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Ernest Capendu
Une famille en location

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  • IV UNE PAMOISON A GRAND EFFET
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IV

UNE PAMOISON A GRAND EFFET


« Qu'est-ce donc, monsieur ? avait demandé le marquis auquel venait de s'adresser M. Philippe Dubois.

- D'abord, monsieur le marquis, reprit le vieil ami de la jolie veuve, vous n'ignorez pas qu'une femme fait quelquefois plus de ravage avec son éventail qu'un général avec son épée. Jadis même, en Angleterre, un gentleman fort spirituel avait proposé d'établir une académie pour y dresser les jeunes demoiselles dans l'exercice de l'éventail. Les divers commandements étaient :

Préparez vos éventails ;
Déferlez vos éventails ;
Déchargez vos éventails ;
Mettez bas vos éventails ;
Reprenez vos éventails ;
Agitez vos éventails.

« On demandait six mois pour conduire les académistes à la perfection de ces six mouvements.

« Préparer l'éventail, c'est le prendre et le tenir fermé, en donner un coup sur l'épaule de l'autre, faire une niche à un autre, en porter le bout sur le bord des lèvres, le laisser baissé en le tenant entre deux doigts d'un air négligé.

« Déferler l'éventail, c'est l'ouvrir par degrés, le tenir à moitié ouvert, le refermer et l'ouvrir en lui faisant faire des espèces d'ondulations.

« Décharger l'éventail, c'est l'ouvrir brusquement et faire une espèce de décharge par le claquement général qui s'opère au même instant, au moyen des plis et des touches qu'on agite rapidement.

« Mettre bas l'éventail, c'est poser l'éventail sur la cheminée ou sur la table quand il s'agit de jouer, de manger, de rajuster sa coiffure ou de remettre une épingle qui se détache.

« Reprendre l'éventail, c'est le reprendre pour sortir après la partie ou là visite faite.

« Agiter, l'éventail, c'est s'en rafraîchir lorsqu'on ne sait plus que dire, lorsqu'on s'ennuie, lorsqu'on est embarrassé. L'agitation de l'éventail est la partie la plus intéressante de l'exercice.

« Il y a diverses sortes d'agitations de l'éventail : l'agitation fâchée, modeste, craintive, confuse, enjouée, amoureuse.

« Enfin l'agitation de l'éventail dépend de la manière d'être des dames ; de sorte qu'il y a des éventails gais, des éventails tristes ; il y en a de sombres et d'enjoués,de folâtres et de mélancoliques, comme il y a des esprits folâtres, enjoués, joyeux, tristes, mélancoliques et rêveurs.

- Très joli ! dirent en riant les deux cousines.

- Mais, ajouta le commandeur, je ne vois pas dans tout cela l'histoire du vicomte.

- Attendez donc ! dit M. Dubois. Je devais, pour rendre cette histoire plus claire, poser avant tout la théorie, de la manoeuvre des éventails, maintenant je reviens à l'historiette...

Nous écoutons, dit le marquis.

- Figurez-vous donc que le cher vicomte ici, présent était dernièrement fort épris des charmes d'une certaine dame...

- Ah!interrompit Blanche en rougissant, pas d'anecdotes que nous ne puissions entendre !

- Soyez tranquille, dit M. Dubois en souriant, l'histoire n'a rien de scandaleux.

- Nous l'espérons ! ajouta Anaïs.

- Les femmes trop vertueuses sont quelquefois bien insupportables ! dit M. Dubois en se penchant vers le marquis, mais j'estime trop ces dames pour ne pas respecter leurs scrupules.

Puis M. Dubois reprenant la parole à voix haute :

- Donc, continua-t-il, le vicomte était fort épris d'une belle dame. Mais permettez avant de continuer, il faut que vous me passiez encore une petite digression, toujours dans l'intérêt de la clarté de l'histoire.

« Vous avez sans nul doute lu ou entendu raconter que l'aimable et spirituelle Ninon de Lenclos avait pour premier médecin un petit chien svelte, mignon, à l'oeil noir, au poil fauve, qu'elle appelait Raton.

« Quand Ninon allait dîner en ville, Raton l'accompagnait,

« Elle le plaçait dans un corbillon tout près de son assiette.

« Raton laissait passer, sans mot dire, le potage, la pièce de boeuf, le rôti ; mais dès que sa maîtresse faisait semblant de toucher aux ragoûts, il grommelait, la regardait fixement, et les lui interdisait.

