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Ernest Capendu
Une famille en location

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  • II UN SINGULIER PROSPECTUS
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II

UN SINGULIER PROSPECTUS



Le surlendemain (c'était le soir que devait avoir lieu la seconde entrevue à l'occasion de la première représentation du Père prodigue), Mme Amélie de Zermès venait de sonner pour permettre à un rayon de soleil qui frappait aux persiennes d'entrer dans sa chambre ; lorsque la camériste remit à sa maîtresse une véritable liasse de papiers dont bon nombre étaient timbrés et griffonnés.

Amélie avait depuis quelque temps une correspondance trop suivie avec MM. les huissiers de la capitale pour manifester le moindre, étonnement à cette vue peu récréative mais quotidienne, et elle jeta sur le tapis, la liasse de papiers.

Ceux-ci s'éparpillèrent en tombant, et une large lettre se détacha de la masse.

Madame la ramassa prestement, la décacheta et l'ouvrit.

Cette lettre était une circulaire imprimée ainsi conçue :

« M. le baron Frédéric de B..., qui est en ce moment de passage à Paris, a l'honneur d'exposer au public qu'étant doué d'un talent de conversation fort distingué, nourri d'études solides (ce qui devient de plus en plus rare), ayant recueilli dans ses nombreux voyages une foule d'observations instructives et intéressantes ; il met son temps au service des maîtres et maîtresses de maison, ainsi que des personnes qui s'ennuieraient de ne pas « causer » agréablement.

Le baron Frédéric de B... fait la « conversation » en ville et chez lui. Son salon, ouvert aux abonnés deux fois par jour, est le rendez-vous d'une société choisie. (25 francs par mois.)

« Trois heures de ses journées sont consacrées à une causerie instructive mais aimable. Les nouvelles, les sujets littéraires et d'art, des observations de moeurs où domine une malice sans aigreur, quelques discussions polies sur divers sujets, toujours étrangers à la politique, font les frais des séances du soir.

« Les séances de conversation en ville se règlent à raison de 10 francs l'heure.

«  M. le baron Frédéric de B... n'accepte que trois invitations à dîner par semaine, à 20 francs (sans la soirée).

« L'esprit de sa « causerie » est gradué selon les services. (Les calembours et jeux de mots sont l'objet d'arrangements particuliers.)    

« M. le baron Frédéric de B... se charge également de fournir des causeurs convenablement vêtus pour soutenir et varier la « conversation » dans le cas où les personnes qui voudraient bien l'honorer de leur confiance ne voudraient pas avoir l'embarras des répliques, observations ou réponses.

« Il offre également aussi ses causeurs comme amis ou parents aux étrangers ou aux particuliers peu répandus dans la société et qui cependant désireraient se procurer les uns ou les autres.

« Pour cette dernière affaire on traite en gros de gré à gré, suivant le degré d'intimité demandé ou l'âge, la position sociale, le nom des parents que l'on désire.

« Voici un petit aperçu des prix au détail pour les personnes qui, ne désirant qu'un seul ami ou un seul parent, ne seraient pas disposées à traiter en gros :

PREMIÈRE CLASSE

 

Homme. Beau nom, beau titre, grand extérieur, voiture, 2 laquais, 3 décorations étrangères (choix des couleurs assorti), air respectable. Gravité (de 40 à 60 ans); au mois........................... 1000

 

Nota. Les promenades en public se payent en dehors (20 francs l'heure). Pour chaque décoration étrangère en sus des trois exigibles, 10 francs par mois. (Peut servir au besoin d'oncle, de tuteur, de général étranger ou d'ami d'un proche parent décédé.)

 

Femme. Demi-jeune, jolie, belles toilettes, grandes manières, profonde connaissance du coeur humain, utiles conseils, un titre, veuve d'un diplomate allemand; Hongroise ou Napolitaine d'origine (à la volonté), ayant beaucoup voyagé. Un coupé bas, un groom; au mois........................................ 800

 

Nota. Peut servir de cousine, de belle-soeur ou de maîtresse de piano.

 

DEUXIÈME CLASSE

 

Homme. Gros propriétaire, rentier, agronome et philanthrope. Vastes propriétés dans des pays éloignés. Belle tenue ; beaucoup de bijoux ; gourmet ; fin connaisseur en toutes choses ; joyeux entrain ; au mois....... 500

Nota. Peut servir de proche parent ou d'ami intime. Promenades en public comprises.

