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Troubler la fête du
château de Sairmeuse, changer en tristesse la joie d’un premier jour de
mariage, épouvanter de sinistres présages l’union de Martial et de Mlle Blanche
de Courtomieu...
Voilà, en vérité,
tout ce qu’espérait Jean Lacheneur.
Quant à croire que
Martial triomphant et heureux accepterait le cartel de Maurice, misérable et
proscrit... il ne le croyait pas.
Même, tout en
attendant Martial dans le vestibule du château, il s’armait contre les mépris
et les railleries dont ne manquerait pas de l’accabler tout d’abord,
présumait-il, ce froid et hautain gentilhomme qu’il venait défier.
L’accueil évidemment
bienveillant de Martial le déconcerta un peu...
Il se remit, en
voyant le prodigieux effet que produisait la provocation mortellement
offensante de Maurice.
—Nous avons frappé
juste!... pensait-il.
Martial lui ayant
pris la main pour l’entraîner, il ne résista pas...
Et pendant qu’il traversait
les salons ruisselants de lumière, tout en fendant les groupes d’invités
surpris, Jean ne songeait ni à ses gros souliers ferrés ni a ses habits de
paysan.
Tout palpitant
d’anxiété, il se demandait;
—Que va-t-il se
passer?...
Il le sut bientôt.
Appuyé au chambranle
doré de la porte de la galerie, il assista à la terrible scène du petit salon.
Il vit Martial de
Sairmeuse, ivre de colère, jeter à la face du marquis de Courtomieu la lettre
de Maurice d’Escorval.
On eût cru que rien
de tout cela ne le touchait, tant il restait froid et immobile, pâle, les
lèvres pincées, les yeux baissés... Mais ces apparences mentaient. Son coeur se
dilatait en une espèce de jouissance, et s’il baissait les yeux, c’est qu’il ne
voulait pas qu’on pût voir quelle joie immense y éclatait.
Jamais il n’eût osé
souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si terrible.
Et cependant ce
n’était rien encore...
Après avoir écarté
brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s’opposait à sa sortie, qui
s’accrochait désespérément à ses vêtements, Martial reprit le bras de Jean
Lacheneur.
—Arrivez!... lui
dit-il d’une voix frémissante. Suivez-moi!...
Jean le suivit.
Ils traversèrent de
nouveau la grande galerie, au milieu des invités pétrifiés; mais, au lieu de
gagner le vestibule, Martial s’empara d’un candélabre allumé sur une console et
ouvrit une petite porte qui donnait sur un escalier de service.
—Où me
conduisez-vous?... demanda Jean Lacheneur.
Martial, qui avait
déjà gravi deux ou trois marches, se retourna:
—Avez-vous donc peur?
fit-il.
L’autre haussa les
épaules, et froidement:
—Si vous le prenez
ainsi, prononça-t-il, montons.
Ils montèrent au
second étage du château et arrivèrent à un appartement à demi démeublé, où tout
était en désordre.
C’était l’appartement
de garçon de Martial. La veille au soir, il avait bien cru qu’il y couchait
pour la dernière fois.
Cet appartement,
autrefois, était celui de Jean Lacheneur lorsqu’il venait passer les vacances
près de son père, et rien n’y avait été changé. Il reconnaissait les rideaux à
ramages, les grandes rosaces du tapis et jusqu’au vieux fauteuil où il avait lu
tant de romans en cachette.
Dès qu’ils furent
entrés, Martial courut à un petit secrétaire resté dans un angle, le brisa
plutôt qu’il ne l’ouvrit et prit dans un tiroir un papier plié fort menu qu’il
glissa dans sa poche.
Bien qu’il parût agir
dans la plénitude de sa volonté, un observateur eût été effrayé de ses
mouvements saccadés, de sa pâleur et de l’éclat de ses yeux. Les fous, quand
ils paraissent se conduire le plus raisonnablement, se trahissent par un
extérieur pareil.
—Maintenant, dit-il,
partons... Il faut éviter une scène; mon père et... ma femme me cherchent sans
doute... Nous nous expliquerons dehors.
Ils descendirent en
toute hâte, sortirent par les jardins et eurent bientôt atteint la longue
avenue de Sairmeuse.
Alors Jean Lacheneur
s’arrêta court.
—Venir si loin pour
un oui ou un non, était je crois inutile, dit-il. Enfin, vous l’avez voulu. Que
dois-je répondre à Maurice d’Escorval?
—Rien! Vous allez me
conduire près de lui.
—Vous?...
—Oui, moi!... Il faut
que je le voie, que je lui parle, que je me justifie... Marchons!
