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Ah! l’ambition est
une belle chose!...
Déjà presque
vieillards, éprouvés par tous les orages du siècle, riches à millions,
possesseurs des plus somptueuses habitations de la province, le duc de
Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n’eussent plus dû, ce semble, aspirer
qu’au repos du foyer domestique.
Il leur eût été si
facile de se créer une vie heureuse, tout en répandant le bien autour d’eux,
tout en préparant pour leur dernière heure un concert de bénédictions et de
regrets.
Mais non!... Ils
avaient voulu être pour quelque chose dans la manoeuvre de ce «vaisseau de
l’État,» où personne ne consent plus à rester simple passager.
Nommés, l’un
commandant des forces militaires, l’autre président de la Cour prévôtale de
Montaignac, ils avaient dû quitter leurs châteaux pour s’installer tant bien
que mal à la ville.
Le duc de Sairmeuse
habitait, sur la place d’Armes, une grande vieille maison toute délabrée, une
ruine où, la nuit, la bise qui se glissait par les portes mal closes venait
réveiller ses rhumatismes.
Le marquis de Courtomieu
s’était établi en camp volant chez un de ses parents, rue de la Citadelle...
Leur vanité sénile
était satisfaite... tout était donc pour le mieux.
Et cependant on
traversait alors cette période douloureuse de la Restauration, restée dans
toutes les mémoires sous le nom de Terreur Blanche.
Les représailles
s’exerçaient librement; les vengeances s’assouvissaient en plein soleil; et les
haines privées et d’effroyables cupidités s’abritaient sous le manteau des
rancunes politiques. On menaçait même les acheteurs de biens nationaux...
Si bien que les
petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les paysans, dans les
campagnes, épouvantés et intimidés, tournaient leurs pensées et leurs voeux
vers «l’autre,» et il leur semblait que le vaisseau qui portait à Sainte-Hélène
le vaincu de Waterloo emportait en même temps leurs dernières espérances.
Mais rien de tout
cela ne montait jusqu’au duc de Sairmeuse, jusqu’au marquis de Courtomieu.
Louis XVIII régnait,
leurs préjugés triomphaient, ils étaient heureux; quel faquin eût osé ne l’être
pas!
Donc, nulle
inquiétude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis aller, n’avaient-ils
pas encore des centaines et des milliers d’Alliés sous la main!
Quelques esprits
chagrins leur parlèrent de «mécontentements,» ils les traitèrent de
visionnaires.
Cependant, ce jour du
4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait à table quand un grand bruit se fit
dans le vestibule de la maison...
Il se leva... mais la
porte au même moment s’ouvrit, et un homme hors d’haleine entra.
Cet homme, c’était
Chupin, le vieux maraudeur, élevé par M. de Sairmeuse à la dignité de
garde-chasse.
Evidemment il se
passait quelque chose d’extraordinaire.
—Qu’est-ce?
interrogea le duc.
—Ils viennent!...
monseigneur, s’écria Chupin, ils sont en route!...
—Qui?... qui?...
Pour toute réponse,
le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre écrite par Martial sous la
dictée de Chanlouineau.
M. de Sairmeuse lut à
haute voix:
«Mon cher ami, nous
sommes enfin d’accord, et le mariage est décidé. Nous ne nous occupons plus que
de la noce, qui est fixée au 4 mars...»
La date n’était plus
en blanc, cette fois, mais tel était l’aveuglement du duc qu’il s’obstinait à
ne pas comprendre.
—Eh bien?...
demanda-t-il.
Chupin s’arrachait
les cheveux.
—Ils sont en route!...
répéta-t-il... je parle des paysans... ils comptent s’emparer de Montaignac,
chasser S.M. Louis XVIII, ramener «l’autre,» ou du moins le fils de
«l’autre...» Gredins de paysans! Ils m’ont trompé... Je me doutais de la chose,
mais je ne la croyais pas si proche...
Ce coup terrible, en
pleine sécurité, frappait le duc de stupeur. Il demanda:
—Combien donc
sont-ils?
—Eh!... le sais-je,
monseigneur... deux mille peut-être... peut-être dix mille...
—Tous les gens de la
ville sont pour nous.
—Non, monseigneur,
non!... Ils ont des complices ici; tous les officiers à la demi-solde les
attendent pour leur tendre la main.
—Quels sont les
chefs?...