Femme. Fille d'un colonel polonais; a eu des malheurs; toujours en deuil. Air lugubre, intéressant ; parle peu. Précieuse pour les cérémonies imposantes ou funèbres. Attendrissement facile. Grande rigidité des moeurs ; au mois.....  300

Nota. Possède, si besoin est, d'excellentes notions dans l'art culinaire.

 

TROISIÈME CLASSE

 

Homme ou femme. Spéculateur hardi, inventeur au besoin de toutes choses, beaucoup de brevets (s.g.d.g.) ; boursier premier choix. - Séparée d'un mari ex-banquier qui vit en Belgique, retiré des affaires; plusieurs enfants, beau langage; grande facilité d'élocution; au mois...... 250

Nota. Témoin pour mariage ; beaucoup de goût pour les corbeilles de mariées.

 

QUATRIÈME CLASSE

 

Gens d'esprit des deux sexes. Artistes, écrivains, peintres, etc. ; tenue modeste (on les nourrit); au mois....... 55

 

CINQUIÈME CLASSE

 

Hommes. Boursiers deuxième catégorie ; coulissiers retirés. Au courant de toutes les intrigues de la capitale; faisant un peu de tout et aptes à tout (on les nourrit et on les loge); au mois:    . . . . . . . .    25

Nota. Aimables compagnons et précieux pour les étrangers qui désirent s'amuser.

Femmes. Très répandues dans le monde (on traite de gré à gré, suivant le degré de parenté que l'on désire.)


« Comme on le voit, le baron Frédéric de B... est en mesure de fournir à toutes demandes, quelle que soit la condition de ses clients.    
« Esprit, famille, beaux usages, langage choisi, le baron Frédéric de B... peut répondre à tous, de tout et surtout.

Une famille assortie ;     au mois. . . .              2000       

Idem.                            à l'heure.. . . .            50

Discrétion garantie


Après avoir achevé la lecture de cette oeuvre singulière, Mme de Zermès se mit à rire et jeta le papier dans le tiroir d'un petit meuble.

Le soir venu, elle s'habilla, et coquette, brillante, adorable, enivrante, elle attendit sa vieille amie. Celle-ci fut exacte comme l'horloge de l'Hôtel de Ville. On monta en voiture et on partit.

Un quart d'heure après on arrivait au Gymnase, on prenait place dans la loge et... on attendait.

Enfin la toile se lève (le marquis n'était pas encore arrivé) ; ces dames avaient beau interroger les stalles et les loges, elles ne voyaient rien, ou plutôt, elles voyaient beaucoup, mais dans la foule, aucun homme ne se présentait au bout des verres de leurs lorgnettes qui eût la plus petite ressemblance avec M. Alphonse de Ximéra.

Le premier acte s'achève au milieu des bravos... et le marquis ne paraît pas.

Le second acte commence, il était neuf heures passées. Amélie commençait à s'impatienter fort, lorsqu'enfin un léger coup est frappé à la porte de la loge...

« Entrez ! » dit aussitôt la vieille dame en se retournant.

Amélie s'accouda sur la barre d'appui de velours rouge pour concentrer toute son attention à lorgner la salle.
 
Le marquis Alphonse de Ximéra entra, salua et prit place derrière la vieille baronne, afin de pouvoir mieux causer avec Amélie.

Le second acte commençait, avons-nous dit, de sorte que la conversation se trouva forcément suspendue avant que d'être commencée, et qu'il fallut attendre l'entr'acte.

Le marquis paraissait inquiet ; soucieux, préoccupé, ennuyé même, et, le moment venu, au lieu de donner carrière à l'incessant bavardage qui lui était habituel, il observa un mutisme presque absolu.

Amélie regardait la baronne, la vieille dame regardait la jeune femme, et toutes deux s'interrogeaient en vain à l'aide de la prunelle sans pouvoir se donner l'explication de la conduite bizarre du marquis. Le troisième acte se passa ainsi, puis le quatrième.

- La pièce vous plaît-elle ? demanda Amélie pour essayer de troubler le silence désespérant qui régnait dans la loge.

- La pièce ? répéta le marquis comme un homme que l'on réveille brusquement, et qui n'a pas encore recouvré l'usage de son esprit.

- Je vous demande, monsieur le marquis ; si la pièce vous plait?

-  Mais... franchement... elle me plaît fort peu, ou, pour mieux dire, elle me déplaît beaucoup. »

Amélie fit un bond sur sa chaise, et un regard d'indignation, parti de sa noire prunelle, foudroya le malencontreux détracteur de l'un des auteurs les plus en vogue.

