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Peu de gens à
Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible duc dont l’arrivée
mettait le village en émoi.
C’est à peine si
quelques anciens du pays se rappelaient l’avoir entrevu, autrefois, avant 89,
lorsqu’il venait, à de longs intervalles, rendre visite à sa tante, la vieille
demoiselle Armande.
Sa charge le retenait
à la cour.
S’il n’avait pas
donné signe de vie tant qu’avait duré l’Empire, c’est qu’il n’avait pas eu à
subir les misères et les humiliations qui attendaient les émigrés dans l’exil.
Il y avait au
contraire trouvé, en échange de la fortune délabrée que lui enlevait la
Révolution, une fortune royale.
Réfugié à Londres
après le licenciement de l’impuissante armée de Condé, il avait eu le bonheur
de plaire à la fille unique d’un des plus riches pairs d’Angleterre, lord
Holland, et il l’avait épousée.
Elle lui apportait en
dot 250,000 livres sterling, plus de six millions de francs.
Cependant ce ménage
ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop faciles de M. le comte
d’Artois, le gentilhomme qui avait prétendu reprendre sous Louis XVI les moeurs
de la Régence, ne pouvait pas être un bon mari.
La jeune duchesse
songeait à une séparation quand elle mourut en donnant le jour à un garçon, qui
fut baptisé sous les noms de Anne-Marie-Martial.
Cette mort ne désola
pas le duc de Sairmeuse.
Il se retrouvait
libre et plus riche qu’il ne l’avait jamais été.
Dès que les
convenances le lui permirent, il confia son fils à une parente de sa femme et
se remit à courir le monde.
La renommée disait
vrai: Il s’était battu, et furieusement, contre la France, tantôt dans les
rangs Autrichiens, tantôt dans les rangs Russes.
Et jarnibieu!—c’était
un de ses jurons,—il ne s’en cachait guère, disant qu’en cela, il n’avait fait
que strictement son devoir. Il estimait bien et loyalement gagné le grade de
général que lui avait conféré sur le champ de bataille l’empereur de Russie.
On ne l’avait pas vu,
lors de la première Restauration, mais son absence avait été bien involontaire.
Son beau-père, lord Holland, venait de mourir, et il avait été retenu à Londres
par les embarras d’une immense succession.
Les Cent-Jours
l’avaient exaspéré.
Mais «la bonne
cause,» ainsi qu’il disait, triomphant de nouveau, il se hâtait d’accourir.
Hélas! Lacheneur
soupçonnait bien les véritables sentiments de son ancien maître, quand il se
débattait sous les obsessions de sa fille.
Lui qui avait été
obligé de se cacher en 1814, il savait bien que les «revenants» n’avaient rien
appris ni rien oublié.
Le duc de Sairmeuse
était comme les autres.
Cet homme qui avait
tant vu n’avait rien retenu.
Il pensait, et rien
n’était si tristement grotesque, qu’il suffisait d’un acte de sa volonté pour
supprimer net tous les événements de la Révolution et de l’Empire.
Quand il avait dit:
«Je ne reconnais pas tout ça!...» il s’imaginait, de la meilleure foi du monde,
que tout était dit, que c’était fini, que ce qui avait été n’était pas.
Et si quelques-uns de
ceux qui avaient vu Louis XVIII à l’oeuvre en 1814, lui affirmaient que la
France avait quelque peu changé depuis 1789, il répondait en haussant les
épaules:
—Bast!... nous nous
montrerons, et tous ces coquins dont la rébellion nous a surpris rentreront
dans l’ombre.
C’était bien là,
sérieusement, son opinion.
Tout le long de la
route accidentée qui conduit de Montaignac à Sairmeuse, le duc, confortablement
établi dans le fond de sa berline de voyage, développait ses plans à son fils
Martial.
—Le roi a été mal
conseillé, marquis, concluait-il, sans compter que je le soupçonne d’incliner
plus qu’il ne conviendrait vers les idées jacobines, S’il m’en croyait, il
profiterait, pour faire rentrer tout le monde dans le devoir, des douze cent
mille soldats que nos amis les alliés ont mis à sa disposition. Douze cent
mille baïonnettes ont un peu plus d’éloquence que les articles d’une charte.
C’est seulement
lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu’il s’interrompit.
Il était ému, lui, si
peu accessible à l’émotion, en se sentant dans ce pays où il était né, où il
avait joué enfant, et dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis la mort de sa
tante.
