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C’est entre l’abbé
Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la place d’Armes de Montaignac,
qu’avaient été discutées et arrêtées les conditions de l’évasion du baron
d’Escorval.
Une difficulté tout
d’abord s’était présentée qui avait failli rompre la négociation:
—Rendez-moi ma
lettre, disait Martial, et je sauve le baron.
—Sauvez le baron,
répondait l’abbé, et votre lettre vous sera rendue.
Mais Martial était de
ces natures que l’ombre seule de la contrainte exaspère.
L’idée qu’il
paraîtrait se rendre à des menaces, quand en réalité il ne se rendait qu’aux
larmes de Marie-Anne, lui fit horreur.
—Voici mon dernier
mot, monsieur le curé, prononça-t-il. Remettez-moi à l’instant ce brouillon que
m’a arraché une ruse de Chanlouineau, et je vous jure sur l’honneur de mon nom,
que tout ce qu’il est humainement possible de faire pour sauver le baron, je le
ferai... Sinon si vous vous défiez de ma parole, bonsoir.
La situation était
désespérée, le danger pressant, le temps mesuré... Le ton de Martial annonçait
une résolution inébranlable.
L’abbé pouvait-il
hésiter?
Il tira la lettre de
sa poche, et la tendant à Martial:
—Voici, monsieur!
prononça-t-il d’une voix solennelle, souvenez-vous que vous venez d’engager
l’honneur de votre nom.
—Je me souviendrai,
monsieur le curé... Allez chercher les cordes.
C’est ainsi que les
choses s’étaient passées.
C’est dire la douleur
de l’abbé Midon quand eut lieu l’épouvantable chute du baron, et sa stupeur
quand Maurice s’écria que la corde avait été coupée.
—C’est ma confiance
qui tue le baron!... dit-il.
Et cependant il ne
pouvait se résoudre à charger Martial de cette exécrable action. Elle trahissait
une profondeur de scélératesse et d’hypocrisie qu’on ne rencontre guère chez
les hommes de moins de vingt-cinq ans.
Mais il avait sur ses
émotions la puissance du prêtre. Nul ne put soupçonner le secret de ses
pensées. Il resta maître de soi, et c’est avec les apparences du plus
inaltérable sang-froid qu’il donna sur place les premiers soins au baron et
qu’il régla les détails de la fuite.
Quand il vit M.
d’Escorval installé chez Poignot, quand il eût vu s’éloigner le cortège destiné
à donner le change, il respira.
Ce seul fait que le
baron avait pu supporter le transport, trahissait dans ce pauvre corps brisé
une intensité de vie qu’on n’y eût pas soupçonnée.
L’important, à cette
heure, était de se procurer les instruments de chirurgie et les médicaments
qu’exigeait l’état du blessé.
Mais où, mais comment
se les procurer?
La police du marquis
de Courtomieu épiait les médecins et les pharmaciens de Montaignac, espérant
arriver par eux, et à leur insu, jusqu’aux blessés du soulèvement.
Le passé de l’abbé
Midon sauva le présent.
Lui qui s’était fait
la Providence des malheureux de sa paroisse, lui qui, pendant dix ans, avait
été le médecin et le chirurgien des pauvres, il avait à sa cure une trousse
presque complète, et cette grande boîte de médicaments qu’il portait sur le dos
dans ses tournées.
—Ce soir, dit-il à
Mme d’Escorval, j’irai chercher tout cela.
L’obscurité venue, en
effet, il passa une longue blouse bleue, rabattit sur son visage un large
chapeau de feutre, et se dirigea vers le village de Sairmeuse.
Pas une lumière ne
brillait aux fenêtres du presbytère. Bibiane, la vieille gouvernante, devait
être à bavarder chez les voisins.
L’abbé pénétra dans
cette maison, qui avait été la sienne, en forçant la porte du petit jardin; il
trouva à tâtons ce qu’il voulait, et se retira sans avoir été aperçu...
Et cette nuit-là
même, si quelque espion eût rôdé autour de la ferme du père Poignot, il eût
entendu deux ou trois cris effrayants, sinistres comme ceux de la bête qu’on
égorge.
L’abbé hasardait une
cruelle, mais indispensable opération.
Son coeur tremblait,
mais non la main qui tenait le bistouri, quoique jamais il n’eût rien tenté de
si difficile.
—Ce n’est point sur
ma faible science que je compte, avait-il dit, j’ai mis mon espoir plus haut.
Cet espoir ne fut pas
déçu, car à trois jours de là, le blessé, après une nuit relativement paisible,
parut reprendre connaissance.
Son premier regard
fut pour sa vaillante femme, assise à son chevet, sa première parole fut pour
son fils.
—Maurice?...
demanda-t-il.
—En sûreté!...
répondit l’abbé Midon. Il doit être sur la route de Turin.
