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Ernest Capendu
Une famille en location

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  • I UNE VEUVE A MARIER
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I

UNE VEUVE A MARIER


Dernièrement Mme Amélie de Zermès, veuve, jeune et jolie, nullement fatiguée de sa beauté, mais beaucoup, paraît-il, de son veuvage, songeait à renouer les chaînes de l'hymen (style du Directoire) violemment brisées par l'inflexible Parque.

Or, Mme Amélie de Zermès a vingt-huit ans à peine, elle possède des yeux bleus de la plus céleste pureté, des sourcils châtains arqués comme ceux des Mauresques, de longs cheveux bruns qui font le désespoir de son coiffeur (lequel n'entrevoit pas le moindre placement possible d'une tresse postiche). Elle a une bouche mignonne garnie des perles d'usage, une tête d'un ovale parfait, une taille enchanteresse, de magnifiques épaules et un pied imperceptible.

De plus, Mme Amélie de Zermès a de l'esprit et beaucoup, de l'éducation suffisamment, elle n'est pas trop bonne musicienne, bref une foule d'avantages inestimables contre-balancés par deux défauts importants. Manque de fortune et manque de famille.

Le bien que lui a laissé feu M. son époux a été follement dissipé par la coquette veuve, désireuse de briller et de plaire, jusqu'au dernier centime d'un crédit étayé sur une centaine de mille francs lestement jetés au vent de la prodigalité.

Quant à la famille, elle n'en a pas, ou, si elle en a, elle ne veut pas le faire voir, ce qui, comme résultat, revient exactement au même.

Donc, en dépit de sa beauté, de son esprit, de sa grâce, de ses excellentes manières, la jolie veuve ne voyait poindre à l'horizon aucun boursier enrichi, aucun boyard millionnaire, aucun hospodar valaque ou non valaque, aucun Anglais spleenique.

Ce n'étaient point les époux qui venaient, c'étaient, hélas ! les créanciers !

Et quel cortège, bon Dieu ! Un désastre était imminent.

La couturière refusait de fournir les robes, la cuisinière se lassait de faire des avances, la femme de chambre demandait insolemment ses gages, le carrossier tenait la voiture en séquestre, le cocher menaçait de vendre les chevaux pour se payer de son avoine fournie, et le propriétaire lui-même commençait à descendre dans la loge de son concierge pour interposer son autorité entre le vestibule de l'escalier et les paquets que l'on aurait pu enlever.

Sur ces entrefaites, Mme Amélie de Zermès, faisant contre fortune bonne contenance, s'en va un soir à l'Opéra. Une vieille amie (toutes les jeunes veuves ont une vieille amie) accompagnait la charmante femme. On chantait... (ma foi! je ne sais pas ce qu'on chantait ce jour-là), toujours est-il qu'on chantait... ou à peu près.

Dans un entr'acte, un coup est discrètement frappé à la porte de la loge, et l'ouvreuse entrebâillant la portière, passe une carte à la vieille dame.

Celle-ci y jette les yeux, pousse un cri sourd et se retourne vivement :

- Introduisez ! dit elle.

Puis s'adressant à sa jeune amie

- Mille pardons, toute belle, vous permettez ?

- Comment donc !...

Un monsieur se présente.

C'est un homme de quarante ans environ, d'une distinction extrême, mis avec une recherche du meilleur goût, mais d'une laideur épouvantable.

Il salue en homme de bonne compagnie et ne prend pas le siège qui lui est offert.

- Monsieur le marquis Alfonse de Ximéra ! - dit la vieille dame. - Madame Amélie de Zermès, chez laquelle j'ai l'honneur de vous recevoir !

En apprenant qu'il n'est pas dans la loge de la vieille dame, le visiteur se confond en excuses, en salutations, il veut se retirer... il craint d'être indiscret... mais on le calme, on le rassure, et il finit par accepter la chaise qui, si elle eût été fauteuil, lui eût tendu les bras.

La conversation s'engage. Le marquis parle de tout et sur tout... envers et contre tout. Amélie regarde parfois son amie.

- Quel idiot m'avez-vous amené là ? lui glisse-t-elle à l'oreille. Il est assommant, votre marquis !

- Chut! fait la vieille dame. Deux cent mille livres de rente!

Amélie sourit aussitôt, montre ses trente-deux perles, et, regardant le monsieur, elle le trouve moins laid, et, l'écoutant parler, elle le trouve moins sot.

La conversation continue donc... l'opéra s'achève, le marquis offre son bras, reconduit ces dames jusqu'à leur voiture, s'incline et prend congé.

- Comment le trouvez-vous ? dit la vieille dame à sa compagne.

- Mais assez... original.

- Vous avez dit le mot, ma chère. Quant à lui, il vous trouve adorable !

- Vous croyez ?

- J'en suis certaine.

- Et vous dites que le marquis a... deux cent mille livres de rente ?...

- En terres !

- Alors, c'est M. de Carabas en personne.

- Et si vous le permettez, je serai le Chat-Botté, moi !

- Comment?

- Il est veuf, vous êtes veuve, comprenez vous ? Mme de Zermès comprenait fort bien, mais elle ne voulait pas en avoir l'air.

- Oh! fit-elle... je ne sais pas si les convenances... d'ailleurs il ne m'aime pas, votre marquis.

- C'est précisément pourquoi il vous épousera.

- Plaît-il?

- Écoutez, ma belle, le marquis est l'être le plus extraordinairement original que je connaisse, il est laid, il est sot, mais il est fort riche ; vous êtes au bout du rouleau... voulez-vous vous marier avec lui?

A une question aussi nettement formulée, une réponse évasive n'était pas possible.

Amélie ne répondit pas, mais elle fit un signe de tête équivalent à une affirmation orale.

Alors, dit la vieille dame, laissez-moi faire ; seulement c'est après-demain la première représentation du *Père prodigue*, ayez une loge...

- J'en ai une.

- Alors tout ira bien...

- Mais expliquez-moi

- Rien !...

- Cependant...

- Vous verrez par vous-même ce qu'il faudra faire pour atteindre le but... nous voici à ma porte, merci et bonsoir!

La vieille dame descendit du coupé et laissa seule et légèrement agitée Mme Amélie de Zermès.

Celle-ci rentra chez elle, se mit entre les mains de sa femme de chambre ; mais une fois la toilette de nuit achevée, il lui fut impossible de fermer l'oeil.

Amélie pensait au marquis, songeait à ses créanciers, se bâtissait un avenir doré, réfléchissait aux paroles de la vieille dame et se demandait l'explication de ces paroles demi-mystérieuses qu'elle avait prononcées.

Enfin, fatigue d'esprit, fatigue de corps appelèrent le sommeil au moment où le jour commençait à apparaître, et la jolie veuve se vit assaillie par une succession de rêves plus étourdissants les uns que les autres.

Le lendemain de la soirée de la présentation du marquis à l'Opéra, Mme Amélie de Zermès passa la journée à visiter sa garde-robe, combinant tout un plan de séductions basé sur le choix des toilettes les plus étourdissantes afin d'arriver à subjuguer le millionnaire gentilhomme.




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