—Lacheneur, l’abbé
Midon, Chanlouineau, le baron d’Escorval...
—Assez! cria le duc.
Le danger se
précisant, le sang-froid lui revenait; sa taille herculéenne courbée par les
ans se redressait.
Il sonna à briser la
sonnette; un valet parut:
—Mon uniforme,
commanda M. de Sairmeuse, mes ordres, mon épée, mes pistolets!... Faites vite!
Le domestique se
retirait abasourdi...
—Attends!...
cria-t-il encore. Qu’on monte à cheval et qu’on aille dire à mon fils
d’accourir ici, bride abattue... Qu’on prenne mes meilleurs chevaux... On peut
aller à Sairmeuse et en revenir en deux heures...
Chupin le tirait par
le pan de sa redingote; il se retourna:
—Qu’est-ce encore?...
Le vieux maraudeur
mit le doigt sur ses lèvres, commandant ainsi le silence; mais dès que le valet
fut sorti:
—Inutile,
monseigneur, dit-il, d’envoyer chercher M. le marquis?
—Et pourquoi, maître
drôle?
—C’est que, monseigneur,
c’est que, excusez-moi, je vous suis dévoué...
—Jarnibieu!...
parleras-tu?...
Positivement, Chupin
regrettait de s’être tant avancé...
—Alors donc,
bégaya-t-il... monsieur le marquis...
—Eh bien?...
—Il en est!...
D’un formidable coup
de poing, M. de Sairmeuse renversa la table.
—Tu mens,
misérable!... hurla-t-il, en jurant à faire tomber le crépi du plafond, tu
mens!...
Il était à ce point
menaçant et terrible que le vieux maraudeur bondit jusqu’à la porte, dont il
tourna le bouton, prêt à s’enfuir.
—Que j’aie le cou
coupé si je ne dis pas vrai, insista-t-il... Ah! la fille à Lacheneur est une
fière enjôleuse, tous ses galants en sont, Chanlouineau, le petit d’Escorval,
le fils de Monseigneur et les autres...
M. de Sairmeuse
commençait à vomir un torrent d’injures contre Marie-Anne quand son valet de
chambre rentra...
Il se tut, endossa
son uniforme, ordonna à Chupin de le suivre et s’élança dehors.
Il espérait encore
que Chupin exagérait, mais quand il arriva sur la place d’Armes, d’où on
découvrait une grande étendue de pays, ses dernières illusions s’envolèrent.
L’horizon flamboyait.
Montaignac était comme entouré d’un cercle de flammes.
—C’est le signal!...
murmura le vieux maraudeur, c’est l’ordre de se mettre en route pour la noce,
comme ils disent dans la lettre. Ils seront aux portes de la ville vers deux
heures du matin...
Le duc ne répondit
pas. Il ne lui restait plus qu’à se concerter avec M. de Courtomieu.
Il se dirigeait à
grands pas vers la maison du marquis, lorsqu’en tournant court la rue de la
Citadelle, il distingua sous une porte deux hommes qui causaient, et qui, à la
vue de ses épaulettes brillant dans la nuit, prirent la fuite...
Instinctivement il
s’élança à leur poursuite et en atteignit un qu’il saisit au collet.
—Qui es-tu?...
interrogea-t-il; ton nom?
Et l’homme se
taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets qu’il tenait cachés sous
sa redingote tombèrent à terre.
—Ah! brigand!...
s’écria M. de Sairmeuse, tu conspires!...
Aussitôt, sans un
mot, il traîna cet homme au poste de la Citadelle, le jeta aux soldats
stupéfiés et se précipita chez M. de Courtomieu.
Il pensait terrifier
le marquis. Point. Lui avait été bouleversé, son ami sembla ravi.
—Enfin!...
prononça-t-il, voici donc une occasion de faire éclater notre dévouement et
notre zèle!... Et sans danger!... Nous avons de bonnes murailles, des portes
solides, 3,000 hommes de troupes!... Ces paysans sont fous!... Mais bénissez
leur folie, cher duc, et courez faire monter à cheval les chasseurs de
Montaignac...
Mais une pensée
soudaine l’assombrit, il se gratta le front et ajouta:
—Diable!... et moi
qui attends Blanche ce soir!... Elle a dû quitter Courtomieu après dîner...
Pourvu qu’il ne lui arrive pas malheur!...
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