VIII
LA
PUNITION
Le lendemain, à sept heures du soir, M. de Ximéra achevait sa toilette lorsque
son valet de chambre lui annonça M.Philippe Dubois.
L'ami de la jolie veuve entra discrètement, saluant jusqu'à terre.
Le marquis fit signe au domestique de sortir.
- Monsieur Dubois, dit-il vivement sans offrir un siège au visiteur, je vous
dois des remerciements. Vous m'avez fort bien servi et vous vous êtes montré
homme d'esprit en quittant le camp ennemi à ma première invitation pour passer
dans le mien. Je n'oublie pas ce que je vous ai promis.
Le marquis, ouvrant son porte-monnaie, en tira deux billets de mille francs
chaque et les tendit à M. Dubois, qui les happa lestement sans se faire
aucunement prier.
- Maintenant, continua le gentilhomme, vous savez ce qu'il vous reste à faire.
Pareille somme vous sera remise si vous continuez à bien me servir. Je vous
quitte, je vais recevoir mes invités. Joseph vous donnera tout ce qui vous sera
nécessaire.
Le marquis sonna : le valet de chambre parut aussitôt.
- Voici la personne dont je vous ai parlé, dit le marquis. Vous savez - ce qui
est convenu ?
- Oui, monsieur.
- Donc, je vous laisse ensemble.
Et M. de Ximéra passa dans son salon, où il recevait ce soir-là une
cinquantaine de personnes choisies parmi l'élite de la société parisienne.
A neuf heures Mme de Zermès fit son entrée accompagnée par toute sa famille.
Tous les regards se fixèrent aussitôt sur elle.
Le marquis la conduisit à un siège.
Amélie, en dépit de sa hardiesse ordinaire, était assez vivement émue de se trouver
ainsi au milieu de cette société dont elle comprenait la distinction exquise.
Le commandeur lui-même portait la main au revers de son habit, et l'on eût dit
qu'il cherchait plus à cacher ses nombreuses décorations qu'à les étaler aux
yeux de tous.
Les autres membres de la famille louée à la fiancée du marquis semblaient tout
aussi peu à leur aise.
- Evidemment tous ces gens se sentaient déplacés au milieu de ce monde, et
aucun d'eux ne s'attendait à trouver là pareille société.
La baronne de Sainte-Marie s'approcha de Ximéra :
- Mais, dit-elle en minaudant, vous m'avez abominablement trompée, marquis !
- Comment, madame ? répondit le gentilhomme.
- Vous m'avez toujours affirmé que vous ne connaissiez personne, que vous étiez
étranger à la société parisienne et je vous vois entouré par ce que
l'aristocratie de la capitale possède de plus précieux.
- Oh ! fit le marquis avec une insouciance affectée, ceux qui m'entourent sont
de vieux amis et le nombre n'en est pas grand.
La baronne se pinça les lèvres et lança un regard inquiet à Amélie.
Celle-ci sentait son embarras augmenter à chaque minute, et cet embarras était
grandement partagé, nous le répétons, par la famille de la jolie veuve.
Amélie regardait le marquis et ne le reconnaissait plus. Il lui semblait que le
gentilhomme ne fût plus le même et qu'il se fût métamorphosé complètement
depuis la veille.
Au reste, Amélie ne se trompait pas, Un changement total s'était opéré dans les
manières et dans toute la personne de M. de Ximéra.
Ce n'était plus le causeur embarassé et presque niais que Mme de Zermès avait
connu tout d'abord, ce n'était pas davantage le facile admirateur de la
loquacité de M. Dubois, des hauts faits du commandeur, non plus que l'attendri
consolateur des larmes de la comtesse.
C'était un homme du monde, et du meilleur, dans toute son aisance de maître de
maison, un véritable gentleman sachant admirablement tenir sa place et montrant
à chaque minute un tact inouï et un esprit du goût le plus parfait.
Saisie d'une peur instinctive, Amélie était sur le point de faire retraite sans
se rendre compte du sentiment qui la dominait ; mais le marquis l'avait
entourée d'un tel cercle d'admirateurs, qu'elle ne pouvait espérer s'en
échapper lors même qu'elle eût voulu le tenter:
- Et ce cher Dubois ? je ne le vois pas, dit le commandeur en s'efforçant de
prendre une contenance superbe.
- Il va venir, monsieur, tranquillisez-vous, répondit le marquis ; mais je
conçois que vous regrettiez M Dubois c'est un causeur aimable, la mémoire
toujours garnie d'une foules d'anecdotes charmantes, et qui sait singulièrement
animer la conversation. Cependant si vous aimez les histoires qu'à cela ne
tienne, puisqu'il est absent, je vais m'efforcer de le remplacer, car j'ai
précisément un petit récit à vous faire:
- Un récit ? s'écrièrent quelques voix.