Tout avait bien
changé, mais les grandes lignes du paysage étaient restées les mêmes, les
coteaux avaient gardé leurs ombrages, la vallée de l’Oiselle était toujours
riante comme autrefois.
—Je me reconnais, marquis,
disait-il avec un plaisir qui lui faisait oublier ses graves préoccupations, je
me reconnais!...
Bientôt les
changements devinrent plus frappants.
La voiture entrait
dans Sairmeuse, et cahotait sur les pavés de la rue unique du village.
Cette rue, autrefois,
c’était un chemin qui devenait impraticable dès qu’il pleuvait.
—Eh! eh!... murmura
le duc, c’est un progrès, cela!...
Il ne tarda pas à en
remarquer d’autres.
Là où il n’y avait
jadis que de tristes et humides masures couvertes de chaume, il voyait
maintenant des maisons blanches, coquettes et enviables avec leurs contrevents
verts, et leur vigne courant au-dessus de la porte.
Bientôt il aperçut la
mairie, une vilaine construction toute neuve, visant au monument, avec ses
quatre colonnes et son fronton.
—Jarnibieu!...
s’écria-t-il, pris d’inquiétude, les coquins sont capables d’avoir bâti tout
cela avec les pierres de notre château!...
Mais la berline
longeait alors la place de l’Eglise, et Martial observait les groupes qui s’y
agitaient.
—Que pensez-vous de
tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il à son père, leur trouvez-vous
la mine de gens qui préparent une triomphante réception à leur ancien maître?
M. de Sairmeuse
haussa les épaules. Il n’était pas homme à renoncer pour si peu à une illusion.
—Ils ne savent pas
que je suis dans cette chaise de poste, répondit-il. Quand ils le sauront....
Des cris de «Vive M.
le duc de Sairmeuse!» lui coupèrent la parole.
—Vous entendez,
marquis? fit-il.
Et tout heureux des
cris qui lui donnaient raison, il se pencha à la portière de la voiture,
saluant de la main l’honnête famille Chupin, qui courait et criait.
Le vieux maraudeur,
sa femme et ses fils, avaient des voix formidables, et il ne tint qu’à M. de
Sairmeuse de croire que le pays entier l’acclamait. Il le crut, et lorsque la
berline s’arrêta devant la porte du presbytère, il était bien persuadé que le
prestige de la noblesse était plus grand que jamais.
Sur le seuil de la
cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait debout. Elle savait déjà quels
hôtes arrivaient à son maître, car la servante du curé est toujours et partout
la mieux informée.
—Monsieur le curé
n’est pas revenu de l’église, répondit-elle aux questions du duc; mais si ces
messieurs veulent entrer l’attendre, il ne tardera pas à arriver, car il n’a
pas déjeuné le pauvre cher homme...
—Entrons!... dit le
duc à son fils.
Et guidés par la
gouvernante, ils pénétrèrent dans une sorte de salon, où une table était
dressée.
D’un coup d’oeil, M.
de Sairmeuse inventoria cette pièce. Les habitudes de la maison devaient lui
dire celles du maître. Elle était propre, pauvre et nue. Les murs étaient
blanchis à la chaux; une douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur
la table, d’une simplicité monastique, il n’y avait que des couverts d’étain.
Ce logis était celui
d’un ambitieux ou d’un saint.
—Ces messieurs
prendraient peut-être quelque chose? demanda Bibiane.
—Ma foi! répondit
Martial, j’avoue que la route m’a singulièrement aiguisé l’appétit.
—Doux Jésus!...
s’écria la vieille gouvernante, d’un air désespéré, et moi qui n’ai rien!...
C’est-à-dire, si, il me reste encore un poulet en mue, le temps de lui tordre
le cou, de le plumer, de le vider...
Elle s’interrompit
prêtant l’oreille, et on entendit un pas dans le corridor.
—Ah!... dit-elle,
voici monsieur le curé.
Fils d’un pauvre
métayer des environs de Montaignac, le curé de Sairmeuse devait aux privations
de sa famille son latin et sa tonsure.
A le voir, on
reconnaissait bien l’homme annoncé par le presbytère.
Grand, sec, solennel,
il était plus froid que les pierres tombales de son église.
