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Seul dans son cachot,
après le départ de Marie-Anne, Chanlouineau s’abandonnait au plus affreux
désespoir.
Il venait de donner
plus que sa vie à cette femme tant aimée.
N’avait-il pas risqué
son honneur en simulant, pour obtenir une entrevue, les plus ignobles
défaillances de la peur.
Tant qu’il l’avait
attendue, tant qu’elle avait été là, il ne songeait qu’au succès de sa ruse...
Mais maintenant il ne prévoyait que trop ce que diraient les gardiens.
—Ce Chanlouineau,
raconteraient-ils sans doute, n’était après tout qu’un misérable fanfaron...
Nous l’avons entendu implorer sa grâce à genoux, promettant de livrer et de
faire prendre ses complices.
La pensée que sa
mémoire pouvait être flétrie de ces imputations de lâcheté et de trahison, le
rendait fou de douleur.
Il souhaitait la
mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de réhabilitation.
—On verra bien,
disait-il avec rage; on verra bien demain, en face du peloton d’exécution, si
je pâlis et si je tremble!...
Il était dans ces
dispositions, quand sa porte s’ouvrit livrant passage au marquis de Courtomieu,
qui, après avoir vu lui échapper Mlle Lacheneur, venait s’informer des
résultats de sa visite.
—Eh bien! mon brave
garçon, commença-t-il de son ton doucereux.
—Sortez! cria
Chanlouineau exaspéré, sortez, sinon!...
Sans attendre la fin
de la phrase, le marquis s’esquiva prestement, effrayé et surtout fort surpris
du changement.
—Quel redoutable et
féroce scélérat! dit-il au gardien, il serait peut-être prudent de lui mettre
la camisole de force...
Ah!... il n’en était
pas besoin. L’héroïque paysan venait de se laisser tomber sur la paille de son
cachot, brisé par cette horrible fièvre de l’angoisse qui vieillit un homme en
une nuit.
Marie-Anne
saurait-elle du moins tirer parti de l’arme qu’il venait de mettre entre ses
mains?...
S’il l’espérait,
c’est qu’il songeait qu’elle aurait pour conseil et pour guide un homme dont
l’expérience lui inspirait une confiance absolue: l’abbé Midon.
—Martial aura peur de
la lettre, se répétait-il, certainement il aura peur...
En cela, Chanlouineau
se trompait absolument. Son intelligence était certes au-dessus de sa
condition, mais elle n’était pas assez raffinée pour pénétrer un caractère tel
que celui du jeune marquis de Sairmeuse.
Ce brouillon, écrit
par lui en un moment d’abandon et d’aveuglement, fut presque sans influence sur
les déterminations de Martial.
Il parut s’en
effrayer prodigieusement pour en épouvanter son père, mais au fond il
considérait la menace comme puérile.
Marie-Anne, sans la
lettre, eût obtenu de lui la même assistance.
D’autres causes
eussent décidé Martial: la difficulté et le danger de l’entreprise, les risques
à courir, les préjugés à braver.
Déjà, à cette époque,
il n’y avait que l’impossible capable de tenter cet esprit aventureux et blasé,
et cependant avide d’émotions.
Sauver la vie du baron
d’Escorval, un ennemi, presque sur les marches de l’échafaud, lui sembla
beau... Assurer en le sauvant le bonheur d’une femme qu’il adorait et qui lui
préférait un autre homme, lui parut digne de lui...
Quelle occasion,
d’ailleurs, pour l’exercice des facultés de son sang-froid, de diplomatie et de
finesse qu’il s’accordait!...
Il fallait jouer son
père, c’était aisé; il le joua.
Il fallait jouer le
marquis de Courtomieu, c’était difficile; il crut l’avoir joué.
Mais le malheureux
Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles contradictions, et il se consumait
d’anxiété.
C’est avec joie qu’il
eût consenti à subir la torture avant de recevoir le coup de la mort, pour
pouvoir suivre toutes les démarches de Marie-Anne.
Que faisait-elle?...
Comment savoir?...
Dix fois, pendant la
soirée, sous toutes sortes de prétextes, il appela ses gardiens et s’efforça de
les faire causer. Sa raison lui disait bien que ces gens n’étaient pas plus
instruits que lui-même, qu’on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu’on
résolût... n’importe!...
La retraite battit...
puis l’appel du soir... puis l’extinction des feux...
Après, rien, le
silence...
L’oreille au guichet
de sa prison, concentrant toute son âme en un effort surhumain d’attention,
Chanlouineau écoutait.
