Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText
Ernest Capendu
Une famille en location

IntraText CT - Lecture du Texte

  • VII LE CONTRAT
Précédent - Suivant

Cliquer ici pour activer les liens aux concordances

VII

LE CONTRAT


Deux semaines environ après la journée mémorable dans laquelle le marquis s'était décidé à demander la main de la belle veuve par l'intermédiaire de la vieille et obligeante baronne de Sainte-Marie, le salon de Mme de Zermès splendidement illuminé, se voyait envahi par une société peu nombreuse, il est vrai, mais qu'à ses allures on reconnaissait pour être des mieux choisies.

Amélie avait eu dans la journée une longue conférence avec le baron de B..., son utile ami, et, à la suite de cette conférence, tous deux s'étaient séparés avec les démonstrations de l'entente la plus parfaite et de la joie la plus vive.   
 
- Ainsi, le commandeur aura tous ses papiers ? avait demandé la jolie veuve en serrant les mains du baron.

- Tous, madame. Les titres de propriété sont en règle.

- Ah çà ! ils sont donc sérieux ?

- Parfaitement sérieux Le notaire le constatera.
   
- Et ces propriétés sont situées ?

- Sur les frontières des provinces danubiennes. Rien ne manque aux titres : les visas des consuls, les cachets des autorités locales, les ventes en langue russe, etc. ; ce sera d'un effet parfait, et, vous le voyez, pas trop cher...

Amélie secoua la tête.

- Dix mille francs ! dit-elle.

- Qui vous feront avantager de plus d'un million.

- J'y compte bien !

- C'est donc pour rien !

- A ce soir.

- A l'heure dite.
   
- Ah ! fit encore Amélie en retenant le baron qui ouvrait déjà la porte de l'antichambre.

Celui-ci s'arrêta, et se retournant :

« Qu'est-ce donc ? demanda-t-il.

- Mme Ulcorbani assistera à la lecture du contrat ?

- Sans doute.     

- Ses larmes ont une grande influence sur le marquis. Une veuve pleurant à un contrat de mariage peut être bien utile !

Le baron regarda Amélie.

- Vous avez infiniment d'esprit ! dit-il.

Amélie sourit en minaudant.

- Vous avez compris ? dit-elle.
 
- Parfaitement. La veuve attendrissante peut parler de ses malheurs résultant d'un contrat mal fait... De nombreux et âpres héritiers ont enlevé la succession du défunt... elle est dans la misère... Ah ! si son mari avait fait en sa faveur une donation, etc., etc.

- Parfait ! dit à demi-voix Mme de Zermès.
 
- Je vais styler la comtesse, lui faire sa leçon. Et ce soir vous verrez merveille. Elle m'avait demandé s'il fallait tarir ses larmes pour la circonstance ; mais puisque ses pleurs font impression sur le marquis, elle en versera des ruisseaux.

- Et M. Dubois ?
 
- J'en suis enchanté. Il travaille très bien. Il continue à apprendre par coeur les chroniques de la Patrie, tandis que le commandeur étudie à fond la Gazette du Nord. Ils sont très forts tous deux. Au déjeuner du marquis, ils ont récité chacun un article pris à chacun de ces deux journaux, avec un entrain et une verve admirables.
 
- C'est que le marquis est enchanté de leur conversation.

- Eh bien ! ils brilleront ce soir

- Et M. d'Ermelon ?
 
- Il a fait une école avec son histoire d'éventail : il est en voyage... en mission en Egypte. Affaire de Suez...

- Bravo !

- Quant aux deux cousines, elles chanteront.

- Elles ont donc de la voix ?

- Beaucoup.

- Mais, elles n'en ont jamais parlé devant moi !
 
- Défense était faite. Il fallait garder les grands moyens pour le bouquet.

- Le commandeur sera en grande tenue ?
 
- Oui. Toutes ses décorations. Il en a acheté trois nouvelles hier chez un brocanteur de la rue Saint-Martin. Une belle occasion.