« C'était un colloque animé, sentimental, où, après bien des remontrances, le docteur régent obtenait toujours pleine obéissance : quelques entremets n'éveillaient pas toute sa sévérité ; mais il y en avait qu'il proscrivait absolument, surtout quand une odeur d'épices annonçait quelque danger.

« Le docteur jappant voyait, de son corbillon, passer et se succéder tous les services, sans rien prendre pour lui, sans convoiter un os de poulet : ce n'était point un médecin prêchant la tempérance, et gourmand à table ; mais voyait-il arriver le dessert, zeste ! il sautait sur la nappe, courait çà et là, rendant ses hommages aux dames et aux demoiselles, leur riant gentiment, et, pour prix de ses caresses, recevait force macarons, dont deux ou trois suffisaient à son appétit.

« Il permettait le fruit à discrétion et l'usage du sucre ; mais au service des liqueurs la désapprobation était formelle, ses yeux devenaient demi-ardents de colère.

« Décoiffait-on l'anisette, Raton aussitôt de se serrer contre sa maîtresse, comme dans l'instant du plus grand péril, d'emporter entre ses dents le petit verre, et de le cacher soigneusement dans le corbillon.

« Ninon feignait-elle de vouloir prendre du nectar prohibé, notre petit Sangrado se mettait à la gronder ; Ninon insistait-elle, c'était bien autre chose ; il se démenait comme un lutin, et jamais Purgon, sur notre scène comique, ne parut plus emporté : chacun se pâmait de rire en voyant la grande fureur hippocratique logée dans un corps si mince.

« - Docteur, disait Lenclos, vous me permettrez au moins de boire un verre d'eau ?

« A ces mots, l'on se radoucissait, on remuait la queue ; plus de colère ; en signe de réconciliation, l'on buvait dans le même gobelet ; Raton acceptait alors et grugeait une gimblette ; puis, victorieux, il faisait mille tours, et sautait d'aise et d'allégresse d'avoir vu passer encore un repas conforme à l'ordonnance, et qui ne devait pas nuire aux jours précieux de son inséparable amie.

- Mais, s'écria encore le commandeur, je demande l'histoire de vivants. Quel rapport ont donc vos éventails, votre Ninon et son petit chien, avec notre jeune et charmant ami ?

- Aucun avec lui, j'en conviens, mais de très grands avec la dame en question.

- Comment ?

- Ce que un petit chien était pour Ninon, un certain éventail l'est pour la belle dame.

- Quoi ! cette dame, a pour médecin un éventail ?

- Oui.
 
- Ah ! par exemple ! voilà qui est fort !

- Permettez ! je m'explique... Le chien de Ninon était le médecin du corps ; l'éventail dont je parle est le médecin de l'esprit.

- Je comprends de moins en moins, dit le commandeur.

- C'est pourtant limpide. La dame dont il s'agit a une amie, laquelle amie possède un tact inouï dans la conversation. La dame désireuse de briller, et se fiant peu sur les ressources de son intelligence personnelle, a fait un marché avec l'amie spirituelle. Celle-ci guide la conversation à l'aide de son éventail, habilement manoeuvré, et dont chaque manoeuvre a, ou plutôt avait une signification déterminée.

- Cela est fort ingénieux, dit le marquis en paraissant prendre un grand intérêt à la narration de M. Dubois. Ensuite ?

- Ensuite ? monsieur le marquis, voilà précisémentcommence le comique de l'aventure dont le vicomte est le héros. Outre notre jeune ami, la dame avait un adorateur qui s'acharnait en tous lieux à ses pas. Un soir, cet adorateur et elle se rencontrent dans un salon où se trouvait également le vicomte. La conversation était vive, la dame brillait, l'amie jouait de l'éventail avec une coquetterie ravissante. La dame racontait une anecdote semée de réflexions plus étourdissantes les unes que les autres, lorsque tout à coup...

 - Ah ! mon Dieu! interrompit brusquement le baron de B***, madame de Zermès se trouve mal! »

Et, se levant vivement, le baron se précipita vers la jolie veuve, laquelle venait effectivement de se laisser aller sur le dossier de sa chaise, dans la situation d'une femme en proie à une pâmoison subite.

Tous les convives, se levant en tumulte, imitèrent le premier mouvement du baron, et se précipitèrent vers la jolie veuve.

Le marquis lui prodiguait les soins les plus empressés. Cependant Amélie ne faisait aucun mouvement et ne rouvrait pas les yeux.

