I
Le 20 février 18..,
un dimanche, qui se trouvait être le dimanche gras, sur les onze heures du
soir, une ronde d’agents du service de la sûreté sortait du poste de police de
l’ancienne barrière d’Italie.
La mission de cette
ronde était d’explorer ce vaste quartier qui s’étend de la route de
Fontainebleau à la Seine, depuis les boulevards extérieurs jusqu’aux
fortifications.
Ces parages déserts
avaient alors la fâcheuse réputation qu’ont aujourd’hui les carrières
d’Amérique.
S’y aventurer de nuit
était réputé si dangereux, que les soldats des forts venus à Paris, avec la
permission du spectacle, avaient ordre de s’attendre à la barrière et de ne
rentrer que par groupes de trois ou quatre.
C’est que les
terrains vagues, encore nombreux, devenaient, passé minuit, le domaine de cette
tourbe de misérables sans aveu et sans asile, qui redoutent jusqu’aux
formalités sommaires des plus infâmes garnis.
Les vagabonds et les
repris de justice s’y donnaient rendez-vous. Si la journée avait été bonne, ils
faisaient ripaille avec les comestibles volés aux étalages. Quand le sommeil
les gagnait, ils se glissaient sous les hangards des fabriques ou parmi les
décombres de maisons abandonnées.
Tout avait été mis en
oeuvre pour déloger des hôtes si dangereux, mais les plus énergiques mesures
demeuraient vaines.
Surveillés, traqués,
harcelés, toujours sous le coup d’une razzia, ils revenaient quand même, avec
une obstination idiote, obéissant, on ne saurait dire à quelle mystérieuse
attraction.
Si bien que la police
avait là comme une immense souricière incessamment tendue, où son gibier venait
bénévolement se prendre.
Le résultat d’une
perquisition était si bien prévu, si sûr, que c’est d’un ton de certitude
absolue que le chef de poste cria à la ronde qui s’éloignait:
—Je vais toujours
préparer les logements de nos pratiques. Bonne chasse et bien du plaisir!
Ce dernier souhait,
par exemple, était pure ironie, car le temps était aussi mauvais que possible.
Il avait abondamment
neigé les jours précédents, et le dégel commençait. Partout où la circulation
avait été un peu active, il y avait un demi-pied de boue. Il faisait encore
froid cependant, un froid humide à transir jusqu’à la moelle des os. Avec cela
le brouillard était si intense que le bras étendu on ne distinguait pas sa
main.
—Quel chien de
métier! grommela un des agents.
—Oui, répondit
l’inspecteur qui commandait la ronde, je pense bien que si tu avais seulement
trente mille francs de rentes, tu ne serais pas ici.
Le rire qui
accueillit cette vulgaire plaisanterie était moins une flatterie qu’un hommage
rendu à une supériorité reconnue et établie.
L’inspecteur était,
en effet, un serviteur des plus appréciés à la Préfecture, et qui avait fait
ses preuves.
Sa perspicacité
n’était peut-être pas fort grande, mais il savait à fond son métier et en
connaissait les ressources, les ficelles et les artifices. La pratique lui
avait, en outre, donné un aplomb imperturbable, une superbe confiance en soi et
une sorte de grossière diplomatie, jouant assez bien l’habileté.
A ces qualités et à
ces défauts, il joignait une incontestable bravoure.
Il mettait la main au
collet du plus redoutable malfaiteur aussi tranquillement qu’une dévote trempe
son doigt dans un bénitier.
C’était un homme de
quarante-six ans, taillé en force, ayant les traits durs, une terrible
moustache, et de petits yeux gris sous des sourcils en broussailles.
Son nom était Gévrol,
mais le plus habituellement on l’appelait: Général.
Ce sobriquet
caressait sa vanité, qui n’était pas médiocre, et ses subordonnés ne
l’ignoraient pas.
