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Lorsqu’il disait
quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de Sairmeuse, Chanlouineau
restait au-dessous de la vérité.
Chupin avait trouvé
le secret de chauffer à blanc l’enthousiasme de commande des paysans si froids
et si calculateurs qui l’entouraient.
C’était un dangereux
gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et cauteleux, hardi comme qui n’a
rien, patient autant qu’un sauvage; enfin, un de ces coquins complets et tout
d’une venue, tels qu’on n’en trouve qu’au fond de la campagne.
On le craignait, et
cependant on ne le connaissait pas complètement.
Toutes les ressources
de son esprit, il les avait jusqu’alors dépensées misérablement à côtoyer, sans
y tomber, les précipices du Code rural.
Pour se garder des
gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé, il avait dépensé des trésors
d’intrigue à faire la fortune de vingt diplomates.
Les circonstances, il
le disait souvent, l’avaient mal servi.
Aussi, est-ce
désespérément qu’il s’accrocha à l’occasion rare et unique qui se présentait.
Comme de juste, ce
rusé gredin n’avait rien dit des circonstances qui entouraient la restitution
de Sairmeuse.
Les paysans ne
connurent par lui que le fait brutal dont il allait semant la nouvelle de
groupe en groupe.
—M. Lacheneur a rendu
Sairmeuse, disait-il. Château, bois, vignes, terres à blé, il rend tout!...
C’était plus qu’il
n’en fallait pour bouleverser tous ces propriétaires de la veille.
Si M. Lacheneur, cet
homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez menacé pour aller au-devant
d’une revendication, que ne devaient-ils pas craindre, eux, pauvres diables,
sans appui, sans conseils, sans défense?...
On leur affirmait que
la loi allait les trahir, qu’un décret se préparait qui rendrait comme des
chiffons de papier leurs titres de propriété, ils ne virent de salut que dans
la générosité de M. de Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller
devant leurs yeux comme un miroir à alouettes.
—Quand on n’est pas
le plus fort, comme l’ormeau, disaient les orateurs de leurs délibérations, on
plie comme l’osier, qui se relève quand l’orage est passé.
Et ils plièrent... Et
leur soi-disant enthousiasme déborda avec un délire d’autant plus extravagant
que la rancune et la peur s’y mêlaient.
A bien écouter, on
eût reconnu dans certains cris l’accent de la rage et de la menace.
Enfin, comme il est
rare que l’homme des campagnes, travaillé de défiances, ne garde pas une
arrière-pensée, chacun d’eux se disait à part soi:
—Que risquons-nous à
crier: «Vive M. le duc!» Rien absolument. S’il se contente de cela pour tout
loyer, bon! S’il ne s’en contente pas, il sera toujours temps de voir à trouver
autre chose.
Là-dessus, ils
clamaient à s’égosiller...
Et tout en savourant
son café dans la petite salle du presbytère, le duc se laissait aller à son
ravissement.
Il devait, lui, le
grand seigneur du temps passé, l’incorrigé et l’incorrigible, l’homme des
grotesques préjugés et des illusions obstinées, il devait prendre pour argent
comptant les acclamations, fausse monnaie de la foule, «véritable monnaie de
singe,» prétendait Chateaubriand.
—Que me chantiez-vous
donc, curé? disait-il à l’abbé Midon. Comment avez-vous pu me peindre vos
populations comme mal disposées pour nous? Ce serait à croire, jarnibieu! que
les mauvaises dispositions n’existent que dans votre esprit et votre coeur.
L’abbé Midon se
taisait. Qu’eût-il pu répondre!...
Il ne concevait rien
à ce revirement brusque de l’opinion, à cette allégresse soudaine, succédant au
plus sombre mécontentement.
—Il y a quelqu’un
sous tout ceci!... pensait-il.
Ce quelqu’un ne tarda
pas à se révéler.
Enhardi par son
succès, Chupin osa se présenter au presbytère.
Il s’avança dans le
salon, l’échine arrondie en cerceau, humble, rampant, l’oeil plein des plus
viles soumissions, un sourire obséquieux aux lèvres.
Et, par
l’entre-bâillement de la porte, on apercevait dans l’ombre du corridor le
profil peu rassurant de ses deux fils.
Il venait en
ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie de protestations. Il
venait conjurer «monseigneur» de se montrer sur la place.
—Eh bien!... Oui!
s’écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre aux désirs de ces bonnes
gens!... Suivez-moi, marquis!
Il parut sur le seuil
de la porte de la cure, et aussitôt un immense hurrah s’éleva, tous les fusils
des pompiers furent déchargés en l’air, les pierriers firent feu... Jamais
Sairmeuse n’avait ouï pareil fracas d’artillerie. Il y eut trois vitres de
cassées au Boeuf couronné.
Véritable grand
seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa froideur hautaine et
indifférente,—s’émouvoir est du commun—mais en réalité il était ravi,
transporté.
Si ravi qu’il chercha
vite comment récompenser cet accueil.
Un simple coup d’oeil
jeté sur les titres remis par Lacheneur lui avait appris que Sairmeuse lui
était rendu presque intact.
Les lots détachés de
l’immense domaine et vendus séparément étaient d’une importance relativement
minime.
Le duc pensa qu’il
serait politique et peu coûteux d’abandonner ces misérables lopins de terre,
partagés peut-être entre quarante ou cinquante paysans.
—Mes amis, cria-t-il
d’une voix forte, je renonce pour moi et mes descendants à tous les biens de ma
maison que vous avez achetés, ils sont à vous, je vous les donne!...
Par cette donation
grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble sa popularité. Erreur. Il
assurait simplement la popularité de Chupin, l’organisateur de la comédie, de
Chupin qui se dessinait en personnage.
Et pendant que le duc
se promenait d’un air fier et satisfait au milieu des groupes, les paysans
riaient et se moquaient. Ne venaient-ils pas de jouer «l’ancien seigneur,»
comme disaient les vieux.
Même, s’ils s’étaient
si promptement déclarés contre Chanlouineau, c’est que la donation leur
semblait un peu fraîche... sans cela...
Mais le duc n’eut pas
le temps de se préoccuper de cet incident qui frappa vivement son fils...
Un de ses anciens
amis de l’émigration, le marquis de Courtomieu, qu’il avait prévenu de son
arrivée par un exprès, accourait à sa rencontre, suivi de sa fille,
mademoiselle Blanche.
Martial ne pouvait
pas ne pas offrir son bras à la fille de l’ami de son père, et ils se
promenèrent à petits pas, à l’ombre des grands arbres, pendant que le duc de
Sairmeuse renouvelait connaissance avec toute la noblesse des environs...
Il n’était pas un
hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. de Sairmeuse. D’abord, il
possédait, affirmait-on, plus de vingt millions en Angleterre. Puis, il était
l’ami du roi, et chacun, pour soi, pour ses parents, pour ses amis, avait
quelque requête à faire appuyer...
Pauvre roi!... il eût
eu la France entière à partager comme du gâteau entre tous ces appétits, qu’il
ne les eût pas satisfaits...
Ce soir-là, après un
grand dîner au château de Courtomieu, le duc coucha au château de Sairmeuse,
dans la chambre qu’avait occupée Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en
riant, dans la chambre de «Buonaparte.»
Il était gai,
causeur, plein de confiance dans l’avenir.
—Ah!... on est bien
chez soi, répétait-il à son fils.
Mais Martial ne
répondait que du bout des lèvres.
Sa pensée était
obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette journée, l’avaient ému,
lui si peu accessible à l’émotion. Il songeait à ces deux jeunes filles si
différentes:
Blanche de
Courtomieu... Marie-Anne Lacheneur.
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