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Lorsqu’un juge
d’instruction près le tribunal de la Seine vent interroger un prévenu consigné
dans l’une des prisons,—le Dépôt excepté, puisqu’il communique directement avec
le Palais de Justice,—voici comment les choses se passent.
Le juge remet à un
huissier une ordonnance d’extraction dont la seule formule, impérative et
concise, suffirait à donner une idée de la toute-puissance du magistrat
instructeur.
Il y est dit:
«Le gardien de la
maison d’arrêt de——remettra au porteur du présent ordre, le nommé——prévenu
de——pour le conduire devant nous en notre cabinet, au Palais de Justice, et le
réintégrer ensuite à ladite maison d’arrêt.»
Rien de plus, rien de
moins, une signature, le sceau, et tout le monde s’empresse d’obéir.
Mais du moment où il
est nanti de cet ordre, jusqu’à l’instant de la réintégration, le directeur est
relevé de sa responsabilité. Advienne que pourra, il a le droit de d’en laver
les mains.
Aussi, que d’embarras
pour le voyage du plus mince filou, que de cérémonies, que de précautions.
On fait monter le
détenu désigné dans une de ces lugubres voitures cellulaires, qu’on peut voir
stationner à la journée au quai de l’Horloge ou dans la cour de la
Sainte-Chapelle, et on l’enferme solidement dans un des compartiments.
Cette voiture le
conduit au Palais, et là, en attendant que vienne son tour d’être interrogé, on
le dépose dans une des cellules de cette triste prison d’attente qu’on appelait
autrefois «la souricière.»
C’est toujours dans
l’enceinte même de la maison d’arrêt que le prévenu monte en voiture, il en
descend toujours dans une cour intérieure dont toutes les issues sont fermées
et gardées.
A la montée comme à
la descente, le prisonnier est entouré de surveillants.
En route, il est sous
l’oeil de plusieurs gardiens, placés, les uns dans le couloir qui sépare les
compartiments, les autres dans le cabriolet, près du conducteur.
Enfin, des gardes de
Paris à cheval escortent toujours la voiture.
Aussi, les plus
hardis et les plus habiles malfaiteurs reconnaissent-ils volontiers qu’il est à
peu près impossible de s’échapper de cette geôle roulante pendant le trajet.
Les statistiques de
l’administration ne comptent que trente tentatives d’évasion en dix ans.
De ces trente
tentatives, vingt-cinq étaient absolument ridicules. Quatre furent découvertes
avant que leurs auteurs eussent pu concevoir de sérieuses espérances. Une
seule, celle de Gourdier, en plein jour, rue de Rivoli, faillit réussir; il
était à cinquante pas de la voiture, qui filait toujours, quand un sergent de
ville l’arrêta.
C’est cependant sur
toutes ces circonstances que reposait le plan de Lecoq pour l’évasion de Mai,
ce plan d’une simplicité enfantine, ainsi qu’il l’avouait ingénument. Il
consistait à fermer imparfaitement, lors du départ de la maison d’arrêt, le
compartiment de Mai, et à l’y oublier quand la voiture, après avoir versé à «la
souricière» son chargement de coquins, irait selon l’habitude attendre sur le
quai l’heure du retour.
Il y avait cent à
parier contre un que le prévenu se hâterait de profiter de cet oubli, pour
prendre la clef des champs.
Tout fut donc préparé
et combiné conformément aux intentions de Lecoq, pour le jour qu’il avait
indiqué, c’est-à-dire pour le premier lundi de la rentrée des vacances de
Pâques.
L’ordonnance
d’extraction fut libellée et remise à un gardien-chef intelligent, avec les
plus minutieuses instructions.
La voiture cellulaire
désignée pour le transport du soi-disant saltimbanque devait arriver au Palais
vers midi seulement.
Et cependant, dès
neuf heures, flânait autour de la Préfecture un de ces vieux gamins de Paris,
qui feraient presque croire à la fable de Vénus sortant des flots, tant ils
semblent véritablement nés de l’écume du ruisseau.
Il était vêtu d’une
méchante blouse de laine noire et d’un pantalon à carreaux trop large, retenti
à la taille par une ceinture de cuir. Ses bottes trahissaient des courses
enragées dans les boues de la banlieue, sa casquette était ignoble, mais sa
cravate de foulard rouge prétentieusement nouée ne pouvait être qu’un présent
de l’amour.