- Très bien ! A ce soir !

- A ce soir

Le baron s'était esquivé, et Amélie était rentrée dans ses appartements.

Ne dînant pas pour pouvoir mieux se serrer dans son corset et avoir le teint plus pâle (l'émotion étant de rigueur un jour de signature de contrat), elle avait fait toilette.

Une robe de taffetas rose, des souliers de satin noir, une rose en bouton dans les cheveux, un collier et des bracelets de perles constituaient une parure du meilleur goût.

Elle était réellement ravissante ainsi.

M. Dubois demeura ébloui, fasciné devant elle, et déclara, d'un air tour à fait régence, que le marquis était un heureux coquin.

A huit heures, la famille était au grand complet, moins M. Raoul d'Ermelon, dont on expliqua l'absence au marquis, lequel arrivait avec un empressement du plus charmant augure.

Les deux notaires étaient attendus à neuf heures. La conversation s'engagea donc.

Le commandeur, ruisselant de décorations, faisait un effet merveilleux aux lumières.

Chacun le trouvait parfait de grandes manières et de noble simplicité.

M Dubois, plus vif, plus pétulant, plus causeur encore que de coutume, ne tarissait pas de verve, et charmait la société par son esprit et ses historiettes.

- A propos, fit-il tout à coup, il faut que je vous narre une petite anecdote dont le dénouement va probablement avoir lieu bientôt en cour d'assises.
   
- Quelle anecdote ? demanda le commandeur avec un certain empressement.

- Un pendant à la biographie de Cartouche.
   
- Dites-nous cela, monsieur Dubois ! s'écrièrent les deux cousines.

- A vos ordres, belles dames !

Et M. Dubois commença sans plus se faire prier.
   
- Il y a quinze ans, dit-il (vous voyez que le prologue du drame remonte assez loin); il y a quinze ans vivaient quatre personnages de réputation assez mauvaise, et dont le discrédit était justement mérité, il faut l'avouer.

« Ces quatre personnages étaient les nommés Louis Jobert dit le Paysan, forçat libéré, graveur, âgé de trente cinq ans ; Souque, condamné à l'âge de seize ans à cinq années de travaux forcés, âgé alors de vingt-deux ans ; Claude Petit, forçat libéré, tourneur, âgé de vingt-sept ans ; enfin la fille Savry, tapissière, vivant avec Claude Petit. Cette dernière, qui avait été précédemment en service à Sens, avait un goût prononcé pour la toilette, et, dans ses moments d'expansion, disait d'ordinaire que, s'il n'arrivait pas malheur à Claude Petit, avant deux ans elle espérait bien rouler voiture et avoir, comme tant d'autres, un hôtel et un chasseur.


« Pour montrer à Petit et à ses complices qu'ils pouvaient compter sur son dévouement et sa discrétion, elle prenait part dans l'occasion à leurs expéditions aventureuses et leur indiquait souvent quelque coup à faire. Au mois d'octobre dernier elle leur proposa de se rendre à Sens et d'y assassiner deux vieillards, le mari et la femme, dont elle connaissait les habitudes, et qui avaient chez eux une somme considérable.

 « La proposition fut acceptée,et Jobert, Claude Petit et Souque, après avoir recueilli d'elle tous les renseignements nécessaires pour s'introduire dans la maison ; commettre le double crime ; en réaliser le fruit et disparaître sans être aperçus, se mirent en route ; ils prirent le chemin de fer de Corbeil, pour de là s'embarquer dans les voitures de Melun ; Montereau et Sens. Cette fois un événement imprévu les empêcha de poursuivre leur voyage au delà de Corbeil. Étant entrés chez le marchand de vin traiteur situé au bout du premier pont, ils trouvèrent l'occasion belle pour s'emparer d'un panier d'argenterie contenant vingt-neuf couverts ; et comme ils avaient dit devant le cabaretier qu'ils partaient pour Melun, la prudence exigea qu'ils revinssent en toute hâte sur Paris par le convoi qui allait partir.

