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Huit heures sonnaient
au clocher de Sairmeuse quand M. Lacheneur et les siens quittèrent la lande de
la Rèche.
Une heure plus tard,
au château de Courtomieu, Mlle Blanche finissait de dîner et demandait sa
voiture pour aller rejoindre son père à Montaignac.
L’étroitesse du logis
mis à sa disposition avait forcé le marquis à le séparer de sa fille. Ils ne se
voyaient que le dimanche, soit que Mlle Blanche se rendît à la ville, soit que
le marquis vînt au château.
Ainsi, ce voyage
qu’entreprenait la jeune fille sortait des habitudes établies; des
circonstances graves l’expliquaient.
Il y avait six jours
que Martial n’avait paru à Courtomieu, et Mlle Blanche était à moitié folle de
douleur et de colère.
Ce qu’eut à endurer
tante Médie pendant ce temps, ne peut être compris que de ceux qui ont observé
dans certaines familles riches de ces pauvres parentes, réduites à tout
attendre de la pitié, le vêtement, le pain, le sou même destiné à payer la
chaise à l’église.
Durant les trois
premiers jours, Mlle Blanche avait pu rester maîtresse de soi; le quatrième
elle n’y tint plus, et malgré l’inconvenance de sa démarche, elle osa envoyer
prendre des nouvelles de Martial. Etait-il malade, absent?...
On répondit à son
messager que M. le marquis se portait comme un charme, mais que chassant de
l’aurore au crépuscule, il se couchait tous les soirs aussitôt souper.
Quelle horrible
injure!... Mais du moins elle était persuadée que Martial, prévenu de sa
démarche, se hâterait le lendemain d’accourir s’excuser. Illusion vaine de
l’orgueil! Il ne parut pas, il ne daigna pas donner signe de vie.
—Ah! sans doute il
est près de l’autre, disait-elle à tante Médie, il est aux genoux de cette
misérable Marie-Anne... sa maîtresse.
Elle disait ainsi,
ayant fini par croire—cela arrive—aux calomnies qu’elle même avait inventées.
En cette extrémité,
elle se décida à se confier à son père, et elle lui écrivit pour lui annoncer
son arrivée.
Laisser voir le
déchirement de son âme, l’excès de son amour et de sa jalousie lui paraissait
une atroce humiliation, mais ses souffrances étaient intolérables.
Elle voulait que son
père contraignît Lacheneur à quitter le pays. Ce devait être un jeu pour lui,
revêtu d’une autorité presque discrétionnaire, à une époque où une «attitude
tiède» pouvait être un prétexte de proscription.
Le calme qui résulte
du parti pris lui était revenu quand elle quitta Courtomieu, et ses espérances
débordaient en phrases passionnées que la parente pauvre subissait avec son
habituelle résignation.
—Enfin!...
disait-elle, je serai donc débarrassée de cette coureuse, de cette
effrontée!... Nous verrons bien s’il a l’audace de la suivre!... La
suivrait-il?... Oh! non, il n’oserait!...
Quand la voiture
traversa le village de Sairmeuse, Mlle Blanche y remarqua une animation
inaccoutumée.
Il y avait encore de
la lumière dans toutes les maisons, les cabarets paraissaient pleins de buveurs,
on apercevait des groupes animés sur la place, enfin sur le pas des portes, des
commères causaient.
Mais qu’importait à
Mlle de Courtomieu! C’est seulement à une lieue de Sairmeuse qu’elle fut tirée
de ses préoccupations.
—Écoute, tante Médie!
dit-elle tout à coup. Entends-tu?...
La parente pauvre
prêta l’oreille.
On entendait de
lointaines clameurs qui, à chaque tour de roue, devenaient plus distinctes.
—Sachons ce que
c’est, fit Mlle Blanche.
Et abaissant une des
glaces de la voiture, elle interrogea le cocher.
—Il me semble,
répondit cet homme, que je vois, tout au haut de la côte, une grosse troupe de
paysans... ils ont des torches...
—Doux Jésus!...
interrompit tante Médie épouvantée.
—Ce doit être quelque
noce, ajouta le cocher en fouettant ses chevaux.
Ce n’était pas une
noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du contingent de quatre ou cinq
communes. La petite colonne s’élevait à 500 hommes environ...
Depuis deux heures
déjà, Lacheneur eût dû être à la Croix-d’Arcy.
Mais il lui était arrivé
ce qui toujours arrive aux chefs populaires. Le branle donné, il n’avait plus
été le maître.
Le baron d’Escorval
lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait perdu quatre fois autant à
Sairmeuse.
