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Léon Petitdidier Blémont alias Émile
Flaubert et la passion de la Prose

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V


Jésus-Christ, Antoine, la prière ? Masques et artifices que tout cela. Dites : l'art, Flaubert et le travail ; vous serez dans la réalité. L'allégorie est transparente pour qui a de bons yeux et se donne la peine de voir. Le délire religieux n'est ici que le faux nez du délire littéraire ; sous la tunique en peau de chèvre de l'ascète, s'agite et se raidit l'artiste grisé de solitude. La pensée de l'auteur, la conclusion du livre, la voici : « Tout est vanité, la foi, le martyre, la science, la raison, la matière elle-même. Pour supporter l'existence, il faut être fou, fou de littérature ou de religion, ou de n'importe quoi. »

Jeunes gens et vieillards, ne cherchez là ni enthousiasme, ni idéal, ni consolation ; pas même un oubli durable. Comme à la porte de l'Enfer du Dante, il faut, au seuil de ce livre, lâcher toute espérance. Le seul refuge que vous y trouverez, c'est une résignation peu sûre, une résignation fausse, mal assise sur le désespoir et l'ironie.

En feuilletant la Tentation, on pense aux plus grandes conceptions littéraires des temps modernes. On se rappelle la Divine Comédie du vieux Florentin ; mais où donc est Béatrice ? On se souvient de Faust ; mais où donc est l'Éternel féminin ? On évoque le Satyre de la Légende des Siècles ; mais où donc est le « rayonnement de l'âme universelle » ? On songe à la Bible de l'Humanité ; mais où donc sont la Justice et l'immuable Amour ? L'Espérance ici tombe et meurt. On ne saurait d'ailleurs la noyer dans une plus étincelante rivière de pierreries.

Comme ce livre est bien de notre temps ! On pourrait l'appeler « le livre des désenchantements ». L'auteur appartient à cette race de sceptiques qu'a engendrée un siècle de rebellions terribles et inefficaces. Tant de Révolutions et de Restaurations inutiles, tant d'impiétés au nom de la Religion, tant de despotismes au nom de la Liberté, tant de crimes au nom de la Vertu, tant de partis déchirant la Patrie, tant de convoitises déchirant la Famille, une halte si longue, un croupissement si morbide de l'Humanité dans les bas-fonds et les fanges de l’Hypocrisie ! Devant ce spectacle, Flaubert s'est pris à douter de tout.

Sur ses pas, au lieu d'une Béatrice, s'est trouvée une Bovary. Au lieu de demander au ciel le secret de l'amour, il l'a demandé à l'hôpital. L'hystérie est devenue son Eternel féminin. Las et dégoûté de l'univers entier comme un Romain de la décadence, il s'est jeté dans l'Art ainsi qu'on se jette dans la Religion. Il s'est fait prêtre de la littérature. Il a cru que ce culte lui pourrait tenir lieu de tout. Les émotions patriotiques, les affections familiales, il n'a guère su les apprécier à leur haute valeur que vers la fin de sa vie. Il en a méprisé les côtés ridicules, haï les obligations mesquines, méconnu les grandeurs calmes et les douleurs fécondes. Les devoirs inventés par les hommes lui semblaient trop étroits. Pourquoi canaliser son existence ? Il l'a laissé rouler comme un torrent ; et que de ruines autour de lui !

En parcourant la Tentation de saint Antoine, nous avons senti revenir en nous une sensation lointaine de notre fiévreuse adolescence. Il nous semblait être, comme autrefois, dans un bal masqué, un soir de carnaval. Des femmes, des tentatrices, portant des déguisements de tous les siècles et de tous les pays, passaient, vives et provocantes. Nous suivions l'une, l'autre ; nous levions les masques, nous regardions les visages ; nous cherchions une aventure acceptable, une illusion possible : nous ne trouvions que vénalité et corruption. L'aube se levait ; et nous revenions lentement, écoeuré, las, désespéré, nous enfermer dans le cercle restreint des occupations domestiques, et tourner comme un cheval aveugle une mécanique quelconque.

Depuis l'époque où remontent ces souvenirs, nous avons appris ce qu'est l'amour, ce qu'est la patrie, ce qu'est la famille, et, malgré les douleurs inhérentes à toute condition humaine, nous savons encore ce qu'est l'espérance. Flaubert semble ne plus même s'en douter ; c'est Rabelais sans la gaîté, c'est Pascal sans la foi, c'est Musset sans l'inspiration poétique. Chose assez remarquable, le mouvement de la Tentation de saint Antoine est absolument le même que celui de la célèbre pièce de Musset intitulée : L'Espoir en Dieu. Avant le prosateur, le poète s'est écrié :

Voilà donc les débris de l'humaine science !


Et il a ajouté comme lui :

Quand  mon coeur fatigué du rêve qui l'obsède,
A la réalité revient pour s'assouvir,
Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide
Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir.


Le poème s'achève par un magnifique élan d'amour désespéré, car son vrai titre serait : le Désespoir en Dieu. Le volume de prose se termine au contraire par un tranchant accès d'ironie. La prière finale d'Antoine n'est que le retour machinal d'une attitude ; c'est une pratique, c'est un renoncement, c'est une abdication effarée.




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