Sans doute il pensait
qu’il rejaillissait sur sa personne quelque chose de la considération attachée
à ce grade.
—Si vous geignez
déjà, reprit-il de sa grosse voix, que sera-ce tout à l’heure?
Dans le fait, il n’y
avait pas encore trop à se plaindre.
La petite troupe
remontait alors la route de Choisy: les trottoirs étaient relativement propres,
et les boutiques des marchands de vins suffisaient à éclairer la marche.
Car tous les débits
étaient ouverts. Il n’est brouillard ni dégel capables de décourager les amis
de la gaieté. Le carnaval de barrière se grisait dans les cabarets et se
démenait dans les bals publics.
Des fenêtres
ouvertes, s’échappaient alternativement des vociférations ou des bouffées de
musiques enragées. Puis, c’était un ivrogne qui passait festonnant sur la
chaussée, ou un masque crotté qui se glissait comme une ombre honteuse, le long
des maisons.
Devant certains
établissements, Gévrol commandait: halte! Il sifflait d’une façon particulière,
et presque aussitôt un homme sortait. C’était un agent arrivant à l’ordre. On
écoutait son rapport et on passait.
Peu à peu, cependant,
on approchait des fortifications. Les lumières se faisaient rares et il y avait
de grands emplacements vides entre les maisons.
—Par file à gauche,
garçons! ordonna Gévrol; nous allons rejoindre la route d’Ivry et nous
couperons ensuite au plus court pour gagner la rue du Chevaleret.
De ce point,
l’expédition devenait réellement pénible.
La ronde venait de
s’engager dans un chemin à peine tracé, n’ayant pas même de nom, coupé de
fondrières, embarrassé de décombres, et que le brouillard, la boue et la neige
rendaient périlleux.
Désormais plus de
lumière, plus de cabarets; ni pas, ni voix, rien, la solitude, les ténèbres, le
silence.
On se serait cru à
mille lieues de Paris, sans ce bruit profond et continu qui monte de la grande
ville comme le mugissement d’un torrent du fond d’un gouffre.
Tous les agents
avaient retroussé leur pantalon au-dessus de la cheville, et ils avançaient
lentement, choisissant tant bien que mal les places où poser le pied, un à un,
comme des Indiens sur le sentier de la guerre.
Ils venaient de
dépasser la rue du Château-des-Rentiers, quand tout à coup un cri déchirant
traversa l’espace.
A cette heure, en cet
endroit, ce cri était si affreusement significatif, que d’un commun mouvement
tous les hommes s’arrêtèrent.
—Vous avez entendu,
Général? demanda à demi-voix un des agents.
—Oui, on s’égorge
certainement près d’ici ... mais où? Silence et écoutons.
Tous restèrent immobiles,
l’oreille tendue, retenant leur souffle, et bientôt un second cri, un hurlement
plutôt, retentit.
—Eh! s’écria
l’inspecteur de la sûreté, c’est à la Poivrière.
Cette dénomination
bizarre disait à elle seule et la signification du lieu qu’elle désignait, et
quelles pratiques le fréquentaient d’habitude.
Dans la langue imagée
qui a cours du côté du Montparnasse, on dit qu’un buveur est «poivre» quand il
a laissé sa raison au fond des pots. De là le sobriquet de «voleurs au
poivrier,» donné aux coquins dont la spécialité est de dévaliser les pauvres
ivrognes inoffensifs.
Ce nom, cependant,
n’éveillant aucun souvenir dans l’esprit des agents:
—Comment! ajouta
Gévrol, vous ne connaissez pas le cabaret de chez la mère Chupin, là-bas, à
droite... Au galop, et gare aux billets de parterre!
Donnant l’exemple, il
s’élança dans la direction indiquée, ses hommes le suivirent, et en moins d’une
minute, ils arrivèrent à une masure sinistre d’aspect, bâtie au milieu de
terrains vagues.