Là, deux communes
avaient opéré leur jonction, et les paysans s’étaient aussitôt répandus dans
les cabarets du village pour boire au succès de l’entreprise.
Les arracher à leurs
bouteilles avait été long et difficile...
Et pour comble, une
fois qu’on les eut remis en marche, il fut impossible de les décider à éteindre
des branches de pin qu’ils avaient allumées en guise de torches.
Prières, menaces,
tout échoua contre une incompréhensible obstination. Ils voulaient y voir
clair, disaient-ils...
Pauvres gens!... Ils
n’avaient certes conscience ni des difficultés, ni des périls de l’entreprise.
On leur avait fait de
si belles promesses, quand on les avait enrôlés, on les avait grisés de tant
d’espérances!... Ils s’en allaient à la conquête d’une place de guerre,
défendue par une nombreuse garnison, comme à une partie de plaisir...
Et gais, insouciants,
animés de l’imperturbable confiance de l’enfant, ils marchaient bras dessus
bras dessous, en chantant des chansons patriotiques.
A cheval, au milieu
de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux blanchir d’angoisse.
Ce retard de deux
heures n’allait-il pas tout perdre?... Que devaient penser les autres, à la
Croix-d’Arcy?... Que faisaient-ils en ce moment?...
—Avançons!...
répétait-il, avançons!...
Seuls les chefs,
Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une vingtaine de vieux soldats de
l’Empire, comprenaient et partageaient le désespoir de Lacheneur. Ils savaient,
eux, ce qu’ils risquaient au terrible jeu qu’ils jouaient. Et eux aussi, ils
répétaient:
—Plus vite, marchons
plus vite!...
Exhortations
stériles!... Il plaisait à ces gens de marcher ainsi, lentement.
Et même, tout à coup,
la bande entière s’arrêta. Quelques-uns, en tournant la tête, avaient vu
briller les lanternes de la voiture de Mlle de Courtomieu...
Elle arrivait au
grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la livrée, une immense
clameur la salua.
M. de Courtomieu, par
son âpreté au gain, s’était fait plus d’ennemis que le duc de Sairmeuse. Tous
ces paysans qui, plus ou moins, croyaient avoir à se plaindre de sa cupidité,
étaient ravis de cette occasion qui se présentait de lui faire une peur
épouvantable.
Car, en vérité, ils
ne songeaient qu’à cette vengeance: le procès devait le prouver.
Grande fut donc la
déception quand, la portière ouverte, on n’aperçut à l’intérieur que Mlle
Blanche et tante Médie qui poussait des cris perçants.
Mlle de Courtomieu
était brave.
—Qui êtes-vous?
demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous?...
—Demain vous le
saurez, répondit Chanlouineau qui s’était avancé. Pour ce soir, vous êtes notre
prisonnière.
—Vous ignorez qui je
suis, mon garçon, je le vois bien...
—Pardonnez-moi, et
c’est pour cela que je vous prie de descendre... Il faut qu’elle descende,
n’est-ce pas, M. d’Escorval?
—Eh bien!... Moi je
déclare que je ne descendrai pas, dit Mlle Blanche; arrachez-moi d’ici, si vous
l’osez!...
On eût osé,
certainement, sans Marie-Anne qui arrêta plusieurs paysans prêts à s’élancer.
—Laissez passer
librement Mlle de Courtomieu, dit-elle.
Mais cela pouvait
avoir de telles conséquences, que Chanlouineau eut le courage de résister.
—Cela ne se peut,
Marie-Anne, dit-il; elle irait prévenir son père... Il faut la garder en ôtage,
sa vie peut répondre de la vie de nos amis.
Mlle Blanche n’avait
pas plus reconnu le déguisement masculin de son ancienne amie qu’elle n’avait
soupçonné le but de ce grand rassemblement d’hommes.
Le nom de Marie-Anne
prononcé après celui de d’Escorval l’éclaira.
Elle comprit tout, et
frémit de rage à cette pensée qu’elle était à la merci de sa rivale. Du moins
ne voulut-elle pas subir de protection.
—C’est bien,
fit-elle... nous descendons.
Son ancienne amie
l’arrêta.
—Non, dit-elle,
non!... Ce n’est pas ici la place d’une jeune fille.
—D’une jeune fille
honnête, devriez-vous dire.
Chanlouineau était à
deux pas, armé: si un homme eût tenu ce propos, il était mort. Marie-Anne ne
daigna pas entendre.
—Mademoiselle va
rebrousser chemin, ordonna-t-elle, et comme elle pourrait gagner Montaignac par
la traverse, deux hommes vont l’accompagner jusqu’à Courtomieu...