Il lui semblait que
si de façon ou d’autre le baron d’Escorval recouvrait sa liberté, il en serait
averti par quelque signe... Ceux qu’il sauvait lui devaient bien, pensait-il,
cette marque de reconnaissance...
Un peu après deux
heures, il tressaillit... Il se faisait un grand mouvement dans les corridors,
on courait, on s’appelait, on agitait des trousseaux de clefs, des portes
s’ouvraient et se refermaient...
Le corridor
s’éclairant, il regarda, et à la lueur douteuse des lanternes, il crut voir
passer, comme une ombre pâle, Lacheneur, entraîné par des soldats.
Lacheneur!...
Était-ce possible!... Il voulut douter de ses sens, il se disait que ce ne
pouvait être là qu’une vision de la fièvre qui brûlait son cerveau.
Un peu plus tard il
entendit un cri déchirant... Mais qu’avait de surprenant un cri dans une prison
où vingt et un condamnés à mort suaient l’agonie de cette effroyable nuit qui
précède l’exécution...
Enfin le jour glissa
livide et morne le long de la hotte de la fenêtre. Chanlouineau désespéra.
—C’est fini,
murmura-t-il, la lettre a été inutile!...
Pauvre généreux
garçon... Son coeur eût bondi de joie s’il eût pu jeter un coup d’oeil dans la
cour de la citadelle...
Il y avait plus d’une
heure qu’on avait sonné le réveil, les cavaliers achevaient le pansage du
matin, quand deux femmes de la campagne, de celles qui apportent au marché leur
beurre et leurs oeufs, se présentèrent au poste.
Elles racontaient que
passant le long des rochers à pic de la tour plate, elles venaient d’apercevoir
une longue corde qui pendait.
Une corde!... Un des
condamnés s’était donc évadé!...
On courut à la
chambre du baron d’Escorval... elle était vide.
Le baron s’était
enfui, entraînant l’homme qui lui avait été donné pour gardien, le caporal
Bavois, des grenadiers.
La stupeur fut grande
et aussi l’indignation... mais la frayeur fut plus grande encore...
Il n’était pas un des
officiers de service qui ne frémit en songeant à sa responsabilité, qui ne vît
presque sa carrière brisée.
Qu’allaient dire le
terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de Courtomieu, bien autrement redouté
avec ses façons froides et polies? Il fallait les avertir cependant. Un sergent
leur fut dépêché.
Bientôt ils parurent,
accompagnés de Martial, enflammés, en apparence, d’une effroyable colère, tout
à fait propre, en vérité, à écarter tout soupçon de connivence de leur part.
M. de Sairmeuse,
surtout, semblait hors de soi.
Il jurait, injuriait,
accusait, menaçait, et s’en prenait à tout le monde.
Il avait commencé par
faire mettre en prison tous les factionnaires, jusqu’à plus ample informé, et
il parlait de demander la destitution en masse de tous les officiers et de tous
les sous-officiers.
—Quant à ce misérable
Bavois, criait-il aux soldats, quant à ce lâche déserteur, il sera fusillé dès
qu’on l’aura repris... et on le reprendra, comptez-y!...
On avait espéré
calmer un peu M. de Sairmeuse en lui apprenant l’arrestation de Lacheneur, mais
il la connaissait. Chupin avait osé l’éveiller au milieu de la nuit pour lui
apprendre la grande nouvelle.
Ce lui fut seulement
une occasion d’exalter les mérites du traître.
—Celui qui a
découvert Lacheneur, dit-il, saura bien rattraper le sieur Escorval. Qu’on
aille me chercher Chupin!...
Plus calme, M. de
Courtomieu prenait ses mesures, afin de remettre, disait-il, le «grand
coupable» sous la main de la justice.
Il expédiait des
courriers dans toutes les directions, et faisait porter avis de l’événement
dans les localités voisines.
Ses commandements
étaient précis et brefs: surveiller la frontière, soumettre les voyageurs à un
examen sévère, pratiquer de nombreuses visites domiciliaires, répandre à
profusion le signalement du sieur Escorval.
Avant tout, il avait
donné l’ordre de rechercher et d’arrêter le sieur Midon, ancien curé de
Sairmeuse, et le sieur Escorval fils.
Mais parmi tous les
officiers présents, il y en avait un, c’était un vieux lieutenant décoré, que
le ton du duc de Sairmeuse avait profondément blessé.
Il s’avança, d’un air
sombre, en disant que tout cela sans doute était bel et bien, mais que le plus
pressé était de procéder à une enquête qui, en faisant connaître les moyens
d’évasion, révélerait peut-être les complices.