C’était bien de ce
repaire que partaient les cris, ils avaient redoublé et avaient été suivis de
deux coups de feu.
La maison était
hermétiquement close, mais par des ouvertures en forme de coeur, pratiquées aux
volets, filtraient des lueurs rougeâtres comme celles d’un incendie.
Un des agents se
précipita vers une des fenêtres, et s’enlevant à la force des poignets, il
essaya de voir par les découpures ce qui se passait à l’intérieur.
Gévrol, lui, courut à
la porte.
—Ouvrez!...
commanda-t-il, en frappant rudement. Pas de réponse.
Mais on distinguait
très-bien les trépignements d’une lutte acharnée, des blasphèmes, un râle sourd
et par intervalles des sanglots de femme.
—Horrible!... fit
l’agent cramponné au volet, c’est horrible!
Cette exclamation
décida Gévrol.
—Au nom de la loi!...
cria-t-il une troisième fois.
Et personne ne
répondant, il recula, prit du champ, et d’un coup d’épaule qui avait la
violence d’un coup de bélier, il jeta bas la porte.
Alors fut expliqué
l’accent d’épouvante de l’agent qui avait collé son oeil aux découpures des
volets.
La salle basse de la Poivrière
présentait un tel spectacle, que tous les employés de la sûreté et Gévrol
lui-même demeurèrent un moment cloués sur place, glacés d’une indicible
horreur.
Tout, dans le
cabaret, trahissait une lutte acharnée, une de ces sauvages «batteries» qui
trop souvent ensanglantent les bouges des barrières.
Les chandelles
avaient dû être éteintes dès le commencement de la bagarre, mais un grand feu
clair de planches de sapin illuminait jusqu’aux moindres recoins.
Tables, verres,
bouteilles, ustensiles de ménage, tabourets dépaillés, tout était renversé,
jeté pêle-mêle, brisé, piétiné, haché menu.
Près de la cheminée,
en travers, deux hommes étaient étendus à terre, sur le dos, les bras en croix,
immobiles. Un troisième gisait au milieu de la pièce.
A droite, dans le
fond, sur les premières marches d’un escalier conduisant à l’étage supérieur,
une femme était accroupie. Elle avait relevé son tablier sur sa tête, et
poussait des gémissements inarticulés.
En face, dans le
cadre d’une porte de communication grande ouverte, un homme se tenait debout,
roide et blême, ayant devant lui, comme un rempart, une lourde table de chêne.
Il était d’un certain
âge, de taille moyenne, et portait toute sa barbe.
Son costume, qui
était celui des déchargeurs de bateaux du quai de la Gare, était en lambeaux et
tout souillé de boue, de vin et de sang.
Celui-là certainement
était le meurtrier.
L’expression de son
visage était atroce. La folie furieuse flamboyait dans ses yeux, et un
ricanement convulsif contractait ses traits. Il avait au cou et à la joue deux
blessures qui saignaient abondamment.
De sa main droite,
enveloppée d’un mouchoir à carreaux, il tenait un revolver à cinq coups, dont
il dirigeait le canon vers les agents.
—Rends-toi!... lui cria
Gévrol.
Les lèvres de l’homme
remuèrent; mais, en dépit d’un visible effort, il ne put articuler une syllabe.
—Ne fais pas le
malin, continua l’inspecteur de la sûreté, nous sommes en force, tu es pincé;
ainsi, bas les armes!...
—Je suis innocent,
prononça l’homme d’une voix rauque.
—Naturellement, mais
cela ne nous regarde pas.
—J’ai été attaqué,
demandez plutôt à cette vieille; je me suis défendu, j’ai tué, j’étais dans mon
droit!
Le geste dont il
appuya ces paroles était si menaçant, qu’un des agents, resté à demi dehors,
attira violemment Gévrol à lui, en disant:
—Gare, Général!
méfiez-vous!... Le revolver du gredin a cinq coups et nous n’en avons entendu
que deux.