« Mais ce n'était que partie remise, et, le 19 du même mois d'octobre, ils s'embarquèrent de nouveau tous trois pour aller commettre à Sens le crime projeté. Peu désireux, cette fois, de séjourner à Corbeil, ils montèrent dans la première patache qu'ils rencontrèrent, et arrivèrent promptement à Melun. Là ils prirent place dans l'intérieur de la diligence, où se trouvait déjà une dame près de laquelle vint s'asseoir un dernier voyageur, le nommé Richard, réclusionnaire qui venait d'être libéré à Melun le même jour, et qui, ayant choisi la ville de Sens pour lieu de sa résidence, s'y rendait par la voiture publique. Les propos de cet homme, ses cyniques privautés causèrent tout d'abord tant de terreur et de dégoût à la jeune dame, qu'au premier relais, ayant vu Souque descendre de voiture, elle en sortit à son tour, et, s'adressant à lui, le supplia de la prendre sous sa protection ; protestant qu'elle était résolue à suivre la grande route à pied jusqu'à ce qu'une autre voiture vînt à passer.
     
Souque, âgé seulement de vingt-deux ans, vêtu avec élégance, de haute taille d'une physionomie distinguée ; et qui a reçu de l'éducation, se trouva, selon toute probabilité, ému et flatté â la fois de la confiance qu'il inspirait à la jeune dame. Lorsqu'elle lui eut dit qu'elle était la femme du receveur des contributions indirectes de Chablis, quelle portait sur elle une somme de 500 francs, et qu'elle l'assurait d'avance, de toute sa gratitude, il n'hésita plus ; dit à ses deux camarades qu'il partait en avant tandis qu'on relayait, et qu'il les retrouverait à Sens. Mais ceux-ci ne voulurent pas se séparer ainsi de lui ; ils quittèrent leurs places, et se mirent aussi en route à pied par une belle gelée et un brillant clair de lune.
 
« Ils cheminèrent ainsi quelque temps, lorsque Claude Petit, qui était porteur des outils devant servir à Sens aux effractions, conséquence de l'assassinat projeté, fit signe à Jobert qu'il avait vu le sac d'argent dont était chargée la dame, et qu'ils étaient maîtres de sa vie. Jobert approuva l'avis significativement exprimé par Petit, et il fut convenu entre ces deux hommes qu'en arrivant à un petit bouquet de bois, situé en avant de Villeneuve-la-Guyard, l'un deux passerait subitement son foulard autour du cou de la dame pour étouffer ses cris, et que l'autre lui fendrait le crâne d'un coup de la pince-monseigneur que Petit avait retirée du sac où elle se trouvait cachée.

« Souque ignorait ce qu'avaient comploté ses deux complices, et déjà on n'était plus qu'à quelques pas du taillis désigné comme théâtre prochain d'assassinat, lorsque la dame, effrayée des regards que Jobert lançait sur elle en roulant entre ses doigts un foulard pour en faire une espèce de corde, implora de nouveau le secours de Souque qui avait continué à lui donner le bras.

« Quelques paroles d'argot furent échangées entre ces trois hommes.

« Souque paraissait prendre vivement la défense de sa protégée : les deux autres insistaient, et la querelle engagée était sur le point de dégénérer en rixe, lorsque l'arrivée d'une voiture, dans le coupé de laquelle Souque se précipita avec la jeune dame, mit fin à cette terrible scène.

« Le soir même du jour suivant, les trois libérés se retrouvaient à l'Hôtel de l'Écu, de Sens ; mais Claude Petit, qui avait gardé rancune à Souque de ce qu'il l'avait empêché de faire avec Jobert ce qu'il appelait une bonne affaire, profita du moment où le premier, s'éloignait de la chambre qu'ils avaient prise en commun pour voler dans la poche de son habit une somme de 800 francs avec laquelle il partit pour Paris, emportant avec lui les instruments dont il était détenteur et rendant ainsi la perpétration de l'assassinat impossible en son absence.