Par quels prodiges de
volonté, au prix de quelles tortures avait-il ainsi façonné ses dehors? On s’en
faisait une idée en regardant ses yeux, où, par moments, brillaient les éclairs
d’une âme ardente.
Bien des colères
domptées avaient dû crisper ses lèvres involontairement ironiques, désormais
assouplies par la prière.
Etait-il vieux ou
jeune? Le plus subtil observateur eût hésité à mettre un âge sur son visage
émacié et pâli, coupé en deux par un nez immense, en bec d’aigle, mince comme
la lame d’un rasoir.
Il portait une
soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais d’une propreté
miraculeuse, et elle pendait le long de son corps maigre aussi misérablement
que les voiles d’un navire en pantenne.
On l’appelait l’abbé
Midon.
A la vue de deux
étrangers assis dans son salon, il parut légèrement surpris.
La berline arrêtée à
sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais il s’attendait à trouver
quelqu’un de ses paroissiens.
Personne ne l’ayant prévenu,
ni à la sacristie, ni en chemin, il se demandait à qui il avait affaire, et ce
qu’on lui voulait.
Machinalement, il se
retourna vers Bibiane, mais la vieille servante venait de s’esquiver.
Le duc comprit
l’étonnement de son hôte.
—Par ma foi!... l’abbé,
fit-il avec l’aisance impertinente d’un grand seigneur qui se croit partout
chez soi, nous avons pris sans façon votre cure d’assaut, et nous y tenons
garnison, comme vous voyez... Je suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils,
le marquis.
Le curé s’inclina,
mais il ne parut pas qu’il fût fort touché de la qualité de ses visiteurs.
—Ce m’est un grand
honneur, prononça-t-il d’un ton plus que réservé, de recevoir chez moi les
anciens maîtres de ce pays.
Il souligna ce mot:
anciens, de telle façon qu’il était impossible de se méprendre sur sa pensée et
ses intentions.
—Malheureusement,
continua-t-il, vous ne trouverez pas ici, messieurs, les aises de la vie
auxquelles vous êtes accoutumés, et je crains...
—Bast!... interrompit
le duc, à la guerre comme à la guerre, ce qui vous suffit nous suffira,
l’abbé... Et comptez que nous saurons reconnaître de façon ou d’autre le
dérangement que nous allons vous causer.
L’oeil du curé
brilla. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante, cette dernière phrase
outrageante atteignirent la fierté de l’homme violent caché sous le prêtre.
—D’ailleurs, ajouta
gaiment Martial, que les angoisses de Bibiane avaient beaucoup amusé,
d’ailleurs nous savons qu’il y a un poulet en mue...
—C’est-à-dire qu’il y
avait, monsieur le marquis...
La vieille servante,
qui reparut soudain, expliqua la réponse de son maître. Elle semblait au
désespoir.
—Doux Jésus!...
monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a disparu... On nous l’a
volé pour sûr, car la mue est bien fermée.
—Attendez, avant
d’accuser votre prochain, interrompit le curé, on ne nous a rien volé... La
Bertrande est venue ce matin me demander quelques secours au nom de sa fille
qui se meurt; je n’avais pas d’argent, je lui ai donné cette volaille dont elle
fera un bon bouillon...
Cette explication
changea en fureur la consternation de Bibiane.
Elle se campa au
milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant de l’autre main.
—Voilà pourtant comme
il est, s’écria-t-elle en montrant son maître, moins raisonnable qu’un enfant,
et sans plus de défense qu’un innocent... Il n’y a pas de paysanne bête qui ne
lui fasse accroire tout ce qu’elle veut... Un bon gros mensonge arrosé de
larmes, et on a de lui tout ce qu’on veut... On lui tire ainsi jusqu’aux
souliers qu’il a aux pieds, jusqu’au pain qu’il porte à sa bouche. La fille à
la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!...
—Assez!... disait
sévèrement le prêtre, assez!...
Puis, sachant par
expérience que sa voix n’avait pas le pouvoir d’arrêter le flot des récriminations
de la vieille gouvernante, il la prit par le bras et l’entraîna jusque dans le
corridor.
M. de Sairmeuse et
son fils se regardaient d’un air consterné.
Etait-ce là une
comédie préparée à leur intention? Evidemment non, puisqu’ils étaient arrivés à
l’improviste.
Or, le prêtre que
révélait cette querelle domestique, n’était pas leur fait.
