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| Jules François Félix Husson Champfleury, alias Fleury Confessions de Sylvius: la bohème amoureuse IntraText CT - Lecture du Texte |
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MADAME ANDRÉ
I Amours de portière.
Jusqu'ici, la portière a été dépeinte par tous les écrivains comme l'animal le plus terrible de la création. La portière est arrivée à l'état de monstrum horrendum ! Tous les prétendus supplices qu'un écrivain - race irritable s'il en fut - a éprouvés dans dix logements de la part de dix portières, il les groupe sur une seule tête et se venge en peignant la portière. Qui ouvre les journaux ? la portière. - Qui fait monter les créanciers le matin ? la portière. - Qui dit à une maîtresse que «monsieur est avec quelqu'un», en souriant malignement ? la portière. - Qui fait des cancans dans la maison ? la portière. Lui en aura-t-on jeté, des accusations, à cette infortunée qui ne peut se défendre ! La littérature contemporaine aura à répondre un jour d'avoir condamné iniquement deux innocentes : la portière et la belle-mère. - Le temps est venu de les réhabiliter toutes deux. Aujourd'hui la portière, demain la belle mère. Pardon, Sylvius, si je trahis l'amitié en racontant les douces journées que tu passas rue de Vaugirard ; mais à toute défense, il faut des preuves. D'un autre côté, j'ai songé qu'il était difficile de trahir l'amitié, plusieurs philosophes ayant déclaré que l'amitié n'existait pas. Il est vrai que, six pages plus loin, les mêmes philosophes cherchaient à insinuer, par des apophtegmes, qu'il était mal de trahir l'amitié ; ce qui m'a donné une méchante idée des philosophes. Il y avait trois semaines que Sylvius était allé installer sa misère joyeuse et ses meubles meublants dans le quartier Vaugirard. Pour peu d'argent, il avait trouvé un appartement composé de deux mansardes, où l'on avait toute la peine du monde à demeurer debout. A part ce léger défaut, blanches, gaies, petit papier à fleurs, croisées à tabatières, pas de cheminée, le plus charmant logement du monde. Une vraie mansarde de poëte. - Quelque chose de très-rare aujourd'hui, où il y a tant de poëtes et si peu de mansardes. - Comme Sylvius avait bonne mine, on lui avait loué sans aller aux renseignements. La voiture de déménagement arriva le 8 au soir ; ce fut un coup de foudre pour la portière. Une impression d'emménagement qui se traduit par ces mots : «Un locataire qui ne payera pas». En effet, la voiture, - c'était une voiture à bras - avait un aspect triste, bohème, poussiéreux et misérable qui rappelait la gravure du Convoi du pauvre, - un corbillard suivi par un chien. - On y voyait : Un fauteuil Louis XV en
tapisserie, Ce à quoi il répondit que oui, ne comprenant rien à cette question. La demande était bien naturelle. La portière voulait savoir par là si quelqu'un faisait le ménage du nouveau locataire. - Il faut dire que Sylvius avait le droit de s'étonner de cette question, personne, excepté lui, n'ayant jamais fait son ménage. Pendant les trois premiers mois, il remit sa clef dans la loge, ne disant mot, et ôtant simplement son chapeau comme il convient. Les voisins dirent que c'était un jeune homme étrange, et qui avait cerrtainement des chagrins. Un jour, il reçut une lettre de sa mère, très-malade. Il fit sa malle au plus vite et alla prévenir le propriétaire. Mais le propriétaire, qui avait eu vent du mobilier fantastique et impalpable de son locataire, ne voulut lui permettre, sous aucun prétexte, de sortir sa malle. Après toutes sortes de raisonnements repoussés avec perte, Sylvius emporta sa malle sur les épaules, ce qui réussit, le propriétaire n'ayant pas eu le temps de prévenir madame André. - Allons, se dit-il, ma portière est une brave et digne femme. Et il alla trouver son ami Georges, un paysagiste, et