VII
A qui profitent les conseils moraux de
Sylvius.
Le lendemain, Sylvius se promenait
seul, à sept heures du soir, sous les Ormes. Clémence se fit un peu attendre.
Sylvius était très-content, trouvant par là matière à discussion. Quand elle
arriva :
- Pourquoi, lui dit-il, viens-tu si tard ?
- On ne fait que sortir de la couture, répondit-elle.
- Ce n'est pas vrai. Tu auras été sur le Bourg à te faire faire la cour.
- Laisse-moi tranquille avec tes faiseurs de cour.
- Non pas, je sais beaucoup de choses.
- Bien des bêtises.
- Tu me trahis. On t'a vue avec...
- Sylvius, si tu crois que je viens ici pour t'entendre toujours bougonner,
j'aime mieux ne plus revenir. Tu as un affreux caractère ; tu tournes tout le
monde en dérision, moi la première. Tu me donnes un tas de noms qu'on ne
m'appelle plus que comme ça à l'atelier. Je fais tout pour te plaire, rien n'y
fait ; on n'a jamais vu d'homme comme toi.
- Allons, dit Sylvius, tout cela est très-adroit de ta part. J'ai des reproches
à te faire, je crois que tu vas te repentir. Point, c'est moi qui suis
l'accusé, tu me mets sur la sellette. Oh ! les femmes !
- Certainement que je suis malheureuse. Toutes mes amies le disent bien.
- Clémence, venons au fond des choses. Tu m'as donné une bourse.
- Oui ; après ?
- C'est bien toi qui l'as brodée, au prix de nuits passées et de veilles ?
- Il y a longtemps que je te l'ai dit.
- Pourquoi as-tu menti ? pourquoi mens-tu sans rougir ? Tu as acheté cette
bourse chez madame Babouillard, la mercière.
- Oh ! dit Clémence indignée, qui est-ce qui peut faire des inventions
pareilles ?
- Ces inventions sont des réalités. On t'a vue l'acheter. Je me moque d'une
bourse de marchand ; ce que j'aimais, c'était la bourse confectionnée par tes
mains. Tiens, la voilà, je n'en veux pas.
Clémence prit la bourse et la
déchira en mille morceaux. Puis la colère fit place aux larmes ; elle sanglota
en marchant seule en avant. Sylvius était moitié ému, moitié content. Il
réfléchissait, ne sachant que trop comment arrêter une douleur aussi
impétueuse. Il voulait aller demander pardon à son amie ; mais l'amour-propre
le retenait. Enfin, faisant un grand effort sur lui-même :
- Clémence, lui dit-il, c'est aujourd'hui la dernière fois que nous nous
voyons, - mon parti est tout pris, - à moins que tu ne consentes à ce que je
vais te proposer. J'admets que j'ai été quelquefois d'une humeur assez
désagréable à ton égard ; mais, toi, es-tu sans reproche ? J'ai oublié que tu
étais retournée avec Renard, mais je n'oublierai pas la bourse. Je te laisse
deux jours de réflexion...
- Comment veux-tu que je te prouve mon amour ? dit Clémence.
- Attends un peu. Tu iras d'ici à la butte de Gargantua à pied, sans souliers
et sans bas, en manière de pénitence ; je te suivrai aussi pieds nus, à vingt
pas de distance. Il n'y a qu'une petite lieue et demie. Nous ne devrons, sous
aucun prétexte, nous adresser la parole. Si nous rencontrons des tas de grès
sur la route, nous devrons monter dessus afin de faire pénitence plus complète.
Alors, je te pardonne.
- Mais, Sylvius, tu es fou. Il y a longtemps qu'on le dit ; je commence à le
croire aujourd'hui.
- Tu diras pendant deux jours que je suis fou, Clémence ; mais, le troisième,
si tu m'aimes, tu viendras en pèlerinage.
- Oh ! non, jamais.
- Je t'assure que tu iras. Viens m'embrasser, et, dans deux jours, - je ne te
verrai pas avant, - rends-moi réponse.
Les deux amants se séparèrent.
Deux jours après, Théodore vint
trouver Sylvius et lui dit :
- Clémence est partie avec un capitaine d'artillerie pour Paris.
- Grand Dieu ! il l'aura enlevée, dit Sylvius en pâlissant.
- Non pas, c'est elle qui enlève le capitaine ; elle a dit à Adèle de te
souhaiter le bonjour.
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