LE PREMIER DISCOURS
DE SIX
PELERINS
Qui furent
condamnez d''estre pendus et estranglez,
pour un cheval vollé et desrobé, qu'ils avoient
acheté et payé, pour un de leurs com-
pagnons malade, et comment
ils furent
MIRACULEUSEMENT DELIVREZ
PAR
S. MICHEL
LE faict est, que six jeunes hommes, despartis de
Lorraine, sur les frontieres d'Allemagne, auparavant que Luther eut semé son
heresie et venus audit païs, s'estant resolus d'aller en pelerinage à S. Michel
du Mont de la Mer, comme de fait il y en va encores plusieurs desdits païs par
chacun an : le complot estant fait, et le jour du partement pris, il ne faut
douter qu'avant que de partir, et qu'eux (comme estans enfans de bonne maison)
ils ne meissent ordre à leur pouvoir de ce qui leur estoit necessaire par le
chemin, specialement d'argent, de quoy ils ne manquerent : car, comme, dit est,
il ne faut douter qu'ils ne fussent de qualité. Or les voilà partis sains,
gaillards et dispos, et en bonne conche, comme on dit : ils traversent leur
païs, la Champagne, la Brie, voyent Paris, qu'ils estiment un païs, eu esgard à
celuy de leur habitation : sortis de Paris, ils commencent à entrer en
Normandie, taschans tousjours à gagner chemins. Mais la fortune advint, que
comme entre les viateurs ou voyageurs, il s'en trouve tousjours quelqu'un
d'esclopé ou desbauché, soit de lassitude ou autrement : ainsi advint à ceste
petite troupe, l'un desquels, et le plus jeune, se trouva tellement debilité,
qu'il ne luy estoit plus possible d'aller avant, tant il se trouvoit malade.
Ses compagnons estonnez, et ne sçachans que faire pour luy subvenir, voicy un
homme incognu, monté sur un cheval d'assez bonne taille, qui s'accostant
desdits Pelerins, et voyant cestuy qui estoit malade, leur dit : Messieurs, à
ce que je voy, voilà un de vos gens qui est en mauvais estat pour cheminer,
voulez-vous achepter mon cheval, il est fort bon, et si je vous en feray prix
raisonnable, je n'en ai pas beaucoup affaire, voyez, il est sain et net : Vous
ne pouvez faillir quand il vous aura servy vostre voyage, d'en retirer vostre
argent. Les jeuues hommes voyans ce remede, et qu'aussi bien il en eut fallu
prendre un de loüage, conviennent de prix avecques ledit homme, ne pensans que
ledit cheval eut esté vollé et desrobé comme il estoit, et l'ayant payé ils
montent leur pauvre compagnon dessus, qui se trouva quelque peu soulagé. Ils
s'en vont resjouissans ensemble le long du chemin : le voleur ayant leur argent
se retire de leur compagnie, et prend un autre chemin incogneu, craignant
d'estre descouvert et attrapé. Or comme une fortune ne vient jamais seule, le
malheur voulut, pour ces jeunes enfans, que passans à travers d'une petite
ville avecques ledit cheval, et mesme devant la maison et hostellerie où ledit
cheval avoit esté vollé et desrobé ; quelques uns des voisins ce voyans, et
recognoissans ledit cheval, en advertissent soudain le maistre du logis, qui va
apres, accompagné des Officiers de la Justice, qui ayant rencontré les
Pelerins, s'attaquent premierement à celuy qui estoit monté sur ledit cheval,
qui estoit le pauvre malade : ils sont appellez larrons, volleurs, et qu'ils
ont desrobbé ce cheval à cest honneste homme, et qu'ils seront pendus : ils
s'excusent, et disent qu'ils n'ont point desrobé ledict cheval, ains qu'ils
l'ont achepté et payé. Leurs excuses ne sont point receuës, ils sont menez
prisonniers et interrogez : ils desnient tousjours avoir desrobé ledict cheval,
ains l'avoir achepté d'un passant, et l'avoir bien payé. Il est ordonné qu'ils
auront la question, pour cela ils persistent à leur denegation : Or à faute de
trouver leur garend, ils sont condamnez d'estre tous six pendus et estranglez,
combien qu'ils fussent innocens du faict. Celuy qui estoit malade, dict lors en
plorant : Messieurs, le cheval a esté achepté pour moy, que estoit malade, pour
me soulager en chemin : quant à moy je prendray la mort en gré, moyennant que
donniez congé à mes compagnons, qui n'y ont aucune coulpe non-plus que moy : je
requiers misericorde pour eux, mettez-les en liberté, s'il vous plaist. La
Justice ayant grande compassion de ces jeunes hommes, furent d'advis
d'intheriner la requeste, ce qu'ils firent, et donnerent liberté aux cinq
autres, qui prennent un douloureux congé de leur compagnon, qui les prie qu'à
leur retour en leur pays, ils ne declarent point à ses parens la fortune à luy
