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| Erckmann-Chatrian, Emile-Alexandre L'oeil invisible ou l'auberge des trois-pendus IntraText CT - Lecture du Texte |
II
Dans la solitude, tous ces événements se retracèrent à mon esprit avec une lucidité effrayante.
«La vieille, me dis-je, est cause de tout. Elle seule a médité ces crimes, et les a consommés ; mais par quel moyen ? A-t-elle eu recours à la ruse, ou bien à l'intervention des puissances invisibles ?»
Je me promenais dans mon réduit ; une voix intérieure me criait : «Ce n'est pas en vain que le ciel t'a permis de voir Flédermausse contempler l'agonie de sa victime ; ce n'est pas en vain que l'âme du pauvre jeune homme est venue t'éveiller, sous la forme d'un papillon de nuit, non ! ce n'est pas en vain ! Christian, le ciel t'impose une mission terrible. Si tu ne l'accomplis pas, crains de tomber toi-même dans les filets de la vieille. Peut-être en ce moment prépare-t-elle déjà sa toile dans l'ombre !»
Durant plusieurs jours, ces images affreuses me poursuivirent sans trêve ; j'en perdais le sommeil ; il m'était impossible de rien faire ; le pinceau me tombait de la main, et, chose atroce à dire, je me surprenais quelquefois à considérer la tringle avec complaisance. Enfin, n'y tenant plus, je descendis un soir l'échelle quatre à quatre, et j'allai me blottir derrière la porte de Flédermausse, pour surprendre son fatal secret.
Dès lors, il ne se passa plus un jour que je ne fusse en route, suivant la vieille, l'épiant, ne la perdant pas de vue ; mais elle était si rusée, elle avait le flair tellement subtil, que, sans même tourner la tête, elle me devinait derrière elle et me savait à ses trousses. Du reste, elle feignait de ne pas s'en apercevoir ; elle allait au marché, à la boucherie comme une simple bonne femme ; seulement, elle hâtait le pas et murmurait des paroles confuses.
Au bout d'un mois, je vis qu'il me serait impossible d'atteindre à mon but par ce moyen, et cette conviction me rendit d'une tristesse inexprimable.
«Que faire ? me disais-je. La vieille devine mes projets, elle se tient sur ses gardes, tout m'abandonne, tout ! O vieille scélérate ! tu crois déjà me voir au bout de la ficelle !»
A force de me poser cette question : «Que faire ? que faire ?» une idée lumineuse frappa mon esprit. Ma chambre dominait la maison de Flédermausse, mais n'y avait pas de lucarne de ce côté. je soulevai légèrement une ardoise, et l'on ne saurait se peindre ma joie, quand je vis toute l'antique masure à découvert.
«Enfin, je te tiens ! m'écriai-je, tu ne peux m'échapper ! d'ici, je verrai tout : tes allées, tes venues, les habitudes de la fouine dans sa tanière. Tu ne soupçonneras pas cet oeil invisible, cet oeil qui surprend le crime au moment d'éclore. Oh ! la justice ! elle marche lentement, mais elle arrive !»
Rien de sinistre comme ce repaire vu de là : une cour profonde à larges dalles moussues ; dans l'un des angles, un puits, dont l'eau croupissante faisait peur à voir ; un escalier en coquille ; au fond, une galerie à rampe de bois ; sur la balustrade, du vieux linge, la taie d'une paillasse ; au premier étage, à gauche, la pierre d'un égout indiquant la cuisine ; à droite, les hautes fenêtres du bâtiment donnant sur la rue, quelques pots de fleurs desséchées, - tout cela sombre, lézardé, humide.
Le soleil ne pénétrait qu'une heure ou deux par jour au fond de ce cloaque ; puis, l'ombre remontait : la lumière se découpait en losanges sur les murailles décrépites, sur le balcon vermoulu, sur les vitres ternes. - Des tourbillons d'atomes voltigeaient dans des rayons d'or, que n'agitait pas un souffle. Oh ! c'était bien l'asile de Flédermausse ; elle devait s'y plaire.