Ce n’était pas là, il
s’en fallait du tout au tout, l’homme qu’ils espéraient rencontrer,
l’auxiliaire dont ils jugeaient le concours indispensable à la réussite de leurs
projets.
Cependant ils
n’échangèrent pas un mot, ils écoutaient.
On entendait comme
une discussion dans le corridor. Le maître parlait bas, avec l’accent du
commandement; la servante s’exclamait comme si elle eût été stupéfiée.
Cependant on ne distinguait pas les paroles.
Bientôt le prêtre
rentra.
—J’espère, messieurs,
dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune prise à la raillerie, que vous
voudrez bien excuser la scène ridicule de cette fille... La cure de Sairmeuse,
Dieu merci! n’est pas si pauvre qu’elle le dit.
Ni le duc ni Martial
ne répondirent.
Leur surprenante
assurance se trouvait même si bien démontée, que M. de Sairmeuse, ajournant
toute explication directe, entama le récit des événements dont il venait d’être
témoin à Paris, insistant sur l’enthousiasme et les transports d’amour qui
avaient accueilli Sa Majesté Louis XVIII...
Heureusement, la
vieille gouvernante l’interrompit de nouveau.
Elle arrivait chargée
de vaisselle, d’argenterie et de bouteilles, et derrière elle venait un gros homme
en tablier blanc qui portait fort adroitement trois ou quatre plats.
C’est l’ordre d’aller
quérir ce repas à l’auberge du Boeuf couronné, qui avait arraché à
Bibiane tant de: Doux Jésus!
L’instant d’après le
curé et ses hôtes se mettaient à table.
Le poulet eût été
«court,» la digne servante se l’avoua, en voyant le terrible appétit de M. de
Sairmeuse et de son fils.
—On eût juré qu’ils
n’avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle le lendemain aux dévotes, ses
amies.
L’abbé Midon n’avait
pas faim, lui, bien qu’il fût près de deux heures et qu’il n’eût rien pris
depuis la veille.
L’arrivée soudaine
des anciens maîtres de Sairmeuse l’avait bouleversé. Elle présageait,
pensait-il, les plus effroyables malheurs.
Aussi, ne remuait-il
son couteau et sa fourchette que pour se donner une contenance; en réalité, il
observait ses hôtes, il appliquait à les étudier toute la pénétration du
prêtre, bien supérieure à celle du médecin et du magistrat.
Le duc de Sairmeuse
ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu’il venait d’avoir.
Les orages de la
jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès exorbitants en tout genre,
n’avaient pu entamer sa constitution de fer.
Taillé en hercule, il
tirait vanité de sa force et étalait avec complaisance ses mains, d’un dessin
correct, mais larges, épaisses, puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de
poils roux, véritables mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les
grands coups d’épée des croisades.
Sa physionomie disait
bien son caractère. Des courtisans de l’ancienne monarchie il avait tous les
travers, les rares qualités et les vices.
Il était à la fois
spirituel et ignorant, sceptique et infatué jusqu’au délire des préjugés de sa
race. Affectant pour les intérêts sérieux la plus noble insouciance, il
devenait âpre, rude, implacable, dès que son ambition ou sa vanité étaient en
jeu.
Pour être moins
robuste que son père, Martial n’en était pas moins un fort remarquable
cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands yeux bleus et des
admirables cheveux blonds qu’il tenait de sa mère.
De son père, il avait
l’énergie, la bravoure et, il faut bien le dire aussi, la corruption. Mais il
avait, de plus, une éducation solide et des idées politiques. S’il partageait
les préjugés de son père, il les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait
dans un moment d’emportement, le fils était capable de le faire froidement.
C’est bien ainsi que
l’abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses deux hôtes.
Aussi, est-ce avec
une grande douleur, mais sans surprise, qu’il entendit le duc de Sairmeuse
exposer, au sujet des biens nationaux, des idées impossibles, que partageaient
cependant tous les anciens émigrés.
Connaissant le pays,
renseigné quant à l’état des esprits, le curé de Sairmeuse entreprit d’attaquer
les illusions de cet obstiné vieillard.
Mais le duc, sur ce
chapitre, n’entendait pas raillerie, et il commençait à jurer des jarnibieu à
ébranler le presbytère, lorsque Bibiane se montra à la porte du salon.
—Monsieur le duc,
dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle qui désireraient vous parler.
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