Mais Jean Lacheneur
ne bougea pas.
—Ce que vous me
demandez est impossible, prononça-t-il.
—Pourquoi?
—Parce que Maurice
est poursuivi. S’il était pris, il serait traduit devant la Cour prévôtale et
sans doute condamné a mort. Il se cache, il a trouvé une retraite sûre, je n’ai
pas le droit de la faire connaître.
En fait de retraite
sûre, Maurice n’avait alors que la bois voisin, où, en compagnie du caporal
Bavois, il attendait le retour de Jean.
Mais Jean n’avait pu
résister à la tentation de prononcer cette réponse, plus insultante que s’il
eût dit simplement:
—Nous craignons les
délateurs!...
La preuve que Martial
n’était pas soi, c’est que lui si fier, si violent, il ne releva pas l’outrage.
—Vous vous défiez de
moi!... fit-il tristement.
Jean Lacheneur se
tut, nouvelle offense.
—Cependant, insista
Martial, après ce que vous venez de voir et d’entendre, vous ne pouvez plus me
soupçonner d’avoir coupé les cordes que j’ai portées au baron d’Escorval.
—Non... Je suis
persuadé que vous êtes innocent de cette atroce lâcheté.
—Vous avez vu comment
j’ai puni celui qui a osé compromettre l’honneur du nom de Sairmeuse... Et
celui-là, cependant, est le père de la jeune fille que j’ai épousée aujourd’hui
même...
—J’ai vu!... mais je
vous répondrai quand même: impossible!
Véritablement, Jean
était stupéfait de la patience,—il faut dire plus,—de l’humble résignation de
Martial.
Au lieu de se
révolter, Martial tira de sa poche le papier qu’il était allé prendre à son
appartement, et le tendant à Jean:
—Ceux qui m’infligent
cette honte qu’on doute de ma parole, seront châtiés, dit-il d’une voix
sourde... Vous ne croyez pas à ma sincérité, Jean, en voici une preuve que je
comptais remettre a Maurice et qui vous rassurera...
—Qu’est-ce que cette
preuve?...
—Le brouillon écrit
de ma main, en échange duquel mon père a favorisé l’évasion du baron
d’Escorval... Un inexplicable pressentiment m’a empêché de brûler cette pièce
compromettante... je m’en réjouis aujourd’hui. Reprenez cette lettre, elle me
remet à votre discrétion.
Tout autre que Jean
Lacheneur eût été touché de cette grandeur d’âme, que d’aucuns eussent taxée
d’héroïque niaiserie.
Jean demeura
implacable. Il avait au coeur une de ces haines que rien ne désarme, qui
circulent dans les veines comme le sang, que nulles satisfactions
n’assouvissent, qui loin de s’affaiblir avec les années, grandissent et
deviennent plus terribles.
Il eût tout sacrifié,
il sacrifia tout en ce moment, le malheureux! à l’ineffable jouissance de voir
à ses pieds ce fier marquis qu’il exécrait.
—Bien, dit-il, je
remettrai cela à Maurice.
—C’est un gage
d’alliance, ce me semble?
Jean Lacheneur eut un
geste terrible d’ironie et de menace.
—Un gage d’alliance!
s’écria-t-il, comme vous y allez, monsieur le marquis!... Avez-vous donc oublié
tout le sang qui a coulé entre nous? Vous n’avez pas coupé les cordes, soit!...
Mais qui donc a condamné à mort le baron d’Escorval innocent? N’est-ce pas le
duc de Sairmeuse? Une alliance!... Vous oubliez donc que vous et les vôtres
vous avez conduit mon père à l’échafaud!... Comment avez-vous remercié cet
homme dont l’héroïque probité vous a rendu une fortune!... Vous avez essayé de
séduire sa fille, ma pauvre Marie-Anne... Vous ne l’avez pas séduite, mais vous
l’avez bien perdue de réputation.
—J’ai offert mon nom
et ma fortune à votre soeur.
—Je l’eusse tuée de
ma main si elle eût accepté!... C’est que je n’oublie pas, moi, et je vous le
prouverai... Si jamais quelque grand malheur atteint la noble famille de
Sairmeuse, pensez à Jean Lacheneur... Sa main y sera pour quelque chose...
Il s’emportait, il
s’oubliait; une violente secousse de sa volonté lui rendit sa froideur, et d’un
ton posé il ajouta:
—Et si vous tenez
tant à voir Maurice, soyez demain à la lande de la Rèche à midi, il y sera. Au
revoir!...
Ayant dit, il se jeta
brusquement de côté, franchit d’un bond le talus de l’avenue, et disparut dans
les ténèbres...
