VI
LA
CONFESSION
- Vous savez ou vous ne savez
pas, conmmença le marquis en s'adressant â la vieille dame, que j'avais un
frère plus jeune que moi d'une année, et que j'ai eu la douleur de le perdre en
1858.
- J'ignorais ce douloureux événement, dit Mme de Sainte-Marie en s'inclinant.
- Mon frère, reprit le gentilhomme, était un garçon fort aimable et extrêmement
crédule. Il était venu habiter Paris, il y a quelques années, et, tandis que je
visitais L'Espagne, il jouissait des plaisirs de votre capitale.
- Il allait dans le monde ?
- Beaucoup
- C'est singulier... jamais, jusqu'au jour où vous me fûtes présenté, je
n'avais entendu prononcer votre nom.
- Mon frère se nommait autrement que moi, dit le marquis, nous étions frères de
mère seulement.
- Et le nom de votre frère était?
- Le comte Ivannof.
La vieille dame fit un mouvement brusque qui échappa au marquis, mais se
remettant vivement.
- En effet, dit-elle, ce nom ne m'est pas tout â fait inconnu ; mais continuez,
de grâce, mon cher marquis. Vous alliez commencer une confession et je serais
désolée de vous voir rester à mi-route sur le chemin de la franchise.
- Le comte, reprit M. de Ximéra, m'écrivait fort souvent. Dans une de ses
lettres il m'apprit qu'il était éperdument amoureux d'une certaine dame, dont
il me faisait un portrait des plus enchanteurs et des mieux détaillés.
- Ensuite ?
- Son amour alla croissant durant plusieurs mois... Il m'annonça même la,
résolution de se marier et me pressa de me rendre à Paris pour assister à cet
acte important de sa vie.
- Vous arrivâtes à grande vitesse.
- Point du tout. J'étais alors au fond de l'Andalousie, et en Espagne on voyage
lentement. Je me mis cependant en route, mais, arrivé à Madrid, je trouvai une
autre épître fraternelle écrite dans un sens complètement opposé aux
précédentes.
- Comment ?
- Vous ne devinez pas?
- En aucune façon.
- La statue d'or du comte avait des pieds d'argile et, heureusement pour lui,
il venait de découvrir cette triste vérité. Sa lettre était une longue diatribe
contre le beau sexe en général et l'ex-objet aimé en particulier. Il ne parlait
de rien moins que d'aller s'enfermer dans un couvent.
- Qu'avait-il donc appris sur le compte de sa fiancée ? demanda la vieille dame
en dissimulant à l'aide d'une toux obstinée l'émotion qu'elle ressentait trop
visiblement.
- Il avait appris des choses affreuses que je ne puis même vous répéter. Au
reste, peu importe aujourd'hui, et là n'est pas la question.
- Et vous avez vu cette dame, sans doute ? reprit Mme de Sainte-Marie avec une
certaine hésitation
- Jamais, répondit nettement le marquis.
- Mais vous avez au moins su son nom ?
- Pas davantage.
- Quoi! votre frère...
- Ne m'a rien confié par écrit à cet égard. Il appelait sa fiancée d'un simple
nom de baptême.
- Et ce nom de baptême était ?
- Julie.
- Mais, s'il ne vous a rien confié par lettre, il a dû vous dire de vive
voix...
- Rien ; je ne revis mon frère que quelques heures avant sa mort, J'avais
appris la terrible maladie qui menaçait de l'emporter, et quelque diligence que
je fisse, je n'arrivai que pour recueillir son dernier soupir...
- Mais dans les papiers qu'il a laissés.
- Je ne trouvai aucun indice.
- Alors vous ignorez le nom de cette dame qui faillit devenir votre belle-soeur
?
- Je l'ignore absolument.
La vieille dame cessa de tousser et poussa même un profond soupir de
satisfaction.
« Voilà qui est bizarre, dit-elle ; mais je ne devine pas...
- Dans quel but je vous fais cette confidence ?
- Je l'avoue.
- Vous allez le savoir. En me parlant de d'objet de son amour, mon frère me
disait que sa belle Julie avait pour compagne inséparable une vieille amie ;
puis il ajoutait, entre autres particularités qui l'avaient séduit, que Julie
était fort gracieuse et que sa vieille amie avait le talent déjouer de
l'éventail d'une façon réellement extraordinaire. .
- Ah! fit Mme de Sainte-Marie. Ceci ressemble à l'histoire que nous racontait
dernièrement M. Dubois a propos du vicomte d' Ermelon.
- Cela y ressemble tellemnent, dit le marquis, que je n'ai pas douté un seul
instant que la Julie en question ne fût la personne dont parlait M. Dubois
- Eh bien ?
- Eh bien.... je suis fort embarrassé pour avouer ma faute....
- Quelle faute ?
- Une faute presque impardonnable que j'ai commise.
- Dites vite !
- Vous me jurez le secret ?
- Sans doute. N'est-ce pas celui de la confession ? dit la vieille dame avec un
sourire des plus engageants.
Le marquis reprit après une pose :
- J'avoue humblement qu'un moment je crus que votre amie, Mme de Zermès, était
la personne dont m'avait parlé mon frère !
- Comment ? vous avez cru cela, marquis ? ah ! c'est mal!
-J e reconnais mes torts, mais le portrait qu'il m'avait fait de la dame de ses
pensées ressemblait tellement à Mme de Zermes ; que...