Mais l’inspecteur de
la Sûreté, inaccessible à la crainte, repoussa son surbordonné et s’avança de
nouveau, en poursuivant du ton le plus calme:
—Pas de bêtises, mon
gars, crois-moi, si ton affaire est bonne, ce qui est possible, après tout, ne
la gâte pas.
Une effrayante
indécision se lut sur les traits de l’homme. Il tenait au bout du doigt la vie
de Gévrol; allait-il presser la détente?
Non. Il lança
violemment son arme à terre en disant:
—Venez donc me
prendre!
Et se retournant, il
se ramassa sur lui-même, pour s’élancer dans la pièce voisine, pour fuir par
quelque issue connue de lui.
Gévrol avait deviné
ce mouvement. Il bondit en avant, lui aussi, les bras étendus, mais la table
l’arrêta.
—Ah!... cria-t-il, le
misérable nous échappe.
Déjà le sort du
misérable était fixé.
Tandis que Gévrol
parlementait, un des agents—celui de la fenêtre—avait tourné la maison et y
avait pénétré par la porte de derrière.
Quand le meurtrier
prit son élan, il se précipita sur lui, il l’empoigna à la ceinture, et avec
une vigueur et une adresse surprenantes, le repoussa.
L’homme voulut se
débattre, résister; en vain. Il avait perdu l’équilibre, il chancela et bascula
par-dessus la table qui l’avait protégé, en murmurant assez haut pour que tout
le monde pût l’entendre:
—Perdu! C’est les
Prussiens qui arrivent.
Cette simple et
décisive manoeuvre, qui assurait la victoire, devait enchanter l’inspecteur de
la Sûreté.
—Bien, mon garçon,
dit-il à son agent, très bien!... Ah! tu as la vocation, toi, et tu iras loin,
si jamais une occasion...
Il s’interrompit.
Tous les siens partageaient si manifestement son enthousiasme que la jalousie
le saisit. Il vit son prestige diminué et se hâta d’ajouter:
—Ton idée m’était
venue, mais je ne pouvais la communiquer sans donner l’éveil au gredin.
Ce correctif était
superflu. Les agents ne s’occupaient plus que du meurtrier. Ils l’avaient
entouré, et après lui avoir attaché les pieds et les mains, ils le liaient
étroitement sur une chaise.
Lui se laissait
faire. A son exaltation furieuse se avait succédé cette morne prostration qui
suit tous les efforts exorbitants. Ses traits n’exprimaient plus qu’une
farouche insensibilité, l’hébétude de la bête fauve prise au piège. Évidemment,
il se résignait et s’abandonnait.
Dès que Gévrol vit
que ses hommes avaient terminé leur besogne:
—Maintenant,
commanda-t-il, inquiétons-nous des autres, et éclairez-moi, car le feu ne
flambe plus guère.
C’est par les deux
individus étendus en travers de la porte que l’inspecteur de la Sûreté commença
son examen.
Il interrogea le
battement de leur coeur; le coeur ne battait plus.
Il tint près de leurs
lèvres le verre de sa montre; le verre resta clair et brillant.
—Rien! murmura-t-il
après plusieurs expériences, rien; ils sont morts. Le mâtin ne les a pas
manqués. Laissons-les dans la position où ils sont jusqu’à l’arrivée de la
justice et voyons le troisième.
Le troisième
respirait encore.
C’était un tout jeune
homme, portant l’uniforme de l’infanterie de ligne. Il était en petite tenue,
sans armes, et sa grande capote grise entr’ouverte laissait voir sa poitrine
nue.
On le souleva avec
mille précautions, car il geignait pitoyablement à chaque mouvement, et on le
plaça sur son séant, le dos appuyé contre le mur.
Alors, il ouvrit les
yeux, et d’une voix éteinte demanda à boire.
On lui présenta une
tasse d’eau, il la vida avec délices, puis il respira longuement et parut
reprendre quelques forces.