- Il lui faut de l'air, dit la vieille dame qui avait accompagné le marquis ; transportons-la dans sa chambre.

La camériste, accourue les mains pleines d'une collection de flacons renfermant tous les antispasmodiques connus, aida à soulever le corps inerte de la jeune femme, et les deux cousines lui tenant chacune un bras, Amélie fut conduite dans sa chambre. La comtesse Ulcorbani poussait de douloureux soupirs.

Le baron suivit le cortège jusqu'à l'entrée du sanctuaire. Amélie parut alors reprendre momentanément ses sens, car se redressant vivement, elle agita les lèvres comme si elle eût parlé bas à l'oreille du baron ; puis le marquis s'avançant, plus empressé que jamais, elle retomba en syncope et la porté de la chambre à coucher se ferma sur le nez des profanes.

Les hommes demeurés seuls passèrent dans le salon. M. Dubois semblait vivement alarmé de l'accident qui venait d'interrompre si brusquement le dîner.

- Eh bien ? eh bien ? s'écria-t-il en courant vers le baron, lequel pénétrait le dernier dans la pièce, comment va cette chère enfant ?

- Mieux... ce ne sera rien, répondit le baron. Un accès nerveux, une émotion étrange et trop vive a subitement impressionné cette nature si éminemment sensible.

- Eh mon Dieu! à quoi donc attribuer cette émotion dont vous parlez ? demanda le marquis.

- J'en ignore la cause, mais les effets en sont trop manifestes pour pouvoir nier.

- Vous veniez de parler bas à ma nièce, monsieur! dit le commandeur d'un ton demi-sévère.

- Mais... je ne sais, balbutia le marquis qui rougit subitement.

Le gentilhomme venait effectivement de se rappeler qu'au moment même qui précédait la pâmoison, il débitait un madrigal à l'oreille de la belle veuve et que, par mégarde sans doute, sa main, à lui, avait frôlé les jolis doigts d'Amélie.

Le marquis, hâtons-nous de le dire, n'était nullement fat. Il n'avait donc attaché aucune corrélation entre ses paroles, son action et la syncope de sa voisine, mais la demande du commandeur fit surgir tout â coup dans sa tête une pensée dont l'écho frappa immédiatement son coeur.

Pendant que M. de Ximéra s'abandonnait à une suite de réflexions chatouillant agréablement son amour propre, le baron passait devant M. Dubois sans s'arrêter :

- Éventail ! mauvais ! fausse route ! Donnez le change ! lui glissait-il à l'oreille.

M. Dubois, qui causait avec le commandeur et M. d'Ermelon, ne parut pas avoir entendu.

Cette chère belle, dit à haute voix M. GyrlosKoff, je serais véritablement au désespoir de la savoir d'une santé délicate.

- Oh! fit M. d'Ermelon, n'ayez pas cette crainte...

- C'est que c'est ma nièce unique, savez-vous, vicomte ! c'est ma seule héritière. Les roses de son teint rajeunissent mes cheveux blancs! Pauvre chère enfant! c'est l'espoir de ma vieillesse, et ma fortune sera un jour la sienne !

- Espérons alors qu'elle héritera le plus tard possible l dit M. Dubois.

- Oh! reprit le commandeur avec un sourire de résignation mélancolique, oh! je suis usé, mon cher ami ! Les fatigues des camps ont brisé mes forces ! J'ai fait durant dix années la guerre du Caucase!

- N'avez-vous pas été en Sibérie? demanda M. Dubois.
 
- J'ai failli y aller, mais l'empereur a daigné se rappeler à temps mes services rendus...

- Vous aviez donc été en disgrâce ?

- J'ai été le jouet d'un indigne complot.

- Et maintenant?

- Maintenant je suis au mieux à Saint-Pétersbourg et je jouis en paix de mes modestes revenus.

- Modestes revenus! s'écria M. Dubois, vous en parlez bien â votre aise! Vous êtes immensément riche, commandeur !

- Fortune acquise au prix de mon sang, je puis le dire avec une certaine fierté ! répliqua le commandeur en caressant du doigt les décorations multicolores épanouies â la boutonnière de son habit.

- Belle chose ! fit observer le vicomte.

- Bah ! continua M. Gyrloscoff avec une insouciance de grand seigneur. Qu'est-ce que l'argent ? Pour moi je n'y tiens guère, et si je ne considérais cette fortune comme le propre bien de ma belle nièce (car tout ce que j'ai lui appartiendra un jour), je n'y attacherais pas la moindre importance, mais il est doux de faire du bien à ceux que l'on aime!