- Mais, dit-elle, la pièce est de Dumas fils, cependant!

- D'accord, répondit le marquis, mais elle me déplaît.

- Cependant il a du talent ! fit observer la baronne.

- Beaucoup de talent, madame, je le reconnais.

- Eh bien ?

- Eh bien ! je n'aime pas son Père prodigue.

- Toute la salle est d'un avis contraire.

- Que voulez-vous ? je suis original.

- On applaudit de toutes parts à tout rompre, et vous seul demeurez froid et indifférent.

- C'est qu'en effet je suis froid et indifférent.

- Quoi ! s'écria Amélie avec impatience, vous ne comprenez donc pas la pièce?

- C'est possible, madame ; mais ce qui est certain, c'est que je la comprends différemment que tous les gens qui remplissent cette salle.

- Que comprenez-vous, monsieur le marquis ? Par grâce, expliquez-vous ! dit en minaudant la jolie Amélie, laquelle commençait à croire qu'elle s'était furieusement trompée à l'Opéra en prenant le marquis pour un sot, et qu'elle avait devant elle, au contraire, un excentrique peut-être, mais un homme d'esprit à coup sûr.

 - Madame, commença le marquis, je n’aime pas cette pièce pour deux motifs : le premier, c'est que nous voici arrivés au dernier acte, n'est-ce pas ? et qu'il m'est impossible de dire jusqu'ici qui a tort ou raison ou du père ou du fils, lequel il faut haïr, lequel il faut aimer ; enfin je ne sais, ni vous non plus, ce que l'auteur a voulu prouver. Son père prodigue, d'ailleurs, est une exception parmi l'espèce des pères. Paris en renferme trois ou quatre de cette espèce et, au théâtre, c'est un type présentant une généralité qu'il faut mettre en première ligne, et non celui d'une heureusement très rare exception. Ensuite je vous dirai que je n'admets pas que l'on sape la famille par sa base ; je n'aime pas qu'un fils admoneste son père, ce qui est hors des lois sociales et naturelles, et cette comédie me fait l'effet de chercher à détruire le respect de la famille. Or, je l'avoue, je suis orphelin, je n'ai pas de famille, et cependant j'envie autour de moi une réunion de parents distingués, je sens que le bonheur ne peut être attaché à moi que par les liens de la famille.

 En achevant ces mots, le marquis lança un regard perçant à Amélie. Celle-ci rougit légèrement et baissa le front.

- En somme, vous vous ennuyez ? dit-elle pour dissimuler son embarras.

- Non, répondit le marquis ; il me semble à chaque acte voir une pièce différente, et puis j'aime à contempler l'enthousiasme forcé de tous ces gens dont les trois quarts applaudissent la pièce extérieurement, tout en la dénigrant intérieurement.

Le cinquième acte commença ; la conversation cessa. La pièce achevée, le marquis reconduisit ces dames, ainsi qu'il l'avait fait à l'Opéra ; mais en quittant la baronne au moment où elle montait dans la voiture d'Amélie, il lui glissa deux mots à l'oreille,

- Je vous attendrai, dit la vieille dame. Et elle partit avec sa compagne.

- Quoi ? fit Amélie avec vivacité.

- Le marquis viendra me voir demain à deux heures.

Le reste de la route se fit dans un profond silence. Amélie réfléchissait, la baronne sommeillait.

Cette nuit-là, Amélie dormit peu. Le lendemain, à quatre heures, la baronne faisait irruption dans la chambre à coucher de sa jeune amie, laquelle, plus rêveuse encore que la veille au soir, était languissamment étendue sur une chaise longue.

- Eh bien? dit-elle.

- Nous sommes perdues ! s'écria la baronne ; vos espérances matrimoniales s'envolent!

- Quoi! fit Amélie en pâlissant, je déplais au marquis?

- Loin de là ; il vous trouve plus charmante encore !

- Mais alors ?,…

- Alors ? Voici l'évènement. Le marquis veut dîner chez vous le jour des Rois.

- Qu'il y vienne !

 - Très bien ; mais il ne veut pas dîner en tête à tête il faut que vous soyez entourée de tous les membres de votre famille!

Amélie pâlit davantage. On se rappelle que la jolie veuve ou n'avait point de famille, ou en possédait une qu'elle n'osait ou ne pouvait montrer, car personne au monde ni du monde ne lui avait connu le moindre petit cousin.




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