Elle commandait, on
obéit. La voiture, retournée, s’éloigna, mais non si vite que Marie-Anne ne pût
entendre Mlle Blanche qui lui criait:
—Garde-toi bien,
Marie-Anne!... Je te ferai payer cher l’insulte de ta générosité!...
Les heures volaient,
cependant...
Cet incident venait
de prendre dix minutes encore, dix siècles, et pour comble les dernières
apparences d’ordre avaient disparu.
M. Lacheneur pleurait
de rage; mais il comprit la nécessité d’un parti suprême; tout retard désormais
devenait mortel.
Il appela Maurice et
Chanlouineau.
—Je vous remets le
commandement, leur dit-il, faites tout au monde pour hâter la marche de ces
insensés... Moi, je cours à la Croix-d’Arcy... il y va de notre vie à tous.
Il partit, en effet,
mais arrivé à moins de cinq cents mètres en avant de sa troupe, il distingua au
loin, sur la route blanche, deux points noirs qui s’avançaient et grossissaient
rapidement...
C’étaient deux hommes
qui, les coudes au corps, le buste en avant, ménageant leur haleine,
couraient...
L’un était vêtu comme
les bourgeois aisés, l’autre portait un vieil uniforme de capitaine des guides
de l’empereur.
Un nuage passa devant
les yeux de Lacheneur, quand il reconnut deux de ces officiers à demi-solde qui
devaient lui ouvrir une des portes de Montaignac, complices dévoués qui
haïssaient la Restauration autant que lui-même, dont la voix devait troubler
les soldats du duc de Sairmeuse, et qui avaient assez de courage pour en donner
à tous les poltrons qu’on pourrait leur amener.
—Qu’arrive-t-il? leur
cria-t-il d’une voix affreusement altérée.
—Tout est
découvert!...
—Grand Dieu!...
—Le major Carini est
arrêté.
—Par qui?... Comment?
—Ah! c’est une
fatalité!... Au moment où nous convenions de nos dernières mesures pour
surprendre chez lui le duc de Sairmeuse, le duc lui-même est survenu. Nous nous
sommes enfuis, mais ce noble de malheur a poursuivi Carini, l’a atteint, l’a
pris au collet, et l’a traîné à la citadelle.
Lacheneur était
anéanti. La sinistre prophétie de l’abbé Midon bourdonnait à ses oreilles...
—Aussitôt, continua
l’officier, j’ai averti les amis et j’accours vous prévenir... C’est un coup
manqué!...
Il n’avait que trop
raison, et Lacheneur le savait mieux que personne. Mais aveuglé par la haine et
par la colère, il ne voulait pas avouer, il ne voulait pas s’avouer
l’irréparable désastre.
Par un prodige de
volonté, il parvint à affecter un calme bien éloigné de son âme.
—Vous êtes prompts à
jeter le manche après la cognée, messieurs, dit-il d’un ton amer... Nous avons
une chance de moins, et voilà tout.
—Diable!... Vous avez
donc des ressources que nous ignorons?
—Peut-être... cela
dépend. Vous venez de passer à la Croix-d’Arcy, avez-vous dit à quoiqu’un
quelque chose de ce que vous venez de m’apprendre?...
—Pas un mot... à
personne.
—Combien avons-nous
d’hommes au rendez-vous?
—Au moins deux mille.
—En quelles
dispositions?
—Ils brûlent
d’agir... Ils maudissent nos lenteurs. Ils nous ont recommandé de vous supplier
de vous hâter.
Lacheneur eut un
geste menaçant.
—En ce cas, fit-il,
la partie n’est pas perdue. Attendez ici les gens que je précède, et dites-leur
simplement que vous êtes envoyés pour les presser. Pressez-les surtout. Et
comptez sur moi, je réponds du succès.
Il dit, et enfonçant
les éperons dans le ventre de son cheval, il reprit sa course.
Il venait de tromper
ces deux hommes. De ressources, il n’en avait aucune, il ne conservait pas même
la plus chétive espérance. C’était un abominable mensonge, mais il avait, en
quelque sorte, perdu son libre arbitre. L’édifice si laborieusement élevé
s’écroulait, il voulait être enseveli sous les ruines. On devait être vaincu,
il en était sûr, n’importe, on se battrait, il chercherait la mort et il la
trouverait... Et il pensait:
—Pourvu qu’on ne se
lasse pas, là-bas!...
Là-bas, à la
Croix-d’Arcy, on l’accusait...
Après le passage des
deux officiers à demi-solde, les murmures s’étaient changés en imprécations.
