L'AUTRE
ET
SECOND DISCOURS
PEU de temps apres ledict faict advenu desdicts six
pelerins, il prend envie à un homme d'estat mediocre, demourant assez loing du
Mont Sainct Michel d'aller par devotion faire le voyage dudit Mont : et l'ayant
descouvert à un sien amy et compère, ledict compere le prie de permettre qu'il
luy face compagnie, et qu'aussi bien il y a long temps qu'il a devotion d'y
aller : ils demeurent d'accord, font leurs apprests pour partir en un certain
jour, sans en vouloir advertir leurs femmes ; sinon que deux ou trois jours
avant leur partement, la femme du premier inventeur dudict voyage ayant
descouvert leur intention (comme elles sont tousjours curieuses de tout
sçavoir), voulut estre de la partie, disant qu'aussi bien il y jà long temps
que l'on luy avoit voüée, et en somme qu'elle y vouloit aller. Le mary estonné
de telle curiosité, cherche les moyens de l'en destourner ; lui alleguant la
longueur du chemin, les perils et rencontres que l'on peut trouver esdits
chemins : outre ce, luy remonstre la garde de la maison, son mesnage, sa
famille, et qu'il n'est bon que tous deux abandonnent ainsi leur mesnage et
famille ; et que quelques meschans garnemens les sçachans dehors, pourroient
(comme mal advisez) piller et voller la maison : joint sa grossesse, qu'elle ne
pourroit pas cheminer comme ils pourroient faire. Ces remonstrances ne servent
de rien, elle ne trouve rien de difficile ; somme elle y veut aller, et ira
plustost toute seule, qu'elle n'y aille. Le mary oyant ceste resolution, ne
sçait plus que dire ny que faire, faut ceder à la force, toutesfois contre sa
volonté. La femme voyant qu'elle estoit receuë en la compagnie, elle se haste
de faire ses preparatifs, se trouve preste au jour assigné, apres avoir mis
ordre à la maison et au mesnage. Les voilà donc partis pour commencer leur
voyage, ladite femme fort grosse et pres du terme : ce non obstant ils
cheminerent tant par leurs journees, que les voila arrivez sur la Greve de la
mer, icelle estant retirée : ils voyent le Mont et l'Eglise, mais ils n'y sont
pas encores : d'autant qu'il y a encores deux lieuës jusques audit Mont par
dessus ladite Greve, du costé d'Avranches. Ils se mettent donc en chemin, par
dessus ladite Greve, passent les ruisseaux qu'ils trouvent devant eux. Or eux
estans arrivez comme au milieu du chemin, voila les douleurs d'enfanter qui
prennent à ladite femme, elle sent des esguillons si preignans qu'il faut de
necessité demeurer là. Le Mary et le Compere bien faschez d'un tel accident, et
n'ayant aucun remede pour y subvenir, estans loin de la rive et de la terre ;
se complaignant, taschent à gaigner sur ladite femme, qu'elle prenne courage,
pour gaigner le Mont : il n'est pas possible, tant les douleurs la pressent. Le
mary estant desespéré la veut quitter, et s'en aller : Le compère non, qui luy
promet toute assistance, et qui ne l'abandonnera point jusques à la mort : le
mary la quitte et s'en va : la femme jette des imprecations et maledictions
contre son mary, pour l'avoir laissée et abandonnée ainsi à un tel besoin et
necessité, et qu'il puisse estre englouty des eaux. Ces imprecations et
maledictions ont telle force, que l'on ne sçeut depuis que le mary devint, et
ne l'a-t-on jamais veu depuis, et a-t-on doubte, que lors la mer revint, qu'il
fut submergé. Cependant les douleurs recommencent de plus fort à ladite femme,
qui est sur le poinct de rendre son fruict : et cependant l'on craint que la
mer ne revienne : la pauvre femme fait des exclamations, sentant les dernieres
angoisses, et dit à ce compere : faut-il qu'aujourd'huy il te passe par devant
les yeux, et que d'iceux tu voyes ce en quoy la Nature nous tient obligées,
lors de nostre enfantement. Ha ! mon Dieu, pourquoy ay-je esté si mal advisée
de quitter ma maison, pour venir icy chercher le mal-heur qui est prest de
m'accabler, si Dieu n'a pitié de moy, pauvre creature ! Monsieur S. Michel