—Où es-tu blessé?
demanda Gévrol.
—A la tête, tenez,
là, répondit-il en essayant de soulever un de ses bras, oh! que je souffre!...
L’agent qui avait
coupé la retraite du meurtrier s’était approché, et avec une dextérité qui lui
eût enviée un vieux chirurgien, il palpait la plaie béante que le jeune homme
avait un peu au-dessus de la nuque.
—Ce n’est pas
grand’chose, prononça-t-il.
Mais il n’y avait pas
à se méprendre au mouvement de sa lèvre inférieure. Il était clair qu’il
jugeait la blessure très-dangereuse, sinon mortelle.
—Ce ne sera même
rien, affirma Gévrol, les coups à la tête, quand ils ne tuent pas roide,
guérissent dans le mois.
Le blessé sourit
tristement.
—J’ai mon compte,
murmura-t-il.
—Bast!...
—Oh!... Il n’y a pas
à dire non, je le sens. Mais je ne me plains pas. Je n’ai que ce que je mérite.
Tous les agents, sur
ces mots, se retournèrent vers le meurtrier. Ils pensaient qu’il allait
profiter de cette déclaration pour renouveler ses protestations d’innocence.
Leur attente fut
déçue: il ne bougea pas, bien qu’il eût très-certainement entendu.
—Mais voilà,
poursuivit le blessé, d’une voix qui allait s’éteignant, ce brigand de
Lacheneur m’a entraîné.
—Lacheneur?...
—Oui, Jean Lacheneur,
un ancien acteur, qui m’avait connu quand j’étais riche..., car j’ai eu de la
fortune, mais j’ai tout mangé, je voulais m’amuser... Lui, me sachant sans le
sou, est venu à moi, et il m’a promis assez d’argent pour recommencer ma vie
d’autrefois... Et c’est pour l’avoir cru, que je vais crever comme un chien,
dans ce bouge!... Oh! je veux me venger!
A cet espoir, ses
poings se crispèrent pour une dernière menace.
—Je veux me venger,
dit-il encore. J’en sais long, plus qu’il ne croit... je dirai tout!...
Il avait trop présumé
de ses forces.
La colère lui avait
donné un instant d’énergie, mais c’était au prix du reste de vie qui palpitait
en lui.
Quand il voulut
reprendre, il ne le put. A deux reprises, il ouvrit la bouche; il ne sorit de
sa gorge qu’un cri étouffé de rage impuissante.
Ce fut la dernière
manifestation de son intelligence. Une écume sanglante vint à ses lèvres, ses
yeux se renversèrent, son corps se roidit, et une convulsion suprême le
rabattit la face contre terre.
—C’est fini, murmura
Gévrol.
—Pas encore, répondit
le jeune agent dont l’intervention avait été si utile; mais il n’en a pas pour
dix minutes. Pauvre diable!... Il ne dira rien.
L’inspecteur de la
sûreté s’était redressé, aussi calme que s’il eût assisté à la scène la plus
ordinaire du monde, et soigneusement il époussetait les genoux de son pantalon.
—Bast!...
répondit-il, nous saurons quand même ce que nous avons intérêt à savoir. Ce
garçon est troupier, et il a sur les boutons de sa capote le numéro de son
régiment, ainsi!...
Un fin sourire plissa
les lèvres du jeune agent.
—Je crois que vous
vous trompez, Général, dit-il.
—Cependant...
—Oui, je sais, en le
voyant sous l’habit militaire, vous avez supposé... Eh bien!... non. Ce
malheureux n’était pas soldat. En voulez-vous une preuve immédiate, entre
dix?... Regardez s’il est tondu en brosse, à l’ordonnance? Où avez-vous vu des
troupiers avec des cheveux tombant sur les épaules?
L’objection interdit
le général, mais il se remit vite.