« Souque et Jobert, furieux, résolurent de se venger. Tous deux s'élancèrent à la poursuite de Petit.

« Celui-ci s'étant arrêté en passant à Melun avait eu le temps et l'audace de commettre un nouveau vol, bien plus important que l'autre. Il s'agissait d'une soixantaine de billets de mille francs qu'il avait enlevés en forçant la caisse d'un banquier.

« Souque le rattrapa comme il sortait, la nuit, de la ville dans laquelle il venait de commettre son larcin.

« Souque, vigoureux et adroit, terrassa Claude    Petit et, le frappant rudement, il le laissa pour mort sur la place.

« Le fouillant alors pour rentrer en possession de ses 800 francs, il trouva le portefeuille, bourré de billets de banque:

« Rendu ivre de joie par cette fortune inattendue, il abandonna le malheureux voleur devenu volé, et convaincu qu'il ne laissait derrière lui qu'un cadavre, il prit la fuite.

« Cependant Claude n'était qu'étourdi et que blessé. Bientôt il reprit ses sens et il se traîna péniblement jusqu'à un champ voisin.

« Jobert, le troisième larron, y entrait précisément au même instant.

« En présence de Claude, il voulut d'abord exiger sa part du vol commis au préjudice de Souque ; mais lorsque le blessé lui eut raconté son aventure, la colère de Jobert se tourna contre son ancien compagnon

« Jobert et Claude Petit, ne perdant pas tout espoir de rentrer en possession du trésor conquis par Souque, se mirent en route pour Paris.

« Mais là leurs recherches furent vaines et, bientôt, en reconnaissant l'inutilité, ils les abandonnèrent, ne songeant qu'à continuer leur infâme métier.

« Depuis cette époque, Claude Petit et Jobert se livrèrent à tous les actes de brigandage imaginables avec un bonheur insolent. Jamais la police ne put s'emparer d'eux.

« Enfin, il y a huit jours à peine, il furent surpris tous deux en flagrant délit de vol à main armée, la nuit avec effraction et tout ce qui s'en suit.

« Arrêtés, interrogés et convaincus, ces deux misérables racontèrent avec un cynisme effroyable tous les détails de leur existence criminelle, sans omettre, ainsi que bien vous le pensez, la fameuse histoire de Souque.

« Cette narration fit dresser l'oreille au juge d'instruction, lequel résolut de savoir ce qu'était devenu Souque.
 
- Eh bien ? demanda le commandeur en voyant M. Dubois interrompre son récit.
 
- Eh bien ! mon très cher, l'histoire en est là. Le juge d'instruction ne sait rien encore de précis. Seulement il prétend que les renseignements vagues qu'il a obtenus jusqu'ici vont bientôt le mettre sur la voie.

« Il paraît que ce Souque a vécu longtemps à l'étranger, qu'il est devenu une sorte de grand seigneur avec un titre pompeux, de belles façons et un extérieur parfait.
 
- Qu'avez-vous donc, monsieur le marquis ? vous paraissez soucieux ? dit la comtesse Ulcorbani en s'adressant au marquis, lequel, contre son habitude, avait écouté le récit de M. Dubois sans prononcer une parole.

- Moi, madame ? répondit le gentilhomme en tressaillant, mais je n'ai rien, je vous jure.

- Messieurs les notaires ! annonça un valet.

Un mouvement eut lieu dans le salon, et deux jeunes clercs vêtus de noir et cravatés de blanc firent leur entrée dans le salon, portant chacun sous le bras gauche un gigantesque portefeuille de cuir marron

Une petite table garnie de bougies avait été préparée au milieu de la pièce.