A ce simple mot:
enquête, ni le duc de Sairmeuse ni le marquis de Courtomieu n’avaient été
maîtres d’un imperceptible tressaillement.
Pouvaient-ils ignorer
à combien peu tient le secret des trames les mieux ourdies!
Que fallait-il, ici,
pour dégager la vérité des apparences mensongères? Une précaution négligée, un
puéril détail, un mot, un geste, un rien...
Ils tremblèrent que
cet officier ne fût un homme d’une perspicacité supérieure, qui avait vu clair
dans leur jeu, ou qui, tout au moins, avait des présomptions qu’il était
impatient de vérifier.
Non, le vieux
lieutenant n’avait aucun soupçon, il avait parlé ainsi au hasard, uniquement
pour exhaler son mécontentement. Même son intelligence était si peu subtile
qu’il ne remarqua pas le rapide coup d’oeil qu’échangèrent le marquis et le
duc.
Martial, lui, le
surprit, ce regard, et tout aussitôt:
—Je suis de l’avis du
lieutenant, prononça-t-il avec une politesse trop étudiée pour n’être pas une
raillerie. Oui, il faut ouvrir une enquête... cela est aussi ingénieusement
pensé que bien dit.
Le vieil officier
décoré tourna le dos en mâchonnant un juron.
—Ce joli coco se
fiche de moi, pensait-il, et lui et son père et cet autre pékin mériteraient...
mais il faut vivre!...
A s’avancer comme il
venait de le faire, Martial sentait fort bien qu’il ne courait pas le moindre
risque.
A qui revenait le
soin des investigations?... Au duc et au marquis. Ils étaient donc, en vérité,
un peu naïfs de s’inquiéter. Ne resteraient-ils pas seuls juges de ce qu’il
serait opportun de taire ou de révéler, et complètement maîtres de cacher ce
qui serait de nature à trahir leur connivence?...
Ils se mirent donc à
l’oeuvre immédiatement, avec un empressement qui eût fait évanouir les doutes,
s’il y en eût eu parmi les assistants.
Mais qui donc se fût
avisé de concevoir des doutes!...
Le succès de la
comédie était d’autant plus certain que la fuite du baron d’Escorval paraissait
menacer sérieusement les intérêts de ceux qui l’avaient favorisée.
Les détails de
l’évasion, Martial pensait les connaître aussi exactement que les évadés
eux-mêmes... Il était l’auteur, s’ils avaient été les acteurs du drame de la
nuit.
Il s’abusait, il ne
tarda pas à se l’avouer.
L’enquête, dès les
premiers pas, révéla des circonstances qui lui parurent inexplicables.
Il était clair, et la
disposition des lieux le démontrait, que pour recouvrer leur liberté, le baron
d’Escorval et le caporal Bavois avaient eu à accomplir deux descentes
successives.
Ils avaient dû,
d’abord, descendre de la fenêtre de la prison jusque sur la saillie qui se
trouvait au pied de la tour plate. Il leur avait ensuite fallu se laisser
glisser de cette saillie jusqu’au bas des rochers à pic.
Pour réaliser cette
double opération, et les prisonniers l’avaient réalisée, puisqu’ils s’étaient
échappés, deux cordes leur étaient indispensables. Martial les avait apportées,
on eût dû les retrouver.
Eh bien! on n’en
retrouvait qu’une, celle que les paysannes avaient aperçue, pendant de la
saillie où elle était accrochée à une pince de fer.
De la fenêtre à la
saillie, point de corde...
Ce fait sauta aux
yeux de tout le monde.
—Voilà qui est
extraordinaire! murmura Martial devenu pensif.
—Tout à fait
bizarre!... approuva M. de Courtomieu.
—Comment diable s’y
sont-ils pris pour arriver de la fenêtre du cachot à cette étroite corniche?...
—C’est ce qui ne se
comprend pas...
Martial allait
trouver une bien autre occasion de s’étonner.
Ayant examiné la
corde restant, celle qui avait servi pour la seconde descente, il reconnut
qu’elle n’était pas d’un seul morceau. On avait noué bout à bout les deux
cordes qu’il avait apportées... La plus grosse évidemment ne s’était pas
trouvée assez longue.
Comment cela se
faisait-il?... Le duc avait-il donc mal évalué la hauteur du rocher?... l’abbé
Midon avait-il mal pris ses mesures?...