—Penses-tu, fit-il
brusquement, que j’ai mes yeux dans ma poche? Ta remarque ne pas échappé;
seulement, je me suis dit: Voilà un gaillard qui profite de ce qu’il est en
congé pour se passer du perruquier.
—A moins que...
Mais Gévrol n’admet
pas les interruptions.
—Assez causé!...
prononça-t-il. Tout ce qui s’est passé, nous allons l’apprendre. La mère Chupin
n’est pas morte, elle, la coquine!
Tout en parlant, il
marchait vers la vieille qui était restée obstinément accroupie sur son
escalier. Depuis l’entrée de la ronde, elle n’avait ni parlé, ni remué, ni
hasardé un regard. Seulement, ses gémissements n’avaient pas discontinué.
D’un geste rapide,
Gévrol arracha le tablier qu’elle avait ramené sur sa tête, et alors elle
apparut telle que l’avaient faite les années, l’inconduite, la misère, et des
torrents d’eau-de-vie et de mêle-cassis: ridée, ratatinée, édentée, éraillée,
n’ayant plus sur les os que la peau, plus jaune et plus sèche qu’un vieux
parchemin.
—Allons, debout!...
dit l’inspecteur. Ah! tes jérémiades ne me touchent guère. Tu devrais être
fouettée, pour les drogues infâmes que tu mets dans tes boissons, et qui
allument des folies furieuses dans les cervelles des ivrognes.
La vieille promena
autour de la salle ses petits yeux rougis, et d’un ton larmoyant:
—Quel malheur!...
gémit-elle, Q’est-ce que je vais devenir! Tout est cassé, brisé! Me voilà
ruinée.
Elle ne paraissait
sensible qu’à la perte de sa vaisselle.
—Voyons, interrogea
Gévrol, comment la bataille est-elle venue?
—Hélas!... Je ne le
sais seulement pas. J’étais là-haut à rapiécer des nippes à mon fils, quand
j’ai entendu une dispute.
—Et après?
—Comme de juste, je
suis descendue, et j’ai vu ces trois qui sont étendus là, qui cherchaient des
raisons à cet autre que vous avez attaché, le pauvre innocent. Car il est
innocent, vrai comme je suis une honnête femme. Si mon fils Polyte avait été
là, il se serait mis entre eux; mais moi, une veuve, qu’est-ce que je pouvais
faire? J’ai crié à la garde de toutes mes forces...
Elle se rassit, sur
ce témoignage, pensant en avoir dit assez. Mais Gévrol la contraignit
brutalement de se relever.
—Oh! nous n’avons pas
fini, dit-il, je veux d’autres détails.
—Lesquels, cher
monsieur Gévrol, puisque je n’ai rien vu.
La colère commençait
à rougir les maîtresses oreilles de l’inspecteur.
—Que dirais-tu, la
vieille, fit-il, si je t’arrêtais?
—Ce serait une grande
injustice.
—C’est ce qui
arrivera cependant si tu t’obstines à te taire. J’ai idée qu’une quinzaine à
Saint-Lazare te délierait joliment la langue.
Ce nom produisit sur
la veuve Chupin l’effet d’une pile électrique. Elle abandonna subitement ses
hypocrites lamentations, se redressa, campa fièrement ses poings sur ses
hanches et se mit à accabler d’invectives Gévrol et ses agents, les accusant
d’en vouloir à sa famille, car ils avaient déjà arrêté son fils, un excellent
sujet, jurant qu’au surplus elle ne craignait pas la prison, et que même elle
serait bien aise d’y finir ses jours à l’abri du besoin.
Un moment, le général
essaya d’imposer silence à l’affreuse mégère, mais il reconnut qu’il n’était
pas de force, d’ailleurs tous ses agents riaient. Il lui tourna donc le dos,
et, s’avançant vers le meurtrier:
—Toi, du moins,
fit-il, tu ne nous refuseras pas des explications.