- Belle pensée ! dit encore le vicomte sur le même ton.

- Digne d'un grand coeur! ajouta le marquis, lequel n'avait pas perdu un mot de l'entretien et venait de s'approcher doucement du groupe.

- Oh ! je vous en prie, marquis... fit le commandeur avec une confusion décelant sa modestie à toute épreuve. Puis se tournant vers le baron, et comme pour couper court aux éloges qui lui étaient prodigués :

- Cher, continua-t-il, puisque ma nièce va mieux, organisez donc un whist, tandis qu'elle achève de se remettre auprès de ces dames.

- Volontiers ! dit le baron.

Et il fit un signe à un domestique de préparer une table de jeu.

- Un whist! fit M. Dubois avec une légère grimace. Pourquoi pas plutôt un lansquenet ? Votre whist demande trop de combinaisons : cela me casse la tête ! Après un bon repas, ne me parlez point de ces jeux compliqués ! Le lansquenet est fort bête, c'est ce qui fait son charme ! On joue en causant, et je préférerai toujours aux émotions produites par les cartes la charmante conversation de monsieur le marquis, conversation dont votre whist me priverait, et dont me laissera jouir â mon aise le jeu que je proposé.

- Eh oui! s'écria le vicomte. Un petit lansquenet, sans prétention !

- Le lansquenet vous convient-il, marquis, demanda le baron en s'adressant à M. de Ximéra.

- Parfaitement, monsieur, répondit le marquis.

- Et vous, commandeur?

- Le lansquenet est absurde ! grommela M. Gyrloskoff, mais enfin !... jouons le lansquenet!

Raoul et le baron s'approchèrent de la table. Le commandeur se dirigea vers la cheminée, et le marquis, posant sa main sur le bras de M. Dubois, l'attira dans l'embrasure d'une fenêtre.

- Cher monsieur, dit M. de Ximéra, j'ai une prière à vous adresser.

- A vos ordres, marquis ! Trop heureux de...

- Vous aviez commencé, durant le dîner, une histoire qui m'intéressait fort...

- Quelle histoire? interrompit M. Dubois en ouvrant de grands yeux.

- Celle de la dame à l'éventail.

La dame à l'éventail ? répéta M. Dubois en paraissant chercher dans sa mémoire.

Oui, l'histoire de cette dame assez... sotte, dont le vicomte était amoureux, et près de laquelle il trouvait un rival ? Vous vous souvenez ? madame de Zermès s'est évanouie au moment oh vous alliez continuer.

- Oh ! pardon ! s'écria l'interlocuteur du marquis. Je ne me souvenais plus.... C'est l'indisposition d'Amélie qui, par ma foi! m'avait troublé la cervelle. Je sais.., je sais... Eh bien! monsieur le marquis, vous désirez?

- Savoir latin de l'histoire.

- Oh !... cette fin est bien prosaïque !     

- Mais encore ?

- Le vicomte, tel que, vous le voyez, dit M. Dubois en baissant la voix et en  accompagnant ces paroles d'un sourire dédaigneux, le vicomte est parfaitement niais. Il a commis une balourdise à propos de cet éventail dont il avait surpris le secret, et la dame l'a mis à la porte.

- Voilà tout? demanda le marquis.

- Voilà tout ! répéta M Dubois.

- Vous en êtes sûr?

- Du moins, c'est là tout ce que je sais

- C'est singulier ! fit le marquis en réfléchissant.

- Quoi donc ?
   
- J'avais déjà entendu raconter cette histoire, et il me semblait que... Puis, s'interrompant brusquement.

- Pouvez-vous me confier le nom de l'héroïne ? demanda-t-il.

- Parfaitement répondit sans hésiter M. Dubois.

- Et ce nom est ?
   
- Mme Paméla Van-Horn.

- Une Allemande ?

- Une Hollandaise !

- Vous en êtes certain ?

- Très certain.

M. Dubois avait répondu si nettement, que le marquis parut ne plus douter.

Très bien ! très bien ! dit-il avec un sourire qui épanouit sa physionomie un moment rembrunie.

Puis il ajouta à voix basse : Il faut que demain cet homme soit à mes gages !
 
- Le lansquenet vous réclame, marquis, s'écria le vicomte en interrompant brusquement la rêverie du gentilhomme.




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