Je terminais à peine ces réflexions, que la vieille entra. Elle revenait du marché. J'entendis sa lourde porte grincer. Puis Flédermausse apparut avec son panier. Elle paraissait fatiguée, hors d'haleine. Les franges de son bonnet lui pendaient sur le nez ; se cramponnant d'une main à la rampe, elle gravit l'escalier.
Il faisait une chaleur suffocante, c'était précisément un de ces jours où tous les insectes, les grillons, les araignées, les moustiques, remplissent les vieilles masures de leurs bruits de râpes et de tarières souterraines.
Flédermausse traversa lentement la galerie, comme un furet qui se sent chez lui. Elle resta plus d'un quart d'heure dans la cuisine, puis revint étendre son linge, et donner un coup de balai sur les marches, où traînaient quelques brins de paille. Enfin, elle leva la tête, et se mit à parcourir de ses yeux verts le tour du toit, cherchant, furetant du regard.
Par quelle étrange intuition soupçonnait-elle quelque chose ? Je ne sais, mais j'abaissai doucement l'ardoise et je renonçai à faire le guet ce jour-là.
Le lendemain, Flédermausse paraissait rassurée. Un angle de lumière se déchiquetait dans la galerie.
En passant, elle prit une mouche au vol et la présenta délicatement à une araignée établie dans l'angle du toit.
L'araignée était si grosse, que, malgré la
distance, je la vis descendre d'échelon en échelon, puis glisser le long d'un
fil, comme une goutte de venin, saisir sa proie entre les mains de la mégère et
remonter rapidement. Alors la vieille regarda fort
attentivement, ses yeux se fermèrent à demi ; elle éternua, et se dit à
elle-même d'un ton railleur :
- Dieu vous bénisse ! la belle, Dieu vous bénisse !
Durant six semaines, je ne pus rien découvrir touchant la puissance de Flédermausse ; tantôt assise sous l'échoppe, elle pelait ses pommes de terre ; tantôt elle étendait son linge sur la balustrade. Je la vis filer quelquefois, mais jamais elle ne chantait, comme c'est la coutume des bonnes vieilles femmes, dont la voix chevrotante se marie si bien au bourdonnement du rouet.
Le silence régnait autour d'elle. Elle n'avait pas de chat, cette société favorite des vieilles filles ; pas un moineau ne venait se poser sur ses chéneaux ; les pigeons, en passant au-dessus de sa cour, semblaient étendre l'aile avec plus d'élan. - On aurait dit que tout avait peur de son regard.
L'araignée seule se plaisait dans sa compagnie.
Je ne conçois pas ma patience durant ces longues heures d'observation ; rien ne me laissait, rien ne m'était indifférent ; au moindre bruit, je soulevais l'ardoise : c'était une curiosité sans bornes, stimulée par une crainte indéfinissable.
Toubac se plaignait.
- Maître Christian, me disait-il, à quoi diable passez-vous votre temps ? Autrefois vous me donniez quelque chose toutes les semaines ; à présent c'est à peine tous les mois. Oh ! les peintres ! on a bien raison de dire : «Paresseux comme un peintre !» Aussitôt qu'ils ont quelques kreutzers devant eux, ils mettent les mains dans leurs poches et s'endorment !
Je commençais moi-même à perdre courage. J'avais beau regarder, épier, je ne découvrais rien d'extraordinaire. J'en étais à me dire que la vieille pouvait bien n'être pas si dangereuse, que je lui faisais peut-être tort de la soupçonner ; bref, je lui cherchais des excuses ; mais un beau soir que, l'oeil à mon trou, je m'abandonnais à ces réflexions bénévoles, la scène changea brusquement.
Flédermausse passa sur la galerie avec la rapidité de l'éclair ; elle n'était plus la même : elle était droite, les mâchoires serrées, le regard fixe, le cou tendu ; elle faisait de grands pas ; ses cheveux gris flottaient derrière elle. «Oh ! oh ! me dis-je, il se passe quelque chose : attention !» Mais les ombres descendirent sur cette grande demeure, les bruits de la ville expirèrent, le silence s'établit.
J'allais m'étendre sur ma couche, quand, jetant les yeux par la lucarne, je vis la fenêtre en face illuminée : un voyageur occupait la chambre du pendu.