Il aunait cette
grosse corde de l’oeil, et positivement il lui semblait qu’elle avait été
raccourci... elle lui avait paru avoir un bon tiers en plus, pendant qu’on la
lui roulait autour du corps pour l’entrer dans la citadelle.
—Il sera survenu
quelque accident imprévu, disait-il à son père et au marquis de Courtomieu;
mais lequel?...
—Eh!... que nous
importe? répondait le marquis; vous avez la lettre compromettante, n’est-ce
pas?...
Mais Martial était de
ces esprits qui ne sauraient rester en repos tant qu’ils sont en face d’un
problème à résoudre.
Il voulut, quoi que
put lui dire M. de Courtomieu, aller inspecter le bas des rochers.
Juste sous la corde,
se voyaient de larges taches de sang.
—Un des prisonniers
est tombé, fit Martial vivement, et s’est dangereusement blessé!
—Par ma foi!...
s’écria le duc de Sairmeuse, le sieur Escorval se serait brisé les os que j’en
serais ravi.
Martial rougit, et
regardant fixement son père:
—Je suppose,
monsieur, prononça-t-il froidement, que vous ne pensez pas un mot de ce que
vous dites... Nous nous sommes engagés sur l’honneur de notre nom à sauver M.
le baron d’Escorval, s’il s’était tué ce serait un malheur pour nous, monsieur,
un très grand malheur!...
Quand son fils
prenait ce ton hautain et glacé, le duc ne trouvait rien à répondre; il s’en
indignait, mais c’était plus fort que lui.
—Bast!... fit M. de
Courtomieu, si ce coquin-là s’était seulement blessé, nous le saurions...
Ce fut l’opinion de
Chupin qui, mandé par le duc, venait d’arriver.
Mais le vieux
maraudeur, si loquace d’ordinaire et si empressé, répondit brièvement, et,
chose étrange, n’offrit point ses services.
De son imperturbable
assurance, de son impudence familière, de son sourire obséquieux et bas, rien
ne restait.
Son oeil trouble, la
contraction de ses traits, son air sombre, le tressaillement qui par
intervalles le secouait, tout trahissait la détresse de son âme...
Si visible était le
changement, que M. de Sairmeuse le remarqua.
—Quelle mésaventure
t’est arrivée, maître Chupin? demanda-t-il.
—Il est arrivé,
répondit d’une voix rauque l’ancien braconnier, que pendant que je me rendais
ici, les enfants de la ville m’ont jeté de la boue et des pierres... Je
courais, ils me poursuivaient en criant: Traître!... Infâme!...
Ses poings se
crispaient dans le vide, comme s’il eût médité quelque vengeance, et il ajouta:
—Ils sont contents,
les gens de Montaignac, ils savent l’évasion du baron et ils se réjouissent.
Hélas!... cette joie
des habitants de Montaignac devait être de courte durée.
Ce jour était désigné
pour l’exécution des condamnés à mort.
Jugés par un conseil
de guerre, ils devaient être passés par les armes.
C’était un vendredi.
A midi, les portes
furent fermées et les troupes prirent les armes.
L’impression fut
profonde, terrible, quand les funèbres roulements des tambours annoncèrent les
préparatifs de l’épouvantable holocauste.
La consternation et
une sorte d’épouvante se répandirent dans la ville; un silence de mort se fit,
qui de proche en proche gagna tous les quartiers; les rues devinrent désertes
et bientôt on put voir chaque habitant fermer ses fenêtres et ses portes...
Enfin, comme trois
heures sonnaient, les portes de la citadelle s’ouvrirent et donnèrent passage à
quatorze condamnés, qui s’avancèrent lentement, accompagnés chacun d’un
prêtre...
Quatorze!... Pris de
remords et d’effroi au dernier moment, M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse
avaient suspendu l’exécution de six condamnés, et en ce moment même, un
courrier emportait vers Paris six demandes de grâce, signées par la commission
militaire.
Chanlouineau n’était
pas au nombre de ceux pour qui on sollicitait la clémence royale...
Tiré de son cachot,
sans avoir appris si oui ou non sa lettre avait été inutile, il comptait avec
une poignante anxiété les condamnés...
Il y eut un moment où
ses regards eurent une telle expression d’angoisse, que le prêtre qui
l’accompagnait se pencha vers lui en murmurant:
—Qui cherchez-vous
des yeux, mon fils?...
—Le baron d’Escorval.
—Il s’est évadé cette
nuit.
—Ah!... je mourrai
donc content!... s’écria l’héroïque paysan.
Il mourut sans pâlir,
comme il se l’était promis, calme et fier, le nom de Marie-Anne sur les
lèvres...
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