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Ainsi, c’était bien
Maurice d’Escorval que le marquis de Sairmeuse avait surpris s’échappant de la
maison de M. Lacheneur.
Martial n’avait
aucune certitude, il se pouvait que l’obscurité l’eût trompé, mais le doute
seul suffisait à gonfler son coeur de colère.
—Quel personnage
fais-je donc! s’écriait-il. Un personnage ridicule, assurément.
Si épais était le
bandeau noué sur ses yeux par la passion, qu’il n’apercevait rien des
circonstances les plus frappantes.
L’amitié cérémonieuse
de Lacheneur, il la tenait pour sincère. Il croyait aux respects étudiés de
Jean. Les empressements presque serviles de Chanlouineau ne l’étonnaient pas.
Enfin, de ce que
Marie-Anne le recevait sans colère, il concluait qu’il s’avançait dans son
esprit et dans son coeur.
Ayant oublié, il
s’imaginait que les autres ne se souvenaient pas.
Après cela, il se
figurait s’être montré assez généreux pour avoir des droits à une certaine
reconnaissance.
M. Lacheneur, outre
tous les objets choisis au château, avait reçu le montant du legs de Mlle
Armande et une indemnité. Le tout allait à une soixantaine de mille francs.
—Il serait,
jarnibieu! bien dégoûté s’il n’était pas content! maugréait le duc, furieux
d’une prodigalité qui cependant ne lui coûtait rien.
Encore entretenu dans
ses illusions par l’opinion de son père, Martial se croyait un peu chez lui
dans la maison de M. Lacheneur.
Le soupçon des
visites de Maurice faillit l’éclairer...
—Serais-je donc dupe
d’une rouée?... pensa-t-il.
Son dépit fut tel
que, pendant plus d’une semaine, il prit sur lui de ne se point montrer à la
Rèche.
Cette bouderie, le duc
de Sairmeuse la devina, et l’exploitant avec l’adresse de l’intérêt en éveil,
il en sut tirer le consentement de son fils à l’alliance avec les Courtomieu.
Livré jusqu’alors aux
plus cruelles indécisions, Martial avait esquivé toute réponse catégorique. Habilement
agacé, il s’écria enfin:
—Soit!... j’épouse
Mlle Blanche.
Le duc n’était pas
homme à laisser refroidir ces bonnes dispositions.
En moins de
quarante-huit heures, les démarches officielles furent faites; on rédigea un
projet de contrat, les paroles furent échangées et on décida que le mariage
serait célébré au printemps.
C’est à Sairmeuse
qu’eut lieu le dîner des fiançailles, dîner d’autant plus gai qu’où y célébrait
deux petites victoires.
Le duc de Sairmeuse
venait de recevoir, avec son brevet de lieutenant-général, une commission qui
lui attribuait un commandement militaire à Montaignac.
Le marquis de
Courtomieu, qui avait à faire oublier les adulations prodiguées à l’empereur,
venait d’obtenir la présidence de la Cour prévôtale, instituée à Montaignac,
pour y servir les haines et les terreurs de la Restauration...
Mlle Blanche
triomphait. Après cette fête, déclaration publique, Martial se trouvait lié.
En effet, pendant une
quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas. Elle le pénétrait d’un charme
dont la douceur infinie lui faisait presque oublier la violence de ses
sensations près de Marie-Anne.
Malheureusement,
l’orgueilleuse héritière ne sut pas résister au plaisir de risquer une allusion
assez obscure, du reste, à ce qu’elle appelait la «bassesse des anciennes
inclinations du marquis.» Elle trouva l’occasion de dire qu’elle faisait
travailler Marie-Anne pour l’aider à vivre.
Martial se
contraignit à sourire, mais l’indignité du procédé le forçait de plaindre
Marie-Anne...
Et le lendemain même,
il courait chez M. Lacheneur.
A la chaleur de
l’accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se fondirent, tous ses soupçons
s’évaporèrent... La joie de le revoir éclatait même dans les yeux de
Marie-Anne; il le remarqua bien...
—Oh!... je l’aurai!...
pensa-t-il.
C’est qu’en réalité
on était bien heureux de son retour. Fils du commandant des forces militaires
de Montaignac, gendre ou autant dire du président de la Cour prévôtale, Martial
devenait un instrument précieux.
—Par lui, avait dit
Lacheneur, nous aurons l’oeil et l’oreille dans le camp ennemi... Le marquis de
Sairmeuse, le fat, sera notre espion...
Il le fut, car il eut
vite repris l’habitude de ses visites quotidiennes. Le mois de décembre était
venu, les chemins étaient défoncés, mais il n’était pluie, neige, ni boue
capables d’arrêter Martial.
Il arrivait vers dix
heures, s’asseyait sur un escabeau, contre l’âtre, sous le haut manteau de la
cheminée, et il parlait...
