesure, pied métrique, hémistiche, vers ou strophe.
La mesure est l'élément absolu de l'art, dont la cadence est l'élément relatif
ou différentiel. Ce qui caractérise le vers et le distingue essentiellement de
la prose, c'est la mesure, unité élémentaire et quasi mathématique par
laquelle la poésie atteint à la justesse de la musique. Le vers a cette qualité
d'être un, cette existence distincte parmi des semblables, condition
nécessaire du nombre, de la série, de l'ordre, de l'harmonie, du progrès stable
et fécond. La poésie est une série d'unités élémentaires. La mesure y fournit
le canevas uniforme, sur lequel court et revient librement le fil d'or de la
mélodie.
La prose a la cadence, la diversité. Mais l'autre principe d'organisation,
l'unité, lui manque. Elle n'a pas la commune mesure, le pivot fixe, le retour
régulier, la pondération et la gravitation de la vie. De là son instabilité, sa
fluidité. Pour acquérir force et durée, elle doit emprunter au vers ses
procédés et ses cadres.
La poésie est le règne de l'harmonie supérieure, du rythme normal. C'est la
haute et vaste synthèse où se concilient l'ordre et la liberté. Elle a toutes
les puissances d'expression de la prose, et beaucoup d'autres moyens, beaucoup
d'autres nuances encore. Elle est moins facile à manier ; mais, avec qui sait
s'en servir, elle est incomparable. Elle est faite pour offrir la plus grande
variété dans la plus forte unité, pour produire le plus d'effet en exigeant le
moins d'effort. Elle résume, coordonne, illumine tout. Elle illustre
merveilleusement l'universelle analogie, l'identité primordiale de la
substance. Elle s'impose aux sens, au coeur, à l'intelligence, à la mémoire.
Musique et pensée, elle a les deux ailes pour conquérir l'espace.
Une école nouvelle tend aujourd'hui à la décomposer. Est-ce impuissance,
inquiétude ou erreur ? D'une part, on isole la pensée dans la prose, et d'autre
part on réduit la poésie à une simple sonorité musicale où les mots ne sont
plus que des notes. Si ce système venait à prévaloir, l'esprit humain serait
privé de son plus précieux instrument d'expression.
Chateaubriand, le plus grand de nos prosateurs modernes, a reconnu la
supériorité du vers. « Le poète, dit-il; est toujours l'homme par excellence, et
dix volumes entiers de prose descriptive ne valent pas cinquante beaux vers
d'Homère, de Virgile et de Racine. »
Taine a fait la même constatation : « L'Iphigénie de Goethe fut écrite
d'abord en prose, puis en vers. Elle est belle en prose. Mais en vers, quelle
différence ! C'est l'introduction du rythme et du mètre qui communique à
l'oeuvre son accent incomparable, cette sublimité sereine, ce large chant
tragique et soutenu, au son duquel l'esprit s'élève au-dessus des vulgarités de
la vie ordinaire. »
Vous rappelez-vous aussi les vers que Victor Hugo dans les Quatre vents de
l'esprit adresse A un écrivain :
.... La prose poétique
Est une ornière, où geint le vieux Pégase étique...
La prose en vain essaie un effort assommant.
Le vers s'envole au ciel tout naturellement ;
Il monte ; il est le vers, je ne sais quoi de frêle
Et d'éternel, qui chante et plane et bat de l'aile...
La prose, c'est toujours le sermo pedestris.
Tu crois être Ariel et tu n'es que Vestris.
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