—Jean!... cria
Martial d’une voix presque suppliante; Jean! revenez; écoutez-moi!
Pas de réponse...
Et bientôt, le bruit
des souliers ferrés du frère de Marie-Anne s’éteignit sur la terre labourée...
Une sorte
d’étourdissement, comme après une chute, s’était emparé du jeune marquis de
Sairmeuse, et il restait debout à la même place au milieu de l’avenue,
immobile, sans projets et sans pensées...
Un cheval qui passait
à fond de train, lancé du côté de Montaignac, et qui en passant faillit
l’écraser, le tira de cet anéantissement.
Il tressaillit comme
un homme éveillé en sursaut, et la conscience de ses actes qu’il avait perdue
en lisant la provocation de Maurice lui revint.
Maintenant, il
pouvait juger sa conduite, comme l’ivrogne qui, l’ivresse dissipée, constate
avec épouvante ses extravagances.
Etait-ce vraiment
lui, Martial, le flegmatique railleur, l’homme qui vantait son sang-froid et
son insensibilité parfaite, qui s’était laissé emporter ainsi!
Hélas! oui. Et quand
Blanche de Courtomieu, désormais la marquise de Sairmeuse, accusait Marie-Anne,
la clairvoyance de sa jalousie ne la trompait pas absolument...
Martial, qui eût
dédaigné l’opinion du monde entier, fut comme frappé de vertige, à l’idée que
Marie-Anne le méprisait sans doute, et qu’elle le tenait pour un traître et
pour un lâche...
C’est pour elle que,
dans un accès de rage, il avait voulu une éclatante justification.
S’il suppliait Jean
de le conduire près de Maurice d’Escorval, c’est que près de Maurice il
espérait trouver Marie-Anne pour lui dire:
—Les apparences
étaient contre moi, mais je suis innocent, et je l’ai prouvé en démasquant le
coupable.
C’est à Marie-Anne
qu’il eût voulu remettre le brouillon qu’il avait conservé, se disant qu’à tout
le moins il l’étonnerait à force de générosité...
Son attente avait été
trompée, et il n’apercevait plus de réel qu’un scandale inouï.
—Ce sera le diable à
arranger, cet esclandre... se dit-il; mais bast!... personne n’y pensera plus
dans un mois. Le plus court est d’aller au devant des commentaires...
Rentrons!...
Il disait cela:
«rentrons,» du ton le plus délibéré. Le fait est qu’à mesure qu’il approchait
du château, sa résolution chancelait.
La fête de ses noces,
qui devait être si magnifique, était déjà terminée; les invités ne se
retiraient pas, ils s’enfuyaient...
Martial réfléchissait
qu’il allait se trouver seul entre sa jeune femme, son père et le marquis de
Courtomieu. Que de reproches alors, de cris, de larmes, de colère et de
menaces!... Et il affronterait tout cela...
—Ma foi! non!...
prononça-t-il à demi-voix, pas si bête... Laissons-leur la nuit pour se calmer,
je reparaîtrai demain...
Mais où passer la
nuit?... Il était en costume de cérémonie, nu-tête, et il commençait à avoir
froid... La maison occupée par le duc à Montaignac était une ressource.
—J’y trouverai un
lit, songea-t-il, des domestiques, d’autres habits, du feu, et demain un cheval
pour revenir.
C’était une longue
traite à faire à pied, mais dans sa disposition d’esprit cela ne lui déplut
pas.
Le domestique qui
vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de son haut en le
reconnaissant...
—Vous, monsieur le
marquis!...
—Oui, moi!...
Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m’y des vêtements pour me
changer...
Le valet obéit, et
bientôt Martial se trouva seul, étendu sur un canapé devant la cheminée.
—Il serait beau de
dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le dessus.
Il essaya, mais il
n’était pas de cette force.
Sa pensée lui
échappait pour s’envoler à Sairmeuse, dans cette chambre nuptiale où il avait
prodigué les plus exquises recherches du luxe.
Il eut dû y être à
cette heure, près de Blanche, cette jeune femme si jolie qui était la sienne,
qu’il n’aimait pas, mais dont il était passionnément aimé...
Pourquoi l’avoir
abandonnée?... Etait-elle donc responsable de l’infamie du marquis de Courtomieu?
—Pauvre fille!...
pensait-il, quelle nuit de noces!...
Au jour, cependant,
il s’endormit d’un sommeil fiévreux, et il était plus de neuf heures quand il
s’éveilla.
Il se fit servir à
déjeuner, décidé à rentrer à Sairmeuse, et il mangeait de bon appétit, quand
tout à coup:
—Qu’on me selle un
cheval, s’écria-t-il. Vite!... très-vite!...
