III
UNE
FAMILLE ASSORTIE
Le jour des Rois, il y avait grand remue-ménage chez la jolie veuve. Dès cinq
heures du soir, le salon était illuminé, les meubles rangés dans un désordre
symétrique; un feu étincelant rougissait l'âtre de la cheminée de marbre vert.
La salle à manger, soigneusement fermée, paraissait être le théâtre d'une
oeuvre mystérieuse, tandis que la cuisine, ouverte à tous vents, était envahie
par tout un monde de marmitons et de pâtissiers, d'officiers de bouche et de
valets d'emprunt.
A cinq heures et demie, la sonnette retentit timidement. On ouvre, un monsieur
se présente : mise convenable, air affable et important, démarche cauteleuse.
La femme de chambre, qui a ouvert la porte, introduit le visiteur sans lui
demander son nom et court auprès de sa maîtresse, à laquelle elle parle
vivement a l'oreille.
Amélie achevait sa toilette. Sa robe de velours noir dessinait la ligne
gracieuse de son corsage élégant et tombait en plis opulents jusque sur le
tapis qu'elle balayait majestueusement.
Savamment coiffée, la belle veuve était ainsi plus ravissante que jamais.
Aux paroles prononcées par la femme de chambre, elle s'empresse d'agrafer un
dernier bracelet et se rend dans le salon où l'attend lé mystérieux visiteur.
Celui-ci salue la maîtresse de la maison, qui lui répond par un sourire des
plus attrayants. On s'assied et... on ne dit rien.
Nouveau coup de sonnette, vigoureux celui-là, impératif, magistral Un valet
ouvre à deux battants la porte du salon et annonce à haute voix :
- M. le commandeur Ivanof Gyrloskof !
Entre alors un énorme personnage tout de noir habillé, cravaté de blanc et
portant au revers de l'habit une véritable guirlande de décorations
merveilleusement assorties.
Le monsieur déjà introduit se lève aussitôt. Il va prendre par la main le
commandeur, et se tournant vers la jolie veuve :
- M. Ivanof Gyrloskoff, madame dit-il, votre oncle et votre parrain, passé au
service de la Russie depuis vingt-cinq ans, et en ce moment à Paris.
Amélie salue, le commandeur salue... et on se rassied.
Deuxième coup de sonnette. Entrée d'une dame : cinquante ans au moins, grande
sécheresse de corps, cheveux mal teints, toilette noire, grand deuil.
Le monsieur se relève, saisit la dame par la main, et la conduisant vers Amélie
:
- La comtesse Paméla Ulcorbani, votre tante maternelle, dit-il en s'inclinant ;
veuve d'un général napolitain. Elle a fait voeu de porter éternellement le
deuil du défunt. Belles alliances au Livre d'or de Florence.
La comtesse n'a pas pris place que la sonnette est de nouveau agitée. Cette
fois, tintement discret.
On annonce M. Philippe Dubois.
M. Philippe Dubois est un petit vieillard propret, frais, dispos, à l'oeil
éveillé, au nez vermeil, à la bouche épanouie.
- Un ami de feu votre époux, dit encore le monsieur faisant fonctions
d'introducteur ; grand gourmet, beaucoup d'esprit. Il vous a vue naître et vous
aime comme un père.
M. Philippe sourit, prend la main d'Amélie, la porte à ses lèvres :
- Chère enfant ! murmure-t-il ; et il va donner une cordiale poignée de main au
commandeur.
Quatrième coup de sonnette!
Introduction dans le salon de deux dames et d'un monsieur. Les deux dames sont
admirablement mises, mais parfaitement laides. On ne sait trop quel âge leur
donner.
Le monsieur est jeune, bien frisé, fortement barbu : tenue de journal des
modes.
- Anaïs et Blanche, vos cousines germaines, continue le personnage mystérieux.
Elles ont eu le malheur de perdre leurs parents ; vous leur avez toujours tenu
lieu de soeur. M. Raoul d'Ermelon, votre cousin, continue le monsieur en se
tournant vers le jeune homme. Espérance de la diplomatie. Et enfin, moi-même,
baron de B..., votre meilleur ami ! Vous le voyez, madame, la famille est au
complet.