- Oh ! fit la vieille dame avec indignation.
- Encore une fois je reconnais mes torts.
- Je m'explique maintenant la triste figure que vous faisiez au Gymnase.
- C'est cela... j'étais consterné !
- Et maintenant ?
- Maintenant, je suis heureux, car je suis convaincu que je me suis trompé.
- Et comment êtes-vous arrivé à cette conviction ?
- De la façon la plus logique et la plus raisonnable. Mon frère m'avait appris
également que la femme qu'il voulait épouser n'avait aucun parent, aucune
famille.
- Ah ! ah! c'est donc pour cela que vous m'avez demandé d'une façon si pressant
de dîner chez Amélie avec ses parents !
- Je l'avoue encore.
- Eh bien?
- Eh bien ! la charmante famille de votre belle amie m'a ouvert les yeux et
complètement détrompé. Puis l'histoire de cette dame à l'éventail débitée par
M. Dubois, à achevé de dissiper mes doutes. Comment, en effet, supposer que, si
Mme de Zermès était l'héroïne cette aventure, un ami intime viendrait la
raconter à sa table
- C'est évident.
- Enfin lorsque j'ai demandé à M. Dubois une explication sincère, il n'a pas
hésité un seul instant à me nommer la personne dont il s'agissait.
- Alors vous voilà, à cette heure, convaincu et repentant ?
- On ne petit plus convaincu, on ne peut plus repentant.
- Et voilà tout ?
- Non ; je suis autre chose encore.
- Quoi donc ?
Amoureux fou.
- D'Amélie ?
- D'Amélie !
- Peste ! Le sait-elle au moins ?
- Je crois qu'elle a deviné l'état de mon coeur.
- Et comment comprenez-vous que cela finisse ?
- Comme cela doit finir, par un mariage. La famille de Mme de Zermès m'a séduit
presque autant qu'elle même. Vous savez que j'aime peu le monde, et que j'adore
la causerie intime, le coin du feu. Eh bien ! où pourrais-je trouver un
entourage plus selon mes goûts que celui que m'apportera Mme de Zermès en
devenant ma femme ? Ce matin j'ai dejeuné avec ces messieurs, j'en suis encore
dans l'enchantement.
- Mon cher marquis, dit Mme de Sainte-Marie en se levant, je suis enchantée,
réellement enchantée, de ce que vous me dites ; car j'adore Amélie et je vous
aime sincèrement. Or, si je ne pouvais lui souhaiter un meilleur mari, je ne
pouvais désirer pour vous une plus charmante femme, et, puisque vous m'avez
fait une confidence, je vais vous payer de la même monnaie. Vous aimez Amélie?
Le marquis mit la main sur son coeur et leva les yeux vers le ciel.
- Eh bien, continua la vieille dame, Amélie vous aime !
- Elle vous l'a dit ? s'écria le gentilhomme.
- Elle me l'a avoué.
- Quand cela ?
- Hier.
- 0 joie! vous êtes la plus sincère et la meilleure des amies ; mais faites
plus encore !
- Que voulez-vous que je fasse ?
- Soyez mon interprète, et obtenez de Mme de Zermès la promesse d'accepter ma
main.
- La vieille dame marcha dans la pièce et sonna. Un valet parut.
- Une voiture! dit-elle.
- Où allez-vous ? s'écria le marquis.
- Chez Amélie. Dans une heure vous aurez une réponse ; attendez-moi ici! »
Le marquis saisit les mains de la vieille dame et les pressa sur son coeur avec
un transport inexprimable. Un quart d'heure après, Mme de Sainte-Marie faisait
son entrée chez Mme de Zermès.
- Victoire! cria-t-elle.
- Quoi! fit Amélie en bondissant sur son siège.
- Je quitte le marquis !
- Eh bien?
- Il est chez moi, il attend mon retour avec une impatience fébrile.
- Comment? A quel propos ?
- A propos de la demande que je viens vous adresser en son nom.
- Quelle demande ? balbutia Amélie en rougissant.
- Voulez-vous être dans trois semaines marquise de Ximéra, n'avoir plus de
dettes et jouir d'une grande fortune ?
- Si je le veux ! s'écria la jolie veuve.
- Alors, dites oui!
- Quoi! le marquis vous a chargée...
- De venir vous demander votre main.
- Ainsi, il m'aime ?
- A la folie !
- Et l'éventail ?
- Il a pris le change !
- Il ne se doute...
- De rien ! donc vous serez marquise et...
- Je m'acquitterai envers vous, dit Amélie en achevant la phrase.
- J'y compte, chère enfant, j'y compte ! fit la vieille dame ; mais, dites-moi,
êtes-vous bien certaine de votre nouvelle famille?
- J'en suis sûre.
- Alors, tout ira bien. Cependant, croyez-moi, veillez sur elle. C'est très
important !
- Je vais écrire au baron que je renouvelle mon abonnement pour un mois.
- Pour deux !
- Pour deux, soit !
- Alors au revoir, cher ange, le marquis m'attend, et il ne faut pas lui donner
la fièvre. Et faisant une révérence profonde :
- Madame la marquise, ajouta-t-elle, j'ai l'honneur de vous faire mes adieux !
- Au revoir, chère bonne et excellente amie ! dit Amélie dans l'effusion d'une
joie qu'elle ne cherchait pas à cacher.
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