lui donna sa clef pour voir à ses affaires en son absence. - Quelques jours après, Sylvius reçut cette lettre : «Mon ami, je viens de passer chez toi. J'ai causé deux heures avec ta portière. Ah ! quelle portière ! une perle dans une loge ! un ange, enfin ! Tu connais mon amour pour les châtaigniers, je préfère ta portière. Je comprends que tu caches un pareil trésor. Jaloux ! Elle m'a parlé longuement de toi ; cette femme t'adore. Elle s'étonne de tes façons mélancoliques. Les façons mélancoliques m'ont beaucoup diverti. Jouerais-tu le spleen dans cette maison, toi qui es si fou et si gai ? Elle m'a dit, pensant que j'étais ton meilleur ami, que je pourrais parler en sa faveur. Sais-tu ce qu'elle veut ? elle veut faire ton ménage. Pourquoi veut-elle faire ton ménage ?...» Quelques jours après, Sylvius
arriva et il dit à la portière : Sylvius courut chez son ami
Georges, et tous deux s'en allèrent chez Katcomb, un trou anglais, le seul
endroit de Paris où l'on mange du véritable rosbif, et où l'on boit du grog
réel. Sylvius se laissa persuader, et
minuit sonnait lorsqu'il frappa à sa porte ; on fut assez long à ouvrir. Enfin,
il put entrer dans la loge, qui était éclairée ; la portière, dans un fauteuil,
tenait un livre. Elle avait un peignoir indiscret qui montrait à des yeux
curieux une poitrine blanche et bien meublée. Sa bouche souriante laissait
admirer des dents pures comme celles d'un caniche. Elle avait de grands yeux
bleus humides ; Sylvius la regardait ; elle lisait tranquillement... Le lendemain matin, de bonne
heure, on frappa à la porte de Sylvius : Mélanie était une petite ouvrière
que Sylvius avait trouvée au bal. Mais il ne répondait pas, et, pendant que ces dix-huit ans frappaient à sa porte, il songeait à l'amour de trente-cinq ans, amour pour lui inconnu jusque-là. La femme qui met en jeu ses dernières années doit chercher à les dorer d'amour. - La femme de quarante ans qui
aime, aime violemment. Elle en est au chant du cygne. Si jusque-là elle a placé
son amour à la légère, elle veut à quarante ans le placer à gros intérêts. Elle
a alors quelques points de ressemblance avec l'usurier. Ce qu'elle déploie de
coquetteries pour faire oublier la patte d'oie accusatrice doit être immense. Et elle s'en alla en faisant résonner avec colère les marches de l'escalier. Quelques minutes après, Sylvius reconnut la voix de la portière ; il se leva, passa un pantalon à pieds et courut ouvrir : - Monsieur, une petite demoiselle
est venue vous demander. - Avez-vous dit que j'y étais ? La figure de la portière s'illumina. - Elle m'ennuie, continua
Sylvius, elle me dérange ! il faut la promener, l'avoir partout avec moi. Et
puis je ne l'aime pas. Sylvius avait une certaine
manière de prononciation, qu'on pourrait appeler l'italique de la
conversation, qui donna à ce mot vue un sens tout particulier. La
portière fixa ses grands yeux bleus vers Sylvius, lesquels yeux renfermaient
autant de flèches que tout le carquois de Cupidon. Et elle descendit. Mais, Georges, je suis
embarrassé. Je ne peux pas décemment déclarer ma flamme à une portière
de trente cinq ans. Sylvius rentra dans sa mansarde,
convaincu, et prépara tout ce qui lui était nécessaire pendant sa maladie. Il
se coucha, prit un livre, et plaça sur son lit la tête de mort, en songeant que
cette tête pouvait jouer un grand rôle et servir au besoin à des déclamations
de mélodrame. Dans la soirée, Georges vint le voir et lui donner du courage. Cinq minutes après, la portière
montait. La portière s'assit sur un
fauteuil près du lit. Il saisit en même temps l'autre
main de sa garde malade et il la regarda fixement : Le délire de Sylvius augmentait. Et, comme elle se penchait
au-dessus du lit pour accomplir le serment, Sylvius se leva d'un bond, la
saisit par la taille.
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