Amélie, que chacune de ces présentations a de plus en plus vivement
embarrassée, ne répond pas tout d'abord. Cependant elle se remet peu à peu, et
tirant à l'écart le baron pendant que les membres de sa famille causent
familièrement entre eux :
- Vous me répondez de tous ces gens ? demande-t-elle.
- Au prix convenu, comme de moi-même, répond gravement le baron.
- Et ils disparaîtront ?
- Le lendemain du mariage. Si madame est satisfaite, elle pourra être généreuse
envers chacun d'eux. Madame peut voir que l'on n'a rien négligé.
Le baron achevait à peine que la sonnette retentit encore.
- Le marquis ! murmura Amélie.
- Se grise-t-on ? demande M. Philippe Dubois à l'oreille du baron.
- Non ! répond impérativement celui-ci.
- Quelques calembours ? dit le commandeur de l'autre côté.
- Oui... peu... par-dessus le marché. Ils sont compris !
- Bien !
- Pleure-t-on ? demande à son tour la veuve du général napolitain.
- Beaucoup ! Avez-vous le portrait du défunt ?
- Voilà ! et voici ! répond la veuve en désignant d'un double geste un énorme,
médaillon agrafé sur sa poitrine et un bracelet tressé en crins noirs que l'on
peut prendre pour tissé avec les cheveux d'un nègre.
- Très bien ! fait le baron. Attention !
En effet, la porte vient de s'ouvrir et le marquis donnant le bras à Mme de
Sainte-Marie, entre dans le salon. La vieille dame jette un rapide regard sur
l'assemblée et paraît satisfaite.
Le marquis s'incline devant Amélie, qui lui tend familièrement sa petite main
blanche.
- Monsieur le marquis, dit la jolie veuve, j'ai l'honneur de vous présenter
quelques-uns des membres de ma famille.
Après quelques compliments échangés, un valet vint annoncer que madame était
servie, et le marquis, arrondissant gracieusement le bras droit en forme
d'anse, invita du regard la maîtresse du logis à appuyer ses doigts blancs sur
le drap noir de l'habit.
On passa dans la salle à manger, où un splendide couvert était dressé suivant
les principes les plus recherchés de l'art pratiqué par Grimod de la Reynière,
et chacun prit place.
Le premier service fut silencieux : les convives paraissaient se renfermer dans
une circonspection du meilleur goût, et Amélie, gênée en dépit de sa verve
ordinaire par la présence de ses nouveaux parents, formulait de temps à autre
quelques phrases banales auxquelles on répondait par un simple mouvement de
tête.
Tout à coup le baron, tout en jouant avec son couteau, choqua doucement la lame
d'acier contre le verre à vin de Madère placé devant son assiette en vedette
d'un véritable bataillon de cristaux de toutes formes et dé toutes contenances.
Le commandeur, jusqu'alors roide et gourmé, sourit aussitôt, passa la main
droite dans sa noire chevelure entremêlée de fils argentés, et, se renversant
sur le dossier de sa chaise, tout en désignant à l'aide de sa fourchette tenue
délicatement dans la main gauche, le contenu de son assiette :
- Ces filets de cailles sont excellents, dit-il. Ma chère nièce, votre
cuisinier est bien réellement un être fort remarquable. C'est un artiste ; ce
mets si parfaitement réussi me rappelle un dîner fait il y a quelques années à
Naples, dîner offert par le prince du Curilli à ses intimes, et auquel, à ce
titre, j'avais l'honneur d'assister...
Le baron, qui tenait toujours son couteau à la main, le plaça alors
entre ses doigts, en appuyant l'extrémité du manche d'ivoire sur la nappe
éblouissante.
- Le prince Curilli ! dit vivement M. Dubois, n'est-ce pas le neveu du cardinal
Almeda ?
- Précisément ! répondit le commandeur.
- Oh! je le connais très bien, alors. Le cardinal, lors de son dernier voyage
en France, est venu me visiter à ma petite villa des bords de la Durance. Son
Éminence a même méconnu de la manière la plus épouvantable l'hospitalité que je
lui offrais. Croiriez-vous qu'elle m'a enlevé mon cuisinier ! Un garçon que
j'avais stylé et qui me devait sa remarquable éducation culinaire.
- Monsieur est gourmet ? demanda le marquis.
- Dites gourmand, monsieur le marquis, et vous serez dans le vrai.
- La gourmandise est un péché véniel, fit l'une des prétendues cousines
d'Amélie en minaudant outrageusement.
