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—«Surtout, hâtez-vous!»
avait dit Maurice au messager qu’il chargeait de porter une lettre à sa mère.
Cet homme n’arriva
pourtant à Escorval qu’à la nuit tombante.
Troublé par la peur,
il s’était égaré à chercher des chemins de traverse, et il avait fait dix
lieues pour éviter tous les gens qu’il apercevait, paysans ou soldats.
Mme d’Escorval lui
arracha la lettre des mains, plutôt qu’elle ne la prit. Elle l’ouvrit, la lut à
haute voix à Marie-Anne et n’ajouta qu’un seul mot:
—Partons!
C’était plus aisé à
dire qu’à exécuter.
Il n’y avait jamais
eu que trois chevaux à Escorval; l’un était aux trois quarts mort de sa course
furibonde de la veille; les deux autres étaient à Montaignac.
Comment faire?...
Recourir à l’obligeance des voisins était l’unique ressource.
Mais ces voisins, de
braves gens d’ailleurs, qui avaient appris l’arrestation du baron, refusèrent
bravement de prêter leurs bêtes. Ils estimaient que ce serait se compromettre
gravement que de rendre un service, si léger qu’il pût paraître, à la femme
d’un homme sous le poids de la plus terrible des accusations.
Mme d’Escorval et
Marie-Anne parlaient déjà de se mettre en route à pied, quand le caporal
Bavois, indigné de tant de lâcheté, jura par le sacré nom d’un tonnerre que
cela ne se passerait pas ainsi.
—Minute! dit-il, je
me charge de la chose!...
Il s’éloigna, et un
quart d’heure après reparut, traînant par le licol une vieille jument de
labour, bien lente, bien lourde, qu’on harnacha tant bien que mal et qu’on
attela au cabriolet... On irait au pas, mais on irait.
A cela ne devait pas
se borner la complaisance du vieux troupier.
Sa mission était
terminée, puisque M. d’Escorval était arrêté, et il n’avait plus qu’à rejoindre
son régiment.
Il déclara donc qu’il
ne laisserait pas des «dames» voyager seules, de nuit, sur une route où elles
seraient exposées à de fâcheuses rencontres, et qu’il les escorterait avec ses
deux grenadiers...
—Et tant pis pour qui
s’y frotterait, disait-il en faisant sonner la crosse de son fusil sous sa main
nerveuse, pékin ou militaire, on s’en moque! pas vrai, vous autres?
Comme toujours, les
deux hommes approuvèrent par un juron.
Et en effet, tout le
long de la route, Mme d’Escorval et Marie-Anne les aperçurent précédant ou
suivant la voiture, marchant à côté le plus souvent.
Aux portes de Montaignac
seulement, le vieux soldat quitta ses «protégées,» non sans les avoir
respectueusement saluées, tant en son nom qu’en celui de ses deux hommes, non
sans s’être mis à leur disposition si elles avaient jamais besoin de lui,
Bavois, caporal de grenadiers, 1ère compagnie, caserné à la citadelle...
Dix heures sonnaient,
quand Mme d’Escorval et Marie-Anne mirent pied à terre dans la cour de l’Hôtel
de France.
Elles trouvèrent
Maurice désespéré et l’abbé Midon perdant courage.
C’est que, depuis
l’instant où Maurice avait écrit, les événements avaient marché, et avec quelle
épouvantable rapidité!...
On connaissait
maintenant les ordres arrivés par le télégraphe; ils avaient été imprimés et
affichés...
Le télégraphe avait
dit:
«Montaignac doit
être regardé comme en état de siège. Les autorités militaires ont un pouvoir
discrétionnaire. Une commission militaire fonctionnera aux lieu et place de la
Cour prévôtale. Que les citoyens paisibles se rassurent, que les mauvais
tremblent! Quant aux rebelles, le glaive de la loi va les frapper!...»
Six lignes en tout...
mais chaque mot était une menace.
Ce qui surtout
faisait frémir l’abbé Midon, c’était la substitution d’une commission à la Cour
prévôtale.
Cela renversait tous
ses plans, stérilisait toutes ses précautions, enlevait les dernières chances
de salut.