- Oui, un récit original, car l'histoire qu'il rapporte sera véridique.
- Parlez, marquis, parlez ! dit-on de toutes parts.
Le marquis se placa le dos tourné à la cheminée ; dominant ainsi le salon et
regardant en face Amélie, la baronne et toute la famille assise, en demi-cercle
au centre de la pièce.
- Mes chers amis, commença-t-il, il faut d'abord que je vous rappelle un
événement douloureux de ma vie la mort de mon frère. Plusieurs d'entre vous
l'ont connu.
« Ce pauvre Gaston, et ceux-là ont pu l'apprécier comme il méritait de l'être.
« Gaston avait vingt-quatre ans, dix ans de moins que moi. Il était beau
cavalier ; enthousiaste, brave, ne doutant de rien et toujours prêt a prodiguer
sa jeunesse, sa force, sa vaillance et son esprit.
« Venu seul à Paris, tandis que j'étais en Espagne, il se lança dans le monde
des plaisirs avec un entrain et une facilité qui devaient incontestablement le
conduire à sa perte.
« Cependant il avait l'âme droite et le coeur bien placé et sans doute, après
quelques orages passés sur sa tête, le calme se fût fait dans cette
organisation trop puissante.
« Malheureusement Gaston rencontra sur sa route un démon de la pire espèce, et
ce démon devait le pousser dans le gouffre et hâter même sa chute de tout son
pouvoir.
« Comme bien vous le pensez, ce démon était une femme, jeune, jolie,
spirituelle, adorable, mais qui avait mis toutes ces précieuses qualités dont
l'avait douée la nature au service des intérêts les plus mauvais et des vices
les plus honteux.
« Subjugué par les charmes de cette créature sans pudeur et sans conscience,
Gaston devint promptement sa proie.
« Bientôt il ne vit que par elle, ne vécut que pour elle, et ferma les oreilles
aux conseils de ses meilleurs amis.
« L'un deux surtout, l'aimant sincèrement, et voulant à tout prix l'empêcher de
rouler dans l'abîme, résolut de mettre tout en oeuvre pour le sauver.
« Voyant ses avis repoussés avec perte, il feignit de se rendre aux désirs de
Gaston, et ne crut pouvoir mieux le détromper qu'en lui enlevant sa maîtresse
« Celle-ci devina le mobile qui faisait agir l'ami fidèle. Elle eut l'air
d'écouter ses propos galants, et, jouant son rôle avec une coquetterie
infernale, elle parvint à entamer avec l'ami de Gaston une correspondance des
plus tendres.
« Le moment venu, elle laissa surprendre par mon frère les lettres quelle
recevait.
« Gaston se crut trompé dans son amitié, et, furieux, ivre de colère, exaspéré
encore par une scène habilement combinée, il courut chez son ancien compagnon
de plaisirs, et, sans entrer en explication, sans vouloir rien entendre, le
provoqua de la façon la plus brutale.
« Un duel était devenu impérieusement nécessaire ; il eut lieu, et Gaston tua
son ami.
« Peut-être le remords allait-il lui faire payer chèrement ce meurtre accompli
; mais l'amour dont l'entoura alors la personne cause volontaire du duel
étouffa dans son âme tout autre sentiment que celui que lui inspirait cette
femme.
« Les mois se succédèrent, et Gaston, se ruinant à plaisir, était de plus en
plus sous le charme. Bientôt l'argent commença à manquer
« Le démon, qui s'était emparé de lui corps et âme, le jeta dans les griffes
des usuriers et des exploiteurs des vices de la jeunesse.
« C'est l'histoire d'un doigt passé dans un engrenage... histoire dont nous
avons constamment sous les yeux de si funestes exemples.
« Que vous dirais-je ? Gaston, entraîné, laissa glisser dans la fange le nom si
pur que lui avaient légué ses ancêtres.
Gaston était mon frère de mère, vous le savez encore, de sorte que les taches
qu'il faisait à son écusson ne pouvaient rejaillir sur le mien ; mais je
l'aimais, et lorsque j'appris ce qui arrivait, je me mis en route pour accourir
près de lui et l'arracher à l'opprobre qui le menaçait; car non seulement il
était tombé bien bas, mon pauvre frère, mais il était menacé de descendre
plus bas encore.
« La créature qui l'avait ruiné, qui l'avait entraîné hors du droit chemin, qui
lui avait fait tuer un homme, son meilleur ami, cette créature l'avait poussé
jusque sur une voie infâme...
« L'impérieux besoin de l' argent pour satisfaire les caprices incessants de
cette femme avait conduit Gaston aux tripotages les plus méprisables.