assistez-moy, s'il vous plaist. Le pauvre compere bien esbahy, la console
tousjours : dit qu'elle n'aye doubte, qu'il ne verra rien tant qu'elle soit
delivrée. Elle s'escrie de rechef, je n'en puis plus : à l'heure le compere
bande ses yeux de quelque linge : il est dit de sa cornette ; qui estoit en ce
temps là une espece de coiffure ou habillement de teste, d'autant qu'en ce
temps il n'estoit encores question de bonnets ny de chapeaux. Voilà donc ladite
femme accouchée d'un beau fils, le compere le reçoit du mieux qu'il peut,
l'enveloppe en sa robbe, le met aupres de la pauvre mere, demy-morte. Cependant
Dieu permet que voicy deux Religieux, tenans le mesme chemin qu'avoient tenu
les dessus-dits : ils entendent les clameurs et les regrets de la pauvre
creature, ils s'approchent, le compere leur conte l'accident, et comme tout
s'estoit passé, et voudroit bien que l'enfant fust baptisé, crainte de
l'inconvenient : il n'y a point de moyen disent les Religieux, d'autant qu'il
n'y a ne sel, n'y eau, que de salée. A l'instant furent veus trois Anges, en
especes de colombes descendre du Ciel, garnis et apportans en leur bec ce qui
estoit requis et necessaire audit baptesme, sçavoir eau pure, sel, et ce qui estoit
de besoin.L'enfant est donc baptisé, et est nommé Michel, par l'un desdits
Religieux, à l'honneur de celuy pour et à l'intention duquel ledit voyage avoit
esté entreprins. Ledit baptesme ne fut si tost parachevé, que par permission
Divine, furent oyes toutes les cloches de l'Abbaïe dudit Mont S. Michel
sonnantes, sans que personne vivante y mist les mains. Le peuple estonné courut
sur la Greve de la Mer, où ils trouverent la pauvre assemblée : l'on fait
porter la pauvre femme et son enfant (accompagnez dudit compere et desdits deux
Religieux) en la ville, où elle fut pansée et solicitée, jusques à la fin de sa
gesine, remerciant Dieu et Monsieur S. Michel de son assistance en un tel
besoin et necessité.
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ENSUIT LA CHANSON
Sur laquelle
a esté fait le present Discours.
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UN homme et sa femme,
Leur compere aussi,
Au Mont S. Michel
Le voyage ont pris. bis.
La femme est enceinte,
Enceinte d'un fils,
Estans sur la Greve, bis.
Le mal d'enfant la prist.
Helas ! mon mary,
Demourons-je icy,
Nenny, dit-il femme,
Point n'y demeurer,
Au Mont S. Michel bis.
Je m'en veux aller.
Nous prirons à Dieu
Mary si tu t'en vas,
Que noyé puisse estre bis.
De ton premier pas ;
Que noyé puisse estre
De ton premier pas : bis.
Il vint une vague
Las qui l'emporta. bis.
Et par là cy passe
Un Moine et un Abbé,
Et trois pigeons blancs
Descendans du Ciel. bis.
L'un apporte le Chresme,
Et l'autre du sel,
Et le tiers de l'eau bis.
Pour le baptiser.
Le plus beau des Anges
L'a nommé Michel,
Et toutes les cloches bis.
Se prindrent à sonner :
Et toutes les cloches
Se prindrent à sonner,
De ce beau miracle,
Qu'est fait sur la mer.
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SUR L'APPARITION
DE MONSIEUR MICHEL L'ANGE
ET ARCHANGE
DU MONT DE LA MER
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AU temps du Roy Clovis, deuxiesme de ce
nom,
Saint Michel s'apparut, couvert d'une nuë blanche,
A un nommé Aubert, digne Evesque d'Avranche,
Homme sainct, craignant Dieu, et plein de grand renom.
Sçay-tu que c'est, dit-il, il faut que soubs mon nom,
A ce peril de mer, nommé le Mont de Tombe,
Le plustost que pourras un Eglise tu fonde :
Respond, le feras-tu, dy moy ouy ou non.
Sainct Aubert entendant le vouloir de l'Archange,
Se met en son devoir, ne le trouvant estrange,
Assemble son trouppeau et fait procession.
Sur la cyme du Mont, qu'il trouva large et ample,
Là peu de temps apres feit bastir un beau Temple,
Où maints jeunes enfans vont par devotion.
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QUATRAIN A S.
MICHEL
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