Les lèvres de M.
d’Escorval s’agitèrent comme s’il eût murmuré une prière, et d’une voix faible:
—Nous vous devrons
tous la vie, curé, dit-il, car je crois bien que je m’en tirerai.
Tout faisait supposer
qu’il s’en tirerait, en effet, non sans souffrances atroces cependant, non sans
des complications qui parfois faisaient trembler ceux qui l’entouraient.
Plus heureux, Jean
Lacheneur fut sur pied à la fin de la semaine.
En ces circonstances
périlleuses, le père Poignot et ses fils, ces braves gens dont on avait mis le
courage en doute, furent héroïques. Pour que personne ne soupçonnât la présence
de leurs hôtes, ils surent déployer cette finesse de paysan près de laquelle la
rouerie des plus subtils diplomates n’est que simplicité.
Ainsi s’étaient
écoulés quarante jours, quand un soir, c’était le 17 avril, pendant que l’abbé
Midon lisait un journal au baron d’Escorval, la porte du grenier s’entrebâilla
doucement, et un des fils Poignot se montra et disparut aussitôt...
Sans affectation, le
prêtre acheva sa phrase, posa son journal et sortit.
—Qu’est-ce?
demanda-t-il au jeune gars.
—Eh! monsieur le
curé, M. Maurice, Mlle Lacheneur et le vieux caporal viennent d’arriver; ils
voudraient monter.
En trois bonds,
l’abbé Midon descendit le roide escalier.
—Malheureux!...
s’écria-t-il en marchant sur les trois imprudents, que voulez-vous?...
Et s’adressant à
Maurice:
—C’est par vous et
pour vous que votre père a failli mourir!... Craignez-vous donc qu’il en
réchappe, que vous revenez, au risque de montrer aux délateurs le chemin de sa
retraite!... Partez.
Le pauvre garçon,
atterré, balbutiait des excuses inintelligibles. L’incertitude lui avait paru
pire que la mort; il avait appris le supplice de M. Lacheneur; il n’avait pas
réfléchi; il allait s’éloigner; il ne demandait qu’à voir son père; il voulait
seulement embrasser sa mère...
Le prêtre fut
inflexible.
—Une émotion peut
tuer votre père, déclara-t-il; apprendre à votre mère votre retour et à quels
dangers vous vous êtes follement exposé, serait lui enlever toute sécurité...
Retirez-vous... Repassez la frontière cette nuit même.
Jean Lacheneur,
témoin de cette scène, s’approcha.
—Je m’éloignerai
aussi, monsieur le curé, dit-il, et je vous prierai de garder ma soeur... La
place de Marie-Anne est ici et non sur les grands chemins...
L’abbé Midon se tut,
évaluant les chances bonnes ou mauvaises, puis brusquement:
—Soit, dit-il,
partez; je n’ai vu votre nom sur aucune liste; on ne vous poursuit pas...
Ainsi séparé tout à
coup de celle qui était sa femme, après tout, Maurice eût voulu se concerter
avec elle, lui adresser ses dernières recommandations, l’abbé ne le permit pas.
—Fuyez!... dit-il
encore en entraînant Marie-Anne... Adieu!
Le prêtre s’était
trop hâté.
Lorsque Maurice avait
tant besoin des conseils de sa sagesse, il le livrait aux inspirations de la
haine furieuse de Jean Lacheneur.
Dès qu’ils furent
dehors:
—Voilà donc, s’écria
Jean, l’oeuvre des Sairmeuse et du marquis de Courtomieu!... Je ne sais, moi,
où ils ont jeté le corps de mon père exécuté; vous ne pouvez, vous, embrasser
votre père, lâchement, traîtreusement assassiné par eux!...
Il eut un éclat de
rire nerveux, strident, terrible, et d’une voix rauque poursuivit:
—Et cependant, si
nous gravissions cette éminence, nous apercevrions, dans le lointain, le
château de Sairmeuse illuminé... Ce soir, on fête le mariage de Martial et de
Mlle Blanche... Nous errons à l’aventure, nous, sans amis, sans asile; là-bas,
ils tiennent table, ils rient, les verres se choquent.
Il n’en fallait pas
tant pour rallumer toutes les colères de Maurice. Tout son sang afflua à son
cerveau. Il oublia tout pour se dire que troubler cette fête de sa présence
serait une vengeance digne de lui.
—Je vais aller provoquer
Martial, s’écria-t-il, à l’instant, chez lui...
Mais Jean
l’interrompit.
—Non, dit-il, pas
cela!... Ils sont lâches, ils vous feraient arrêter. Il faut écrire, je
porterai la lettre.
Le caporal Bavois les
entendait, il eût pu s’opposer à leur folie...
Mais non... il
trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique leur fureur de vengeance,
et jugeant qu’ils «n’avaient pas froid aux yeux» il les estimait davantage...
A tous risques, ils
entrèrent donc dans le premier bouchon qu’ils rencontrèrent sur leur route, et
la provocation fut écrite et confiée à Jean Lacheneur....
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