- Un péché, belle dame! s'écria M. Dubois. Quel vandalisme d'expression! c'est
une qualité précieuse, au contraire. Beaucoup d'hommes d'esprit étaient
gourmands, témoin l'aventurier Casanova. Je me rappelle, à ce sujet, une petite
anecdote assez... amusante que...
Le baron posa son couteau.
- Oh! fit aussitôt Mlle Blanche, la seconde cousine de la jolie veuve, monsieur
Dubois, pas d'anecdote scandaleuse, je vous en conjure!
- Bah ! dit M. Dubois d'un air badin.
Le baron posa son couteau en travers sur son assiette.
- Quant à moi, dit d'une voix fluette M. Raoul d'Ermelon, j'estime fort la
gourmandise. J'ai gagné un pari, à Vienne, contre mon excellent ami lord
Stanton, lequel me défiait de manger, à moi seul et en un espace de temps
donné, un dindon truffé de la plus belle espèce...
- Eh mais, interrompit M. Dubois sans paraître se préoccuper de couper la
parole à son voisin, la comtesse a dû voir souvent le cardinal et le prince ;
car le premier était, si j'ai bonne mémoire, un peu parent de l'illustre
général que nous regrettons tous.
La veuve Ulcorbani, qui avait jusqu'alors gardé le plus profond silence et
avait accepté tout ce qui lui avait été offert, la veuve poussa un soupir.
Le baron remit son couteau sur la table.
- Hélas! fit-elle, le cardinal était le cousin germain du comte Ulcorbani ! Il
m'a même donné une preuve de la plus grande affection alors que le malheur se
fut abattu sur notre maison... Quelques jours avant que... le général ne
succombât...
Le baron avait reprit son couteau et l'agitait doucement ; la comtesse parut
fort émue et reprit d'une voix faible :
- Quelques jours avant que la mort cruelle ne me privât du meilleur des
époux... le cardinal vint nous visiter... Le comte était alors... bien près de
ses derniers moments...
Le couteau demeura immobile ; la veuve porta son mouchoir à ses yeux et sembla
étancher quelques larmes.
- Chut! fit le commandeur en s'adressant à M. Dubois, cette pauvre comtesse !
ne rouvrez pas ses douleurs.
- Madame, je vous en conjure! » dit le marquis ému lui-même par la pantomime
expressive de la comtesse.
Le baron fit passer son couteau de la main droite dans la main gauche.
- Ma chère nièce, continua le commandeur en s'adressant à Amélie, vous étiez à
l'Opéra mercredi, je crois?
- Vous avez entendu le Prophète? dit Raoul.
- Avez-vous assisté à la représentation au bénéfice de Roger ? demanda Anaïs.
- J'ai parbleu bien payé une stalle dix louis! s'écria M. Dubois en
mirant un verre de Bordeaux. C'était beau !
La conversation devint générale et parut donner à la pauvre veuve le temps de
se remettre.
- Charmante famille, murmura le marquis à l'oreille d'Amélie.
- Vous trouvez ? dit la jolie maîtresse de maison avec un léger embarras.
- D'honneur, madame,je vous en fais mes compliments. Quel discrétion ! quel
tact!... Le commandeur est parfait, c'est un type de bon goût! M. Dubois est
fort original, et ces deux dames placées vis-à-vis de moi (le marquis désignait
du regard les deux cousines), ces deux dames respirent en elles l'habitude du
meilleur monde. Quant à la comtesse, sa douleur m'a fait mal ! Pauvre femme !
Le baron prit son couteau entre l'index et le pouce de la main droite et tapa
avec la lame l'ongle du médium de sa main gauche.
M. Dubois, qui causait bas avec M. d'Ermelon, partit subitement d'un violent
éclat de rire.
- Charmant ! charmant ! dit-il.
- Qu'est-ce donc ! demanda le baron.
- Une historiette que me raconte monsieur et dont il est le héros.
- Peut-on l'entendre ? demanda Blanche.
- Parfaitement. Je vais vous la répéter, si vous le permettez ?
- Oh ! de grâce ! fit M. d'Ermelon.
- Allons ! pas de fausse modestie ! C'est charmant, et j'en fais juge monsieur
le marquis lui-même, »
Et M. Dubois se tourna vers le gentilhomme.
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