Alors toutes mes craintes se réveillèrent ; l'agitation de Flédermausse s'expliquait : elle flairait une victime !
Je ne pus dormir de la nuit. Le froissement de la paille, le grignotement d'une souris sous le plancher, me donnait froid. Je me levai, je me perchai à la lucarne, j'écoutai ! La lumière d'en face était éteinte. Dans l'un de ces moments d'anxiété poignante, soit illusion, soit réalité, je crus voir la vieille mégère qui regardait aussi et prêtait l'oreille.
La nuit se passa, le jour vint grisonner mes vitres ; peu à peu les bruits, les mouvements de la ville montèrent. Harassé de fatigue et d'émotions, je finis par m'endormir, mais mon sommeil fut court ; dès huit heures, j'avais repris mon poste d'observation.
Il paraît que la nuit de Flédermausse n'avais pas été moins orageuse que la mienne ; lorsqu'elle poussa la porte de la galerie, une pâleur livide couvrait ses joues et sa nuque maigre. Elle n'avait que sa chemise et un jupon de laine ; quelques mèches de cheveux d'un gris roux, tombaient sur ses épaules. Elle regarda de mon côté d'un air rêveur, mais elle ne vit rien ; elle pensait à autre chose. Tout à coup elle descendit, laissant ses savates au haut de l'escalier ; elle allait sans doute s'assurer que la porte d'en bas était bien fermée. Je la vis remonter brusquement, enjambant trois ou quatre marches à la fois, c'était effrayant. - Elle s'élança dans la chambre voisine ; j'entendis comme le bruit d'un gros coffre dont le couvercle retombe. Puis Flédermausse apparut sur la galerie, traînant un mannequin derrière elle ; et ce mannequin avait les habits de l'étudiant de Heidelberg.
La vieille, avec une dextérité surprenante, suspendit cet objet hideux à la poutre du hangar, puis elle descendit pour le contempler de la cour. Un éclat de rire saccadé s'échappa de sa poitrine ; elle remonta, descendit de nouveau comme une maniaque, et chaque fois poussant de nouveaux cris, de nouveaux éclats de rire.
Un bruit se fit entendre à la porte. La vieille bondit, décrocha le mannequin, l'emporta, revint ; et, penchée sur la balustrade, le cou allongé, les yeux étincelants, elle prêta l'oreille ; le bruit s'éloignait !... les muscles de sa face se détendirent, elle respira longuement : - une voiture venait de passer.
La mégère avait eu peur.
Alors elle rentra de nouveau dans la chambre et j'entendis le coffre qui se refermait.
Cette scène bizarre confondait toutes mes idées ; que signifiait ce mannequin ?
Je devins plus attentif que jamais.
Flédermausse venait de sortir avec son panier, je la suivis des yeux jusqu'au détour de la rue ; elle avait repris son air de vieillotte tremblotante, elle faisait de petits pas et tournait de temps en temps à la tête à demi, pour voir derrière elle du coin de l'oeil.
Pendant cinq grandes heures elle resta dehors ; moi, j'allais, je venais, je méditais ; le temps m'était insupportable ; le soleil chauffait les ardoises et m'embrasait le cerveau.
Je vis à sa fenêtre le brave homme qui occupait la chambre des trois pendus. C'était un bon paysan de la Forêt-Noire, à grand tricorne, à gilet écarlate, la figure riante, épanouie. Il fumait tranquillement sa pipe d'Ulm, sans de douter de rien. J'avais envie de lui crier : «Brave homme, prenez garde ! ne vous laissez pas fasciner par la vieille ; défiez-vous !» Mais il ne m'aurait pas compris.
Vers deux heures, Flédermausse rentra. Le bruit de sa porte retentit au fond du vestibule. Puis seule, bien seule, elle parut dans la cour et s'assit sur la marche inférieure de l'escalier. Elle déposa son grand panier devant elle et en tira d'abord quelques paquets d'herbages, quelques légumes ; puis un gilet rouge, puis un tricorne replié, une veste de velours brun, des culottes de peluche, une paire de gros bas de laine, - tout le costume d'un paysan de la Forêt-Noire.
J'eus comme des éblouissements. Des flammes me passèrent devant les yeux.