Marie-Anne paraissait
s’intéresser prodigieusement aux événements; il lui contait tout ce qu’il
pouvait surprendre.
Parfois ils restaient
seuls...
Lacheneur,
Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le «commerce.» Les affaires
allaient si bien que M. Lacheneur avait acheté un cheval afin d’étendre ses
tournées.
Mais le plus souvent
les causeries de Martial étaient interrompues... Il eût dû être surpris de la
quantité de paysans qui se présentaient pour parler à M. Lacheneur. C’était une
interminable procession. Et à tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose
à dire en secret. Puis, elle offrait à boire... La maison était comme un
cabaret...
Qui ne sait où
l’âpreté des convoitises peut mener un homme amoureux!... Rien ne chassait
Martial. Il plaisantait avec les allants et venants, il donnait une poignée de
main, à l’occasion, il lui arrivait de trinquer...
Il eût accepté bien
d’autres choses!... N’avait-il pas offert à Lacheneur de l’aider à mettre ses
comptes au net?...
Et une fois, c’était
vers le milieu de février, comme il voyait Chanlouineau très-embarrassé pour composer
une lettre, il voulut absolument lui servir de secrétaire.
—C’est que ce n’est
pas pour moi, cette damnée lettre, disait Chanlouineau, c’est pour un oncle à
moi qui marie sa fille...
Bref, Martial se mit
à table, et, sous la dictée de Chanlouineau, non sans mainte rature, il
écrivit:
«Mon cher ami... Nous
sommes enfin d’accord, et le mariage est décidé. Nous ne nous occupons plus que
de la noce qui est fixée à ... Nous vous invitons à nous faire le plaisir d’y
venir. Nous comptons sur vous et vous devez être persuadé que plus vous
amènerez de vos amis, plus nous serons contents.
«Comme la fête est
sans façons et que nous serons très-nombreux, vous nous rendrez service en
apportant quelques provisions.»
Si Martial eût pu
voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant de laisser en blanc la date
de «la noce,» il eût, à coup sûr, reconnu qu’il venait de tomber dans un piège
grossièrement tendu... Mais il était fasciné.
—Ah ça! marquis, lui
disait son père, Chupin prétend que vous ne sortez plus de chez Lacheneur...
Quand donc en aurez-vous fini avec cette petite?
Martial ne répondit
pas. Il se sentait à la discrétion de cette «petite.» Près d’elle, il perdait
son libre arbitre, et chacun de ses regards le remuait comme une commotion
électrique. Elle lui eût demandé de la prendre pour femme, qu’il n’eût pas dit:
non...
Mais Marie-Anne
n’avait pas cette ambition... Toutes ses pensées, tous ses voeux étaient pour
le succès de son père...
Maurice et Marie-Anne
devaient être les deux plus intrépides auxiliaires de M. Lacheneur. Ils
entrevoyaient après le triomphe une si magnifique récompense!...
N’est-ce pas dire la
fiévreuse activité que déploya Maurice!... Toute la journée, il courait les
hameaux des environs, et le soir, aussitôt le dîner, il s’esquivait, traversant
l’Oiselle dans son bateau, et volait à la Rèche.
M. d’Escorval ne
pouvait pas ne pas remarquer à la longue les absences de son fils; il surveilla
et acquit la certitude que Lacheneur l’avait «embauché;» ce fut son expression.
Saisi d’effroi, il résolut
d’aller sur-le-champ, sans prévenir Maurice, trouver son ancien ami, et
prévoyant un nouvel échec, il pria l’abbé Midon de l’accompagner.
C’est le 4 mars, vers
quatre heures et demie, que M. d’Escorval et le curé de Sairmeuse prirent le
chemin des landes de la Rèche. Si tristes ils étaient et si inquiets, qu’ils
n’échangèrent pas dix paroles le long de la route.
Un spectacle étrange
les attendait à la sortie du bois...
Le jour tombait, mais
on distinguait encore les objets...
Devant la maison de
Lacheneur se tenait un groupe d’une douzaine de personnes, et M. Lacheneur
parlait...
Que disait-il?... Ni
le baron, ni le prêtre ne pouvaient l’entendre, mais il y eut un moment où les
plus vives acclamations accueillirent ses paroles...
Aussitôt une allumette
brilla entre ses doigts... il alluma une torche de paille et la lança sur le
toit de chaume de sa maison en criant d’une voix formidable:
—Le sort en est
jeté!... Voilà qui vous prouve que je ne reculerai pas...
Cinq minutes après la
maison était en flammes...
Dans le lointain on
vit une des fenêtres de la citadelle de Montaignac s’éclairer comme un phare...
et de tous côtés l’horizon s’empourpra de lueurs d’incendie.
On répondait au
signal de Lacheneur...
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