« Pour une lettre de change de dix mille francs, un procès en police
correctionnelle était sur le point d'être entamé.
« Nombre de fois la maîtresse de Gaston avait insinué le désir ardent de
devenir sa femme; mais un reste de respect pour le nom de ses aïeux lui avait
toujours fait rejeter ce voeu, souvent nettement formulé.
« Celle qui visait à devenir grande dame ne pardonnait pas à Gaston ses refus
longuement motivés.
« Un jour, poussée à bout par la résolution inébranlable de Gaston, furieuse de
ne pouvoir vaincre la résistance obstinée de cet homme, qu'elle était habituée
à gouverner à sa guise, elle manqua de prudence et se laissa voir dans toute sa
honteuse infamie.
« Pièces en main, elle plaça Gaston entre la honte de la police correctionnelle
et celle plus grande encore de lui donner son nom en partage.
« Ce jour là Gaston vit clair. Il ne dit rien, mais la nuit venue, il
s'empoisonna.
J'arrivai pour recevoir son dernier soupir et jurer vengeance sur son lit de
mort.
Le marquis s'arrêta. Chacun l'écoutait en frémissant. Amélie, pâle, défaite,
respirant à peine, semblait avoir subi sur son fauteuil le destin de la femme
de Loth.
La baronne verdissait et rougissait tour à tour.
Le commandeur, le baron et leurs acolytes, ne comprenant rien à ce qui se
passait, n'en étaient pas moins saisis d'une vague inquiétude.
Un silence général et pénible régnait dans le salon.
- Je ne savais point le nom de la femme qui avait perdu mon frère, reprit M. de
Ximéra, et je ne voulus le demander à personne. Il me semblait que la vengeance
que je devais tirer de la misérable fin de Gaston ne devait provenir que de moi
seul, que je devais agir sans aide et sans secours.
« Mais l'oeuvre à accomplir était difficile.
« Il est des crimes que la loi ne punit pas, et celui commis pas la maîtresse
de Gaston était du nombre de ceux là.
« Tout ce que je connaissais d'elle était son prénom, qui ne m'apprenait pas
grand chose, et un certain détail à propos de manoeuvres d'éventails qui, dans
toute autre circonstance, ne m'eût nullement semblé dénué d'originalité.
« Cette femme, qui ne poursuivait d’autre but que la honteuse exploitation de
l'amour qu'elle inspirait par sa beauté, avait pour amie, ou plutôt pour
associée, une autre femme plus âgée qu'elle et qui la dirigeait dans la route
qu'elle avait prise. Cette amie était chargée de tenir le livre des
renseignements, et la jeune femme, une fois en présence d'une proie à saisir,
l'associée conduisait l'attaque à l'aide d'une innocente manoeuvre d'éventail,
manoeuvre faite avec une précision infernale.
« Ce renseignement pouvait me mener sur la voie.
« Effectivement je m'y lançai bientôt.
« Punir une femme, quelque coupable qu'elle soit, est chose délicate pour un
homme du vrai monde.
« J'hésitai longtemps sur le parti â prendre, puis, enfin, je m'arrêtai à celui
qui me parut le plus convenable.
« Je voulus rendre honte pour honte, et si bien châtier cette créature qu'il ne
lui fût plus permis de faire des dupes nouvelles.
« Seulement il fallait descendre bien bas pour jeter la honte sur un front
habitué â ne jamais rougir.
« Je voulus plus encore, cependant ; je résolus de faire naître dans l'âme de
cette créature insatiable des espérances telles, que le jour où elles se
briseraient la déception broierait son coeur, comme l'amour inspiré par elle
avait broyé celui de mon frère.
« J'entrepris une ingénieuse et hardie mystification, tout en paraissant être
le mystifié.
« Je me mis en relations avec la vieille amie de cette femme, créature aussi
perverse qu'elle, et fondant sur l'avenir réservé à sa beauté les chances d'une
fortune à établir. A l'aide d'une confidence que je feignis d'adresser à
celle-ci, je m'assurai que je ne me trompais pas et que j'avais rencontré
juste.
«Alors je suivis mon plan tracé d'avance.
« Je me fis passer pour un imbécile facile à duper, et les choses allèrent
d'elles-mêmes.
« Bientôt on tendit autour de moi des filets dans lesquels je fis semblant de
me laisser englober; on plaça sous mes pas des traquenards dans lesquels je
feignis de tomber; on prodigua les pièges et à tous on crut m'avoir pris.
« Mais pardon ! fit le, marquis en s'interrompant brusquement, je ne vous ai
pas réunis, mes bons amis, pour vous raconter une histoire, mais bien pour vous
faire, part; de mon prochain mariage.