L’homme hésita un
moment.
—Je vous ai dit,
répondit-il enfin, tout ce que j’avais à vous dire. Je vous ai affirmé que je
suis innocent, et un homme prêt à mourir, frappé de ma main, et cette vieille
femme ont confirmé ma déclaration. Que voulez-vous de plus? Quand le juge
m’interrogera, je répondrai peut-être; jusque-là, n’espérez pas un mot.
Il était aisé de voir
que la détermination de l’homme était irrévocable, et elle ne devait pas
surprendre un vieil inspecteur de la sûreté.
Très-souvent des
criminels, sur le premier moment, opposent à toutes les questions le mutisme le
plus absolu. Ceux-là sont les expérimentés, les habiles, ceux qui préparent des
nuits blanches aux juges d’instruction.
Ils ont appris,
ceux-là, qu’un système de défense ne s’improvise pas, que c’est au contraire
une oeuvre de patience et de méditation, où tout doit se tenir et s’enchaîner
logiquement.
Et sachant quelle
portée terrible peut avoir au cours de l’instruction une réponse insignifiante
en apparence, arrachée au trouble du flagrant délit, il se taisait, il gagnait
du temps.
Cependant, Gévrol
allait peut-être insister, quand on lui annonça que le «soldat» venait de
rendre le dernier soupir.
—Puisque c’est ainsi,
mes enfants, prononça-t-il, deux d’entre vous vont rester ici, et je filerai
avec les autres. J’irai réveiller le commissaire de police, et je lui remettrai
l’affaire; il s’en arrangera, et selon ce qu’il décidera, nous agirons. Ma
responsabilité, en tout cas, sera à couvert. Ainsi, déliez les jambes de notre
pratique et attachez un peu les mains de la mère Chupin, nous les déposerons au
poste en passant.
Tous les agents
s’empressèrent d’obéir, à l’exception du plus jeune d’entre eux, celui qui
avait mérité les éloges du Général.
Il s’approcha de son
chef, et lui faisant signe qu’il avait à lui parler, il l’entraîna dehors.
Lorsqu’ils furent à
quelques pas de la maison:
—Que me veux-tu?
demanda Gévrol.
—Je voudrais savoir,
Général, ce que vous pensez de cette affaire.
—Je pense, mon
garçon, que quatre coquins se sont rencontrés dans ce coupe-gorge. Ils se sont
pris de querelle, et des propos ils en sont venus aux coups. L’un d’eux avait
un revolver, il a tué les autres. C’est simple comme bonjour. Selon ses
antécédents et aussi selon les antécédents des victimes, l’assassin sera jugé.
Peut-être la société lui doit-elle des remercîments...
—Et vous jugez
inutiles les recherches, les investigations...
—Absolument inutiles.
Le jeune agent parut
se recueillir.
—C’est qu’il me
semble à moi, Général, reprit-il, que cette affaire n’est pas parfaitement
claire. Avez-vous étudié le meurtrier, examiné son maintien, observé son
regard?... Avez-vous surpris comme moi...
—Et ensuite?
—Eh bien!... il me
semble, je me trompe peut-être; mais enfin je crois que les apparences nous
trompent. Oui, je sens quelque chose...
—Bah?... Et comment
expliques-tu cela?
—Comment
expliquez-vous le flair du chien de chasse?
Gévrol, champion de
la police positiviste, haussait prodigieusement les épaules.
—En un mot, dit-il,
tu devines ici un mélodrame ... un rendez-vous de grands seigneurs déguisés, à
la Poivrière, chez la Chupin ... comme à l’Ambigu... Cherche, mon garçon,
cherche, je te le permets...
—Quoi!... vous
permettez...
—C’est-à-dire que
j’ordonne... Tu vas rester ici avec celui de tes camarades que tu choisiras...
Et si tu trouves quelque chose que je n’aie pas vu, je te permets de me payer
une paire de lunettes.
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