Il avait le teint
blême, l’oeil cerné, la mine louche, la barbe rare. Ses cheveux jaunâtres
collés aux tempes, étaient coupés carrément au-dessus de la nuque, et rasés en
dessous, comme pour épargner de la besogne au bourreau.
A voir sa démarche,
le balancement de ses hanches, le mouvement de ses épaules, à examiner sa façon
de tenir une cigarette et de lancer un jet de salive entre ses dents, Polyte
Chupin lui eût tendu la main comme à un ami, à un «camaro», à un «zig».
On était au 14 avril,
le temps était beau, l’atmosphère tiède, les cimes des marronniers des
Tuileries verdoyaient à l’horizon, ce garnement devait être content de vivre,
heureux de ne rien faire.
Il allait et venait,
le long de ce quai de l’Horloge, que foulent, aux heures matinales, tant de
pieds honteux; partageant son attention entre les passants et des tireurs de
sable qui travaillaient sur la Seine.
Parfois, il
traversait la chaussée et allait dire quelques mots à un respectable et vieux
monsieur à lunettes et à longue barbe, proprement mis, ganté de filosèle, qui
avait toutes les allures d’un petit rentier, et qui paraissait avoir pour les
boutiques d’opticien une curiosité particulière.
De temps à autre, un
agent de la sûreté passait, se rendant au rapport, et aussitôt le rentier ou le
garnement courait à lui et demandait quelque renseignement en l’air.
L’homme de la sûreté
répondait et passait, et alors les deux compères se rejoignaient en riant, et
disaient:
—Bon!... voilà encore
un tel qui ne nous remet pas.
Et ils avaient de
bonnes raisons pour se réjouir, des motifs sérieux pour être fiers.
De douze ou quinze
agents qu’ils accostèrent alternativement, pas un ne reconnut en eux deux
collègues, Lecoq et le père Absinthe.
C’étaient bien eux,
pourtant, armés et préparés pour cette chasse dont ils ne pouvaient prévoir les
hasards, pour cette poursuite, qui devait être mystérieuse et acharnée comme
celle des sauvages.
Dans l’esprit du
jeune policier, cette audacieuse épreuve était décisive.
Du moment où des
compagnons de tous les jours, des gens accoutumés à flairer toutes les
supercheries du costume, se laissaient prendre à son travestissement et à celui
du père Absinthe, Mai devait indubitablement y être pris.
—Ah! je ne suis pas
étonné qu’on ne me reconnaisse pas, répétait le père Absinthe, puisque je ne me
reconnais pas moi-même! Il n’y avait que vous, monsieur Lecoq, pour me
transformer en un rentier bénin, moi qui ai toujours eu l’air d’un gendarme
déguisé!...
Mais le temps des
réflexions, utiles ou non, était passé.
Le jeune policier
venait d’apercevoir, sur le pont au Change, une voiture cellulaire qui arrivait
au grand trot.
—Attention, vieux,
dit-il à son compagnon, voici qu’on amène notre homme!... Vite à notre poste,
rappelez-vous la consigne et ouvrez l’oeil!...
Près de là, sur le
quai, était un chantier à demi entouré de planches. Le père Absinthe alla se
poster devant une des affiches collées sur la clôture, et Lecoq, apercevant une
pelle oubliée, s’en empara et se mit à remuer du sable.
Ils firent bien de se
hâter.
La geôle roulante
venait de tourner le quai.
Elle passa devant les
deux agents de la sûreté, et s’engouffra avec un grand bruit de ferraille sous
la voûte qui conduisait à «la souricière.»
Mai y était enfermé.
Lecoq en eut la
certitude, en apercevant le gardien-chef assis dans le cabriolet.
La voiture resta bien
un gros quart d’heure dans la cour....
Quand elle reparut,
le conducteur descendu de son siège tirait ses chevaux par la bride.
Il rangea le lourd
véhicule tout contre le Palais de Justice, jeta une couverte sur les reins de
ses bêtes, alluma une pipe et s’éloigna...
Durant un bon moment,
l’anxiété des deux observateurs fut une véritable souffrance, rien ne bougeait,
rien ne remuait....
Mais à la fin, la
portière de la voiture s’entre-bâilla doucement avec des précautions infinies,
et une tête pâle et effarée se montra ... la tête de Mai.
D’un rapide regard,
le prisonnier explora les environs. Personne ne passait.
Alors, avec la
prestesse et la précision du chat, il sauta à terre, referma sans bruit la
portière, et se mit à marcher dans la direction du pont au Change...
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