Il venait de se
rappeler le rendez-vous de Maurice... Pourquoi ne pas s’y rendre!...
Il s’y rendit, et,
grâce à la rapidité de son cheval, il mettait pied à terre à la Rèche comme
sonnait la demie de onze heures.
Les autres ne devant
pas être arrivés encore; il attacha son cheval à un arbre du petit bois de
sapins, et lestement il gagna le point culminant de la lande.
Là avait été
autrefois la masure de Lacheneur... Il n’en restait que les quatre murs,
noircis par l’incendie et à demi-éboulés...
Depuis un moment,
Martial contemplait ces ruines, non sans une violente émotion, quand il
entendit un grand froissement dans les ajoncs.
Il se retourna:
Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient...
Le vieux soldat
portait sous le bras un long et étroit paquet enveloppé de serge: c’était des
épées que, pendant la nuit, Jean Lacheneur était allé chercher à Montaignac,
chez un officier à demi-solde.
—Nous sommes fâchés,
monsieur, commença Maurice, de vous avoir fait attendre. Remarquez toutefois
qu’il n’est pas midi... Puis nous comptions peu sur vous...
—Je tenais trop à
me... justifier, interrompit Martial, pour n’être pas exact.
Maurice haussa
dédaigneusement les épaules.
—Il ne s’agit pas de
se justifier, monsieur, dit-il d’un ton rude jusqu’à la grossièreté, mais de se
battre.
Si insultants que
fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla pas.
—Ou le malheur vous
rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur ici présent ne vous a rien dit.
—Jean m’a tout
raconté...
—Eh bien, alors?...
Le sang-froid de
Martial devait jeter Maurice hors de soi.
—Alors, répondit-il,
avec une violence inouïe, ma haine est pareille, si mon mépris a diminué...
Vous me devez une rencontre, monsieur, depuis le jour où nos regards se sont
croisés sur la place de Sairmeuse, en présence de Mlle Lacheneur... Vous m’avez
dit ce jour-là: «Nous nous retrouverons!» Nous voici face à face... Quelle
insulte vous faut-il pour vous décider à vous battre?...
Un flot de sang
empourpra le visage du marquis de Sairmeuse; il saisit une des épées que lui
présentait le caporal Bavois, et tombant en garde:
—Vous l’aurez voulu,
dit-il d’une voix stridente... Le souvenir de Marie-Anne ne peut plus vous
sauver...
Mais les fers étaient
à peine croisés, qu’un cri de Jean et du caporal Bavois arrêta le combat.
—Les soldats!...
crièrent-ils, fuyons!...
Une douzaine de
soldats, en effet, approchaient courant de toutes leurs forces.
—Ah! je l’avais bien
dit!... s’écria Maurice, le lâche est venu, mais il avait prévenu les
gendarmes!...
Il bondit en arrière,
et brisant son épée sur son genou, il en lança les tronçons à la face de
Martial en disant:
—Voilà ton salaire,
misérable!...
—Misérable!...
répétèrent Jean et le caporal Bavois, traître!... infâme!...
Et ils s’enfuirent
laissant Martial foudroyé...
Un prodigieux effort
le remit. Les soldats arrivaient; il courut au sous-officier qui les
commandait, et d’une voix brève:
—Me
reconnaissez-vous?...
—Oui, répondit le
sergent, vous êtes le fils du duc de Sairmeuse.
—Eh bien, je vous
défends de poursuivre ces gens qui fuient!...
Le sergent hésita
d’abord, puis d’un ton décidé:
—Je ne puis vous
obéir, monsieur, j’ai ma consigne.
Et s’adressant à ses
hommes:
—Allons, vous autres,
haut le pied!
Il allait donner
l’exemple, Martial le retint par le bras.
—Du moins, fit-il,
vous ne refuserez pas de me dire qui vous envoie...
—Qui?... le colonel,
parbleu! d’après les ordres que le grand prévôt, M. de Courtomieu, lui a
envoyés hier soir par un homme à cheval... Nous sommes en embuscade en bas,
dans le bois, depuis le point du jour... Mais lâchez-moi, sacré tonnerre!...
vous allez me faire manquer mon expédition...
Il s’échappa, et
Martial, plus trébuchant qu’un homme ivre, descendit la lande et alla reprendre
son cheval.
Mais il ne rentra pas
au château de Sairmeuse... Il revint à Montaignac, et passa le reste de
l’après-midi enfermé dans sa chambre.
Et le soir même il
expédiait à Sairmeuse deux lettres...
L’une à son père,
l’autre à sa jeune femme.
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