La Cour prévôtale
était certes expéditive et passionnée, mais du moins elle se piquait d’observer
les formes, elle gardait quelque chose encore de la solennité de la justice
régulière qui, avant de frapper, veut être éclairée.
Une commission
militaire devait infailliblement négliger toute procédure, et juger les accusés
sommairement, comme en temps de guerre on juge un espion.
—Quoi!... s’écriait
Maurice, on oserait condamner sans enquête, sans audition de témoins, sans
confrontation, sans laisser aux accusés le temps de rassembler les éléments de
leur défense!...
L’abbé Midon se
tut... Ses plus sinistres prévisions étaient dépassées... Désormais, il croyait
tout possible...
Maurice parlait
d’enquête... Elle avait commencé dans la journée, et elle se poursuivait, en ce
moment même, à la lueur des lanternes des geôliers.
C’est-à-dire que le
duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, relégué au second plan par la
mise en état du siège, passaient la revue des prisonniers...
Ils en avaient trois
cents, et ils avaient décidé qu’ils choisiraient dans ce nombre, pour les
livrer à la commission, les trente plus coupables.
Comment les
choisirent-ils, à quoi reconnurent-ils le degré de culpabilité de chacun de ces
malheureux?... Ils eussent été bien embarrassés de le dire.
Ils allaient de l’un
à l’autre, posaient quelques questions au hasard, et, d’après ce que l’homme
terrifié répondait, selon qu’ils lui trouvaient une bonne ou une mauvaise
figure, ils disaient au greffier qui les accompagnait:—«Pour demain,
celui-là...» ou «pour plus tard, cet autre.»
Au jour, il y avait
trente noms sur une feuille de papier, et les deux premiers étaient ceux du
baron d’Escorval et de Chanlouineau.
Aucun des infortunés
réunis à l’Hôtel de France ne pouvait soupçonner cela, et cependant
ils suèrent leur agonie pendant cette nuit, qui leur parut éternelle...
Enfin l’aube fit
pâlir la lampe, on entendit battre la diane à la citadelle; l’heure où il était
possible de commencer de nouvelles démarches arriva...
L’abbé Midon annonça
qu’il allait se rendre seul chez le duc de Sairmeuse, et qu’il saurait bien
forcer les consignes...
Il avait baigné d’eau
fraîche ses yeux rougis et gonflés, et il se disposait à sortir, quand on
frappa discrètement à la porte de la chambre.
Maurice cria:
«entrez,» et tout aussitôt M. Langeron se présenta.
Sa physionomie seule
annonçait un grand malheur, et en réalité, le digne homme était consterné.
Il venait d’apprendre
que la «commission militaire» était constituée.
Au mépris de toutes
les lois humaines et des règles les plus vulgaires de la justice, la présidence
de ce tribunal de vengeance et de haine avait été attribuée au duc de
Sairmeuse...
Et il l’avait
acceptée, lui que son rôle pendant les événements allait rendre tout à la fois
acteur, témoin et juge...
Les autres membres
étaient tous militaires.
—Et quand la
commission entre-t-elle en fonctions? demanda l’abbé Midon...
—Aujourd’hui même,
répondit l’hôtelier d’une voix hésitante, ce matin... dans une heure...
peut-être plus tôt!...
L’abbé Midon comprit
bien que M. Langeron voulait et n’osait dire: «La commission s’assemble,
hâtez-vous.»
—Venez! dit-il à
Maurice, je veux être présent quand on interrogera votre père...
Ah! que n’eût pas
donné la baronne pour suivre le prêtre et son fils! Elle ne le pouvait, elle le
comprit et se résigna...
Ils partirent donc,
et une fois dans la rue, ils aperçurent un soldat qui de loin leur faisait un
signe amical.
Ils reconnurent le
caporal Bavois et s’arrêtèrent.
Mais, lui, passa près
d’eux, de l’air le plus indifférent, comme s’il ne les eût pas connus;
seulement, en passant, il leur jeta cette phrase:
—J’ai vu
Chanlouineau... bon espoir... il promet de sauver M. d’Escorval!...
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