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| Jules François Félix Husson Champfleury, alias Fleury Confessions de Sylvius: la bohème amoureuse IntraText CT - Lecture du Texte |
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I
«Tony, toi qui connais le coeur féminin pour en avoir souvent disséqué, réponds-moi vitement sur les matières que je soumets à ton jugement de carabin. Voici ce qui arrive. » Théodore est venu me chercher à midi. Il veut que je descende la montagne avec lui, sa maîtresse et une autre grisette. - Tu verrais Clémence, m'a-t-il dit, c'est une brave personne. Son amant l'a quittée. Elle désire te connaître ; allons, ne te fais pas prier. » Je ne sais pourquoi Clémence m'attire, je l'ai à peine entr'aperçue chez Théodore ; elle n'a rien d'agréable, ni beauté, ni taille, mais elle rit et m'a paru un peu plus spirituelle que le commun des grisettes. - Nous partons. - J'ai mis ce jour-là mon habit de velours neuf, mon pantalon de velours, un costume qui effraye les bourgeoises de L***. » Nous descendons la montagne tout joyeusement. Les arbres se penchent sous la brise, ils ont l'air de nous saluer et de nous souhaiter grand plaisir. Je me suis rappelé cette guitare : Sur le gazon les ruisseaux » Les oiseaux chantent leurs plus beaux airs, le ciel est bleu. Au détour d'une petite gorge qu'on appelle dans le pays la Grimpette, à cause de son escarpement, nous apercevons nos amies. Elles marchent en avant, jusqu'à ce que nous arrivions en pleine campagne, de peur que les bourgeois de la ville ne nous aperçoivent ensemble. Quelle misérable existence que la vie de province ! Si on nous voyait cueillir des bluets avec elles, tout L*** le saurait le lendemain. L'épicier, en nous apercevant, viendrait sur le pas de sa porte et ricanerait bêtement avec le coiffeur, son voisin ; on en parlerait au café des Voyageurs, chez le receveur particulier et chez M. le juge de paix. - Elles sont charmantes de loin avec leurs robes exactement semblables, leurs mantilles noires et leur parasol gorge de pigeon. Elles se sont assises sur le sable en nous attendant ; nous approchons, j'ai peur. Théodore embrasse sa maîtresse, et je reste devant Clémence comme si j'étais changé en statue de sel. - Eh bien, tu ne dis rien, Sylvius, me dit Théodore. - Que veux-tu que je dise ? lui ai-je répondu en prenant mes airs les plus farouches. - Allons, donne le bras à Clémence. - J'obéis ; Théodore court en avant avec Adèle ; ils rient, ils folâtrent, ils se lutinent tous les deux. Je continue à ne rien dire ; je suis sûr que Clémence me trouve niais ; mais il m'est impossible de parler, ma langue est liée. - Je vais tirer les cartes, dit Clémence ; aimez-vous ça, monsieur ? Sans me donner le temps de répondre, elle prend dans sa poche un paquet de cartes qui paraissent avoir déjà beaucoup servi, et elle se met gravement à les battre, à les retourner et à me parler, à l'inspection des figures, de femmes blondes, d'argent, de voyage, de réussite dans ses projets, et surtout d'un homme brun, - je suis brun ! qui semble destiné à jouer un grand rôle. J'en ai ri et je me suis moqué de ses croyances ; - grande maladresse. La conversation s'engage petit à petit, mais d'une façon déplorable comme galanterie. Je dépense tout mon esprit, toutes mes plaisanteries les plus neuves, rien ne porte. Clémence n'est pas assez lettrée ! » Nous arrivons à A***, qui est un bourg au pied de la montagne. Théodore nous rejoint. - Veux-tu dîner ici ? dit-il ; je connais un petit bouchon où nous serons mieux que des dieux ; nous mangerons dans un bosquet. - Très-bien. - Comment trouves-tu Clémence ? - Gentille. - Lui as-tu parlé ? - Mais... oui..., beaucoup. - Bon ! je vais commander le festin. » Je maudis Théodore ; il me laisse avec elles, seul. Elles, voyant que je ne leur parle pas, rient beaucoup. C'est peut-être de moi ! Je me sens devenir rouge ; mais je crois m'être trompé, elles se racontent des histoires de couture, et des histoires assez dégrafées. Heureusement Théodore revient. Il ne se gêne guère, lui : il les embrasse toutes deux à la fois, il connaît l'endroit faible de la grisette. Si je pouvais parler ainsi. » La servante apporte des artichauts à la poivrade, la gloire du pays, dit-on. Théodore embrasse aussi la servante, une bonne grosse fille, rouge comme les pommes. On mange. Cela me remet un peu et me donne le temps de préparer une conversation pour le retour. La paysanne revient avec des artichauts à la sauce blanche, la gloire du pays. Elles paraissent n'avoir pas mangé de huit jours ; j'aime mieux cela, il n'est pas besoin de leur répondre. Troisième plat, des artichauts à la barigoule, la gloire du pays. - Si nous mangions des fraises ? dit Théodore. - Ah ! oui, c'est bon, des fraises, dit Clémence. - Un immense plat de fraises, répond Théodore. - Nous ferons un fraisetival, dis-je tout joyeux de mon mauvais calembour. Hélas ! Théodore seul a ri ; Clémence, pour qui cette plaisanterie était évidemment destinée, n'en a pas compris le sel. - Sylvius, dit Théodore, tu es maussade comme un cercueil. On ne se conduit pas ainsi près d'une jolie fille, on l'embrasse. - Mais ses remontrances me rendent encore plus timide. » Le repas achevé, nous remontons à L*** ; la nuit commence. Clémence s'appuie sur moi ; son bras presse le mien. Je lui ai donné le bras du côté du coeur, c'est elle qui l'a voulu ; je le sens battre. Elle ne dit rien. - A la porte de la ville, nous nous séparons. Théodore embrasse son amie. Clémence reste devant moi. On me pousse, je l'ai embrassée. Ouf ! quel courage il m'a fallu. » Mon cher Tony, réponds-moi vite là-dessus. Théodore est trop brutal ; aussitôt ta réponse, je te donnerai la suite. »SYLVIUS».
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