Le marquis s'avança vers le commandeur.
- Permettez-moi, d'abord, et avant de vous présenter ma fiancée; de vous
présenter sa respectable famille.
« Messieurs! M. le commandeur Gyrloskoff...
Le marquis, faisant brusquement un pas en arrière, tira le cordon de sonnette
placé près de la cheminée.
Le commandeur s'était profondément incliné ; mais la porte du salon s'étant
ouverte brusquement ; quatre hommes assez mesquinement vêtus et porteurs
de figures des plus rébarbatives, s'étaient lestement glissés dans la foule.
Au moment où le commandeur se redressait, l'un des quatre nouveaux arrivés lui
posait rudement sa large main sur l'épaule.
- Au nom de la loi, dit-il, je vous arrête !
- Hein? fit le commandeur stupéfait. L'assistance recula frappée de
stupeur.
- Messieurs..., messieurs..., balbutiait le commandeur, en vérité, vous vous
trompez.., vous faites erreur... ; je suis le commandeur Gyrloskoff, sujet de
Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies, et...
- Toi ! interrompit celui qui, venait de saisir au collet l'oncle improvisé de
la jolie veuve, tu es sujet de l'empereur des Français et passible de la cour
d'assises ; tu ne t'appelles pas Gyrloskoff, tu portes illégalement les
décorations qui s'épanouissent sur ta poitrine. Tu te nommes Souque et tu es
accusé de vol et de tentative d'assassinat. Allons ! lestement !
Et l'agent de police, aidé par ses trois compagnons, enleva en deux temps le
commandeur, sur lequel se referma la porte du salon :
Amélie, plus morte que vive, aurait voulu s'évanouir; mais elle ne pouvait y
parvenir.
- Oh ! oh ! dit le marquis, demeuré impassible au milieu de l'émotion produite
par l'arrestation inattendue du commandeur ; oh ! oh ! j'ai failli avoir là un
oncle comme on en désire peu !... Mais les fautes sont personnelles et le
commandeur, s'il n'est qu'un misérable voleur et un infâme assassin, ne doit
pas pour ses crimes faire courber le front à sa famille entière.
Je continue donc la présentation
M. le baron de Boisjoly, Mme la comtesse Ulcorbani, Mlles ***, ses cousines
germaines, et enfin, la vénérable baronne Sainte-Marie.
Et le marquis, imitant le mouvement qu'il avait précédemment accompli, donna un
second coup de sonnette.
Un valet en grande livrée entra.
- Ah ! ajouta M. de Ximéra en faisant signe au valet d'avancer, j'oubliais ! M.
Philippe Dubois, un vieil ami de ma future.
Le valet qui n'était autre, en effet, que M. Dubois, s'inclina profondément;
puis, relevant la tête et regardant la comtesse, la baronne et les deux
cousines
- Peste ! fit-il, on voit que nous sommes en carnaval. Monsieur le marquis
autorise l'antichambre à paraître au salon.
« Si je ne me trompe, et je ne me trompe pas, voici Mariette et Jeanneton, deux
filles de chambre de feu mon ex-maîtresse la danseuse de l'Opéra.
« Eh ! ajouta t-il en s'adressant successivement à la comtesse et à la baronne,
c'est vous, Clara, la veuve du 85e de ligne, et vous, mère Baptiste, l’ancienne
demoiselle de comptoir du liquoriste de la rue Saint-Antoine. Tiens ! monsieur
Jacquot (et le valet se tourna vers le baron) Votre maître le banquier ne vous
a-t-il pas chassé, il y a deux ans, pour avoir retrouvé dans votre chambre un
portefeuille qu'il avait égaré et que vous aviez serré par mégarde dans votre
malle ?
Le valet s'arrêta : un silence profond régnait dans le salon. La stupéfaction
de chacun augmentait à chaque phrase dite, à chaque mot prononcé.
Le marquis jouait une extrême confusion.
- Ah ! mes bons amis, s'écria-t-il, pardonnez-moi de vous avoir ainsi mis en
contact avec ceux que vous entourez.
Puis, élevant la voix :
Allons, fit-il d'un ton impérieux, qu'on balaye cette canaille !
Cinq ou six valets accoururent, et, suivant l'expression du marquis, en un clin
d'oeil le salon fut nettoyé.
Alors se tournant vers Amélie, M. de Ximéra ajouta :
- Messieurs, voici la femme qui espérait devenir marquise de Ximéra. Faut-il
vous dire que c'est cette créature qui a causé la mort de mon frère ? Je crois
avoir accompli maintenant mon voeu de vengeance, Pardonnez-moi de vous avoir
fait assister à ces scènes ignominieuses.
Amélie était évanouie ; il fallut l'emporter.
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