advenüe, ains qu'ils disent qu'ils l'ont laissé malade en quelque hospital, où
ils croyent qu'il soit mort. Cecy ne peut avoir esté dict sans grande effusion
de larmes, tant d'un costé que d'autre. Les cinq compagnons se retirent en un
certain lieu, attendant la fin de leur pauvre compagnon, qui le jour de
l'execution, est mené au supplice demy mort, tant de l'apprehension d'icelle,
que de sa maladie, de laquelle il n'estoit encore bien guary. Estant parvenu au
lieu de la justice, il est monté en l'eschelle, priant Dieu, et Monsieur Sainct
Michel, remonstrant tousjours son innocence. Nostre Seigneur ayant pitié de
luy, comme il a tousjours soing des pauvres innocens, et lors qu'il estoit sur
le poinct de perdre la vie ; cependant que l'executeur preparoit son faict pour
l'expedier, voicy un pigeon blanc, ou plustost un Ange, qui descend visiblement
du Ciel, qui se met sur l'espaule droicte de l'enfant innocent ; et ne le
peut-on faire sortir de là ; empeschant par puissance invisible l'execution. Ce
que le peuple voyant, crioit incessamment, que l'enfant est innocent du mal
dont il est accusé, et que l'on luy fait tort : Et voyant que le pigeon ou
colombe n'abandonnoit point l'enfant, ils se veulent mutiner contre la justice,
si on ne le descend. Il est descendu et ramené, ayant toujours le pigeon sur
son espaule, jusque à ce qu'il soit delivré à pur et à plein. Le conseil est
tenu, ou après avoir long temps debattu et veu l'assistance dudict pigeon, qui
ne l'abandonnoit point ; en fin il fut conclud à son absolution, qui fut
intherinée, et delivré à pur et à plein, et declaré innocent, luy et ses
compagnons, qui sçachans cela le vindrent trouver bien joyeux, et remercians
Dieu de la misericorde qu'il leur avoir faict, de les avoir preservez de la
mort, et gardé leur innocence : ensemble Monsieur Sainct Michel, qui avoit eu
soing d'eux, et avoit assisté leur pauvre compagnon, lors qu'il estoit sur le
poinct de perdre la vie à tort et sans occasion, estant innocent ; comme de
faict estoient sesdits compagnons. Leur absolution ne fut plustost publiée, que
la coulombe ou pigeon se disparut. Les enfans s'estans r'assemblez, s'en vont
achever leur voyage, bien joyeux d'avoir eschappé telle fortune. L'hoste eust
son cheval pour tous ses frais et despens.
~~~~~~~~~
ENSUIT LA CHANSON
OU CANTIQUE
Sur lequel a
esté pris le present Discours.
|
Les six
enfans se sont partis
d'Allemagne joyeusement,
A Sainct Michel, le bon Baron,
S'en vont grand joye demenant :
Un qui ne peut aller avant,
Malade fut ;
Un larron s'en vint au-devant
Sur un cheval gras et membru.
Avecques eux s'accompagna
Plus de les trois quarts du chemin :
Et leur a dict mes beaux enfans,
Cest enfant me faict grand pitié,
Si voulez mon cheval achepter
Je le vous vendray :
Ils ont respondu sans tarder,
Nous l'achepterons si voulez.
Dictes-nous qu'il nous coustera,
Loyallement vous le payerons ;
Dix livres il vous coustera,
Rien moins mes enfans tout du long ;
Jamais ne fust un tel cheval,
Ny de tel trot :
Ils l'ont achepté sans ressort,
Ils en furent jugez à mort.
Quand le larron tint leur argent,
Hors des enfans se destourna :
Par devant l'huys vindrent passer,
De l'hoste à qui est le cheval :
L'hoste fut subtil et expert,
Apres allit,
Trois sergens meine avecques luy,
Les six enfans rencontré a.
Prindrent iceluy pour mieux choisir,
Qui est monté sur le cheval :
Et leur ont dict mes beaux enfans,
Vostre besongne va bien mal,
Desrobé avez le cheval
A ce preud'homme :
Non avons, Sire, non avons,
Dix livres payé j'en avons.
Ils furent en prison menez
Les six enfans pour ce cheval,
Et en la gesne tourmentez
Pour mieux recognoistre leur mal ;
Et si fust dict en general,
Et devant tous,
Qu'ils seront pendus hautement,
S'ils ne recouvrent leur garend.
Dict celuy qui malade estoit,
Pour moy fut le cheval achepté,
Je prendray bien la mort en gré,
Puis qu'il plaist au doux Roy Jesus,
Mais que mes compagnons tous cinq
Ayent congé :
Le Baillif jura sainct Michel,
Je veux qu'il te soit octroyé.
Quand vint à l'eschelle montant,
Au coeur luy vint un pensement :
Dessus l'espaule de l'enfant
Descend du Ciel un pigeon blanc :
Baillif deslie-moy cet enfant,
Si s'en ira,
N'a point desrobé le cheval,
Dix livres payez il en a,
Dix livres payez il en a,
A un larron :
Sainct Michel leur fut bon baron,
Qui les preserva du larron.
|
~*~
|