Les deux clercs saluèrent l'assistance, se dirigèrent vers la table et y prirent place gravement.

Les autres personnages se groupèrent immédiatement autour, le marquis et la jolie fiancée occupant naturellement le premier rang.

Les clercs ouvrirent leurs portefeuilles et en tirèrent des liasses de papiers timbrés.
 
- Monsieur le marquis, ici présent, n'a plus ni père ni mère ? demanda l'un des clercs.
 
- Malheureusement, monsieur, répondit le marquis en s'inclinant.
 
- Il n'a jamais été marié, il n'a aucun enfant naturel, n'a jamais été tuteur et ne possède aucun lien de proche parenté depuis le décès de son frère?

- C'est bien cela, monsieur.
 
- Nous avons laissé en blanc les actes de donations entre vifs, ajouta l'autre clerc.
 
- Mais nous allons les remplir, dit le commandeur. Ah ! fit Amélie ; je vous en supplie, mon excellent ami...

- Laissez faire, ma belle ! ceci me regarde !

- Mais...

- Insister serait me faire grand'peine.
 
Amélie baissa la tête en signe de résignation.

- Monsieur le marquis, dit le commandeur en reprenant la parole et en se tournant vers le gentilhomme, monsieur le marquis, je ne sais quelles sont vos dispositions ni vos intentions relativement à l'acte notarié dont on rédige en ce moment les principales clauses, mais je dois vous dire tout d'abord qu'en ma qualité de proche parent de Mme de Zermès je me suis réservé le droit de l'avantager autant que ma médiocre position me le permet.

- Monsieur... dit le marquis.

- Permettez ! interrompit le commandeur. Je n'ignore pas ce que ces questions d'argent ont de délicat à traiter ; mais elles sont néanmoins d'absolue nécessité, si ce n'est pour créer le bonheur, tout au moins pour le mieux cimenter. Donc laissez-moi achever, je vous prie.

« Je suis l'oncle et le parrain d'Amélie, son seul et unique parent vivant, comme elle est ma seule et unique parente. C'est presque ma fille, je la considère comme telle, et je crois que de son côté...
   
- Mon oncle ! mon second père, s'écria Mme de Zermès en se jetant avec émotion dans les bras du commandeur.
   
Celui-ci essuya une larme qui aurait pu s'échapper de son oeil, précaution qui fut prise pour une marque d'extrême sensibilité.
   
M. Dubois se moucha pour se donner une contenance. La veuve Ulcorbini poussa bruyamment des soupirs ressemblant à s'y méprendre à des sanglots déchirants. Les deux cousines se voilèrent le visage à l'aide de leurs mouchoirs de batiste. Le baron se détourna pour cacher son émotion.
   
Les deux clercs, habitués à ces scènes de famille, demeuraient impassibles.
   
L'un mordillait le manche de sa plume en pensant au prochain bal de l'Opéra, où il devait conduire une certaine blonde dont il avait gagné le coeur en essayant une paire de gants. L'autre, renversé sur son siège et les bras croisés sur sa poitrine, regardait avec une attention des plus galantes le petit soulier de satin de la belle Amélie, laquelle, ayant un charmant petit pied, avait l'habitude de relever le lé de devant de sa jupe.
 
Ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'aucun des deux futurs notaires ne se préoccupait de ce que disait ce grave et paternel commandeur.
 
Quant au marquis, il paraissait inquiet, soucieux, préoccupé, et il attendait avec une impatience manifeste la fin du discours du parrain de sa fiancée.   
 
Celui-ci reprit après un moment de silence donné entièrement à une émotion bien naturelle :
 
- Messieurs, ma nièce est mon unique héritière et je tiens dès à présent à la déclarer comme telle d'une façon irrévocable.
 
- Donation entre vifs ? dit l'un des clercs auquel le commandeur s'était plus directement adressé.
 
- Donation entre vifs, répéta M. Gyrloskoff. J'ai quelque fortune que je tiens des libéralités de Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies, qui a bien voulu reconnaître des services que j'ai été trop heureux de lui rendre.
 