Je me rappelai ces précipices qui vous attirent avec une puissance irrésistible ; ces puits qu'il avait fallu combler, parce qu'on s'y précipitait ; ces arbres qu'il avait fallu abattre, parce qu'on s'y pendait ; cette contagion de suicides, de meurtres, de vols à certaines époques, par des moyens déterminés ; cet entraînement bizarre de l'exemple, qui fait bâiller parce qu'on voit bâiller, souffrir parce qu'on voit souffrir, se tuer, parce que d'autres se tuent... et mes cheveux se dressèrent d'épouvante !
Comment Flédermausse, cette créature sordide, avait-elle pu deviner une loi si profonde de la nature ? Comment avait-elle trouvé moyen de l'exploiter au profit de ses instincts sanguinaires ? Voilà ce que je ne pouvais comprendre, voilà ce qui dépassait toute mon imagination ; mais sans réfléchir davantage à ce mystère, je résolus aussitôt de tourner la loi fatale contre elle, et d'attirer la vieille dans son propre piège : tant d'innocentes victimes criaient vengeance !
Je me mis donc en route. Je courus chez tous les fripiers de Nuremberg, et le soir j'arrivai à l'auberge des trois pendus, un énorme paquet sous le bras.
Nickel Schmidt me connaissait d'assez longue date. J'avais fait le portrait de sa femme, une grosse commère fort appétissante.
- Eh ! maître Christian, s'écria-t-il en me secouant la main, quelle heureuse circonstance vous ramène ? qui est-ce qui me procure le plaisir de vous voir ?
- Mon cher monsieur Schmidt, j'éprouve un véhément désir de passer la nuit dans cette chambre.
Nous étions sur le seuil de l'auberge, et je lui montrais la chambre verte. Le brave homme me regarda d'un air défiant.
- Oh ! ne craignez rien, lui dis-je, je n'ai pas
envie de me pendre.
- A la bonne heure ! à la bonne heure ! car franchement cela me ferait de la
peine... un artiste de votre mérite. Et pour quand voulez-vous cette chambre, maître Christian
?
- Pour ce soir.
- Impossible, elle est occupée.
- Monsieur peut y entrer tout de suite, fit une voix derrière nous ; je n'y tiens pas !
Nous nous retournâmes tout surpris. C'était le paysan de la Forêt-Noire, son grand tricorne sur la nuque et son paquet au bout de son bâton de voyage. Il venait d'apprendre l'aventure des trois pendus, et tremblait de colère.
- Des chambres comme les vôtres ! s'écria-t-il en bégayant, mais... mais c'est un meurtre d'y mettre les gens, c'est un
assassinat ; vous mériteriez d'aller aux galères !
- Allons, allons, calmez-vous, dit l'aubergiste, cela ne vous a pas empêché de
bien dormir.
- Par bonheur, j'avais fait ma prière du soir, s'écria l'autre, sans cela où
serais-je ? où serais-je ?
Et il s'éloigna en levant les mains au ciel.
- Eh bien, dit maître
Schmidt, stupéfait, la chambre est libre, mais n'allez pas me jouer un mauvais tour !
- Il serait plus mauvais pour moi, mon cher monsieur.
Je remis mon paquet à la servante, et je m'installai provisoirement avec les buveurs.
Depuis longtemps je ne m'étais senti plus calme, plus heureux d'être au monde. Après tant d'inquiétudes, je touchais au but ; l'horizon semblait s'éclaicir, et puis je ne sais quelle puissance formidable me donnait la main. J'allumai ma pipe, et le coude sur la table, en face d'une chope, j'écoutai le choeur de Freyschütz, exécuté par une troupe de Zigeiners du Schwartz-Wald. La trompette, le cor de chasse, le hautbois, me plongeaient tour à tour dans une vague rêverie ; et parfois, m'éveillant pour regarder l'heure, je me demandais sérieusement si tout ce qui m'arrivait n'était pas un songe. Mais quand le wachtmann vint nous prier d'évacuer la salle, d'autres pensées plus graves surgirent dans mon âme, et je suivis tout méditatif la petite Charlotte, qui me précédait une chandelle à la main.