Ces deux mille
paysans, arrivés successivement au rendez-vous, s’indignaient de ne pas voir
leur chef, celui qui était venu les débaucher à la charrue pour en faire les
soldats de ses rancunes.
—Où est-il? se
disaient-ils. Qui sait s’il n’a pas eu peur, au dernier moment? Peut-être se
cache-t-il, pendant que nous sommes ici risquant notre peau et le pain de nos
enfants?
Et déjà, ces
terribles épithètes: traître, agent provocateur, circulaient de bouche en
bouche, et gonflaient de colère toutes les poitrines.
Quelques-uns des
conjurés étaient d’avis de se disperser; mais d’autres, et c’étaient les plus
influents, voulaient au contraire qu’on marchât sur Montaignac sans Lacheneur,
et cela, sur-le-champ, sans attendre seulement le moment fixé pour l’attaque.
Mais toutes les
délibérations furent interrompues par le galop furieux d’un cheval.
Un cabriolet parut,
qui s’arrêta au milieu du carrefour.
Deux hommes en
descendirent: le baron d’Escorval et l’abbé Midon.
Ils avaient pris la
traverse et devancé Lacheneur. Ils respirèrent... Ils pensèrent qu’ils
arrivaient à temps.
Hélas! Ici comme
là-bas, sur la lande de la Rèche, tous leurs efforts, leurs supplications et
leurs menaces devaient se briser contre la plus aveugle obstination.
Ils étaient venus
avec l’espoir d’arrêter le mouvement, ils le précipitèrent.
—Nous sommes trop
avancés pour reculer, s’écria un propriétaire des environs, chef reconnu en
l’absence de Lacheneur, si la mort est devant nous, elle est aussi derrière
nous. Attaquer et vaincre... telle est notre unique chance de salut. Marchons
donc, et à l’instant, c’est le seul moyen de déconcerter nos ennemis... Lâche
qui hésite; en avant!...
Une seule et même
acclamation lui répondit:
—En avant!...
Aussitôt, on tire de
son étui un drapeau tricolore, ce drapeau tant regretté, qui rappelait tant de
gloire et de si grands malheurs, un tambour bat la marche, et la colonne
entière s’ébranle aux cris de: «Vive Napoléon II!»
Pâles, les vêtements
en désordre, la voix brisée par la fatigue et l’émotion, M. d’Escorval et
l’abbé Midon s’obstinent à suivre les conjurés.
Ils voient à quel
précipice courent ces pauvres gens, et ils demandent à Dieu une inspiration
pour les arrêter.
En cinquante minutes,
la distance qui sépare la Croix-d’Arcy de Montaignac est franchie.
Bientôt on aperçoit
la porte de la citadelle, qui est celle que doivent livrer les officiers à
demi-solde.
Il est onze heures et
cependant cette porte est ouverte.
Cette circonstance ne
prouve-t-elle pas aux conjurés que leurs amis de l’intérieur sont maîtres de la
ville et qu’ils les attendent en force?...
Ils avancent donc
sans défiance, si certains du succès, que ceux qui ont des fusils ne prennent
seulement pas la peine de les armer.
Seuls, M. d’Escorval
et l’abbé Midon pressentent une catastrophe.
Le chef de
l’expédition est près d’eux; ils le conjurent de ne pas négliger les plus
vulgaires précautions; ils le pressent d’envoyer quelques hommes en
reconnaissance, eux-mêmes s’offrent d’y aller, à condition qu’on attendra leur
retour avant d’aller plus loin.
—Si un piège vous est
tendu, lui disent-ils, n’y donnez pas tête baissée.
Mais on les repousse.
Déjà on a dépassé les
ouvrages avancés; la tête de colonne touche au pont-levis.
L’enthousiasme est
devenu du délire; c’est à qui le premier pénétrera dans la place.
Hélas!... à ce moment
un coup de pistolet est tiré.
C’est un signal, car
aussitôt, de tous côtés, éclate une fusillade terrible.
Trois ou quatre
paysans tombent mortellement frappés... Tous les autres s’arrêtent, glacés de
stupeur, cherchant d’où partent les coups...
L’indécision est
affreuse; cependant un chef énergique électriserait ces paysans, il y a parmi
eux d’anciens soldats de Napoléon; la lutte s’engagerait, épouvantable, dans
l’obscurité!...
Mais ce n’est pas le
cri de «en avant!» qui se fait entendre.
La voix d’un lâche
jette le cri des paniques:
—Nous sommes
vendus!... Sauve qui peut!...
Dès lors, c’en est
fait de l’expédition.
La peur, une folle
peur, s’empare de tous ces braves gens, et ils s’enfuient éperdus, balayés
comme des feuilles sèches par la tempête.
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