« Mes propriétés sont situées sur les rives du Danube. Voici les titres que j'ai apportés.
 
Le commandeur désigna du geste une liasse de papiers.
 
- Ces propriétés, continua-t-il, peuvent être estimées environ à huit cent mille livres de France, dont j'entends que le bien-fonds appartienne dès aujourd'hui à ma chère nièce, ne me réservant, ma vie durant, que la moitié des revenus.

- Ah! commandeur ! dit le marquis.

- Ah! mon cher oncle ! s'écria Amélie.

- Estimable parent ! ajouta M. Dubois.
   
- Que n'ai-je eu ses conseils lors de la rédaction de mon contrat de mariage ! fit en pleurant la comtesse italienne, laquelle s'apprêtait à ouvrir le feu de ses jérémiades.
   
- Écrivez, messieurs, écrivez que je donne tout à ma chère nièce, dit le commandeur en se tournant vers les deux clercs.
   
Depuis quelques instants le front du marquis s'était dégagé des nuages qui l'assombrissaient et le gentilhomme reprenait l'air affable et satisfait qui lui était ordinaire.
   
- Monsieur le commandeur, dit-il en se levant, j'apprécie comme elle le mérite votre rare générosité, je vous suis entièrement reconnaissant de ce que vous daignez faire pour Mme de Zermès, car c'est le marquis Ximéra qui profitera de vos bontés, et son époux partagera l'affection qu'elle vous porte.
 
« Au reste, en épousant madame, j'obéis à l'impulsion de mon coeur, sans me préoccuper des intérêts pécuniaires.

« Je n'ai jamais pris le plus léger renseignement à cet égard... je l'affirme sur mon honneur !

- Sublime désintéressement ! fit observer le baron.

- Digne des temps antiques ! ajouta M. Dubois.
   
- Ah! Amélie sera bien heureuse! dit en soupirant la comtesse.
 
Donc, reprit le marquis, j'accepte pour ma part les dispositions prises par M. Gyrloskoff ; mais j'ajoute que, non moins désireux que lui d'assurer le bonheur de celle que j'adore, je dispose en sa faveur de toute la portion de mes biens que la loi m'autorise à verser sur sa tête au détriment même de mes enfants.

« Mon notaire a tous mes titres de propriété. La clause sera donc facile à insérer.
   
- Eh bien ! mais voici un contrat comme on en voit peu ! s'écria M. Dubois. Quoi ! pas la moindre contestation, pas le plus petit motif de brouille entre les familles. Ah ! prenez garde, messieurs ! vous n'êtes pas de votre siècle !   
   
Le commandeur s'était levé depuis quelques instants et tandis que les deux clercs inscrivaient sur leurs papiers timbrés les donations annoncées ; il s'était éclipsé doucement.
 
Quelques minutes après il rentra dans le salon tenant à la main une petite cassette.
 
S'approchant de la table, il y déposa ce meuble mignon, et s'adressant à Amélie :

- Voici mon cadeau de noce ! dit-il.
 
- Oh ! voyons ! qu'est-ce que c'est ? firent toutes les femmes en se précipitant curieusement.
 
Le commandeur poussa un ressort, le couvercle s'ouvrit, et tous les assistants poussèrent un cri d'admiration : la cassette était remplie à déborder de pierreries étincelantes et non montées.
 
- Mais il y a là une fortune ! s'écria Amélie.

- Amassée au prix de mon sang ! répondit le commandeur. C'est le résultat de mes campagnes du Caucase. Le marquis paraissait muet de surprise et la joie la plus vive se lisait sur le visage de sa jolie fiancée. Vers onze heures les deux clercs partirent, et le marquis saluant Amélie :
 
- Madame, dit-il, je n'ai point de famille, il est vrai, mais j'ai un petit cercle d'amis intimes auxquels je serais heureux de vous présenter. Daignerez-vous honorer de votre présence la petite fête que je donne demain soir ?

Amélie remercia le marquis et convint de se rendre chez lui le lendemain soir, en compagnie de la baronne, sa vieille amie.
   
Les parents de la jolie veuve acceptèrent avec empressement l'invitation du gentilhomme et chacun se sépara. Le marquis alluma un cigare à la porte de sa fiancée et gagna le boulevard.
   
A l'angle, de la rue Drouot il rencontra un personnage de haute taille et de tournure aristocratique. Tous deux avaient probablement rendez-vous convenu d'avance, à cette heure et en cet endroit, car à peine s'aperçurent-ils mutuellement qu'ils marchèrent l'un vers l'autre, se prirent le bras sans mot dire et commencèrent une promenade sur le boulevard.
   
Le marquis fumait avec une ardeur extraordinaire, chassant brusquement de ses lèvres bouffées sur bouffées, et s'entourant d'un véritable nuage grisâtre.
 
-Eh bien ? dit tout à coup le compagnon du marquis en rompant le silence qui régnait entre eux depuis l'instant de leur rencontre. Eh bien ? cela marche-t-il ?

- Admirablement! répondit M. de Ximéra.

- Elle ne se doute de rien?

- De rien absolument.

- Et elle continue son manège ?

- Elle tend ses filets avec un art exquis.

- Et toi, que dis-tu !

- Ce que je dis ? fit M. de Ximéra en tressaillant. Je dis que jamais je n'aurais pu supposer une telle impudente ?

- Ah ! cette femme-là, est forte !
 
- Oui ! je m'explique maintenant les malheurs de Gaston. Mais sois sans crainte j'ai promis d'accomplir jusqu'au bout l'oeuvre que j'ai entreprise ! La vengeance sera complète !

- Cependant tu as l'air soucieux, inquiet.

- Je l'avoue.

- Qu'as-tu donc ?
    
- J'ai... que par moment je trouve cette femme adorable.

- Peste ! prends garde ! songe à Gaston et à ce que lui a coûté son amour.
   
- J'y songe aussi, c'est ce qui fait ma force. Pauvre Gaston !
   
- Alors ?

- Alors, j'accomplirai mon oeuvre, je te le répète. Viens demain soir !

- Chez toi ? 

- C'est donc pour demain ?
 
- C'est pour demain. A propos, as-tu vu monsieur le préfet de police.

- J'ai passé une heure avec lui cette après-midi.

- Il veut bien nous aider ?     

- L'arrestation n'aura lieu que sur un mot de toi.

- Très bien ! j'écrirai demain matin.
 
- Es-tu content de ce Philippe ?

- Enchanté ! Il joue son rôle admirablement. Même quand nous sommes seuls, il reste ce qu'il veut paraître.
 
- Sais-tu que cela est très heureux qu'il ait, sans savoir si bien dire, raconté devant toi cette histoire d'éventail ?   
 
- Le hasard m'a secouru.    

- Et quand tu l'as fait venir chez toi pour le sonder, a-t-il fait beaucoup de difficultés.

- Mais oui, d'assez grandes.

- Qui se sont évanouies ?

- Devant un billet de cinq cents francs et une promesse de huit billets semblables pour l'avenir.

- De sorte que maintenant il est tout à toi ?

- Tout à moi et prêt à vendre ses frères.

- Et ses soeurs ?     

- Également.

- Tout va bien alors. A demain soir!

- A demain soir!

- Et ne va pas faiblir ! Cette femme est si jolie ! 

- Je songerai à Gaston, je te le répète encore.

- Les deux amis se quittèrent.




Précédent - Suivant

Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText

Best viewed with any browser at 800x600 or 768x1024 on Tablet PC
IntraText® (V89) - Some rights reserved by EuloTech SRL - 1996-2007. Content in this page is licensed under a Creative Commons License