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Il faut avoir vécu au
fond des campagnes pour savoir au juste avec quelle prestigieuse rapidité une
nouvelle s’y propage et vole de bouche en bouche. Parfois, c’est à confondre
l’esprit.
Ainsi, le soir même
des scènes du château de Sairmeuse, la rumeur en arrivait aux infortunés cachés
à la ferme du père Poignot.
Il n’y avait pas
trois heures que Maurice, Jean Lacheneur et le caporal Bavois s’étaient
éloignés en promettant de repasser la frontière cette nuit même.
Après mûres
réflexions, l’abbé Midon avait décidé qu’on ne dirait rien à M. d’Escorval de
la brusque apparition du son fils et qu’on lui dissimulerait même la présence
de Marie-Anne.
Son état était si
alarmant encore, que la moindre émotion pouvait décider quelque complication
mortelle.
Vers les dix heures,
le baron s’étant assoupi, l’abbé Midon et Mme d’Escorval étaient descendus dans
une salle basse de la ferme, pour causer librement avec Marie-Anne, quand
l’aîné des fils Poignot parut la figure bouleversée.
Ce grave gars était
sorti après souper avec plusieurs de ses camarades, pour aller admirer de loin
les splendeurs des fêtes de Sairmeuse, et il revenait en toute hâte apprendre
aux hôtes de son père les étranges événements de la soirée.
—C’est
inconcevable!... murmurait l’abbé Midon abasourdi.
Pas si inconcevable,
le prêtre l’eût bien compris, si l’idée lui fût venue d’observer Marie-Anne.
Elle était devenue
plus rouge que le feu, elle baissait la tête, et autant que possible s’écartait
du cercle de la lumière.
C’est qu’il ne lui
était pas possible de méconnaître un trait de cette grande passion que le jeune
marquis de Sairmeuse lui avait déclaré, le soir où il lui avait offert son nom
en même temps qu’il lui avouait son aversion pour sa fiancée.
Ce qui s’était passé
dans l’âme de Martial, il lui semblait qu’elle le devinait.
Mais l’abbé Midon
était trop préoccupé pour rien voir. Son premier étonnement dissipé, il était
devenu sombre, et le froncement de ses sourcils trahissait l’effort de sa
pensée.
Il ne sentait que
trop, et les autres comprenaient comme lui, que ces étranges événements
rendaient leur situation plus périlleuse que jamais.
—Il est inouï,
murmurait-il, que Maurice ait osé cette folie, après ce que je venais de lui
dire; l’ennemi le plus cruel du baron d’Escorval n’agirait pas autrement que
son fils... Enfin, attendons à demain avant de rien décider.
Le lendemain, on
apprit la rencontre de la Rèche. Un paysan, qui avait assisté de loin aux
préliminaires de ce duel qui ne devait pas finir, put donner les détails les
plus circonstanciés.
Il avait vu les deux
adversaires tomber en garde, puis les soldats accourir et se mettre à la
poursuite de Maurice, de Jean et de Bavois.
Mais il était sûr
aussi que les soldats en avaient été pour leurs peines. Il les avait rencontrés
sur les cinq heures, harassés et furieux.
Le sous-officier
disait que l’expédition avait manqué par la faute de Martial qui l’avait retenu
une minute...
Ce même jour, le père
Poignot vint conter à l’abbé Midon que le duc de Sairmeuse et le marquis de
Courtomieu étaient brouillés... C’était le bruit du pays. Le marquis était
rentré au château de Courtomieu avec sa fille, et le duc était parti pour
Montaignac...
Cette dernière
nouvelle devait rassurer l’abbé Midou; mais ses transes avaient été trop
poignantes pour échapper au baron d’Escorval.
—Vous avez quelque
chose, curé, lui dit-il.
—Rien, monsieur le
baron, rien absolument.
—Aucun péril nouveau
ne nous menace?
—Aucun, je vous jure.
L’assurance du prêtre
et ses protestations ne semblèrent pas convaincre M. d’Escorval.
—Oh!... ne jurez pas,
curé... Avant-hier soir, tenez, quand vous êtes remonté ici, à mon réveil, vous
étiez plus pâle que la mort, et ma femme, certainement, venait de pleurer...
pourquoi?...
D’ordinaire, quand
l’abbé Midon ne voulait pas répondre à certaines questions de son malade, il
lui imposait silence, en lui disant, ce qui était vrai d’ailleurs, que s’agiter
et parler, c’était retarder sa guérison...
Habituellement, le
baron obéissait, cette fois il résista.
—Il dépend de vous,
curé, poursuivit-il, de me rendre ma tranquillité... Avouez-le, vous tremblez
qu’on ne découvre ma retraite... Cette crainte me torture aussi... Eh bien!...
jurez-moi que vous ne me laisserez pas reprendre vivant, et vous me rendez la
paix...
—Je ne puis jurer
cela! murmura l’abbé en pâlissant.
Le regard de M.
d’Escorval se voila:
—Et pourquoi donc?
insista-t-il... Si j’étais repris, qu’arriverait-il? On me soignerait, et dès
que je pourrais me tenir debout, on me fusillerait... Serait-ce donc un crime
que de m’épargner l’horreur du supplice... Voyons, curé, vous êtes mon meilleur
ami, n’est-ce pas? jurez-moi de me rendre ce suprême service... Voulez-vous que
je vous maudisse de m’avoir sauvé la vie...
L’abbé ne répondit
pas, mais son oeil, volontairement ou non, s’arrêta avec une expression étrange
sur la boîte de médicaments posée sur la table.
Voulait-il donc dire:
—Je ne ferai rien;
mais là vous trouveriez du poison...
M. d’Escorval le
comprit ainsi, car c’est avec l’accent de la reconnaissance qu’il murmura:
—Merci!...
Persuadé que
désormais il était le maître de sa vie, qu’il aurait du poison sous la main
s’il était découvert, le baron respirait librement.
De ce moment, sa
situation, si longtemps désespérée, s’améliora visiblement et d’une façon
soutenue.
—Je me moque à cette
heure de tous les Sairmeuse du monde, disait-il avec une gaieté qui certes
n’était pas feinte, je puis attendre paisiblement mon rétablissement.
De son côté, l’abbé
Midon reprenait confiance. Les jours s’écoulaient et ses sinistres
appréhensions ne se réalisaient pas.
Loin de provoquer un
redoublement de sévérités, l’imprudence affreuse de Maurice et de Jean
Lacheneur avait été comme le point de départ d’une indulgence universelle.
On eût dit un parti
pris des autorités de Montaignac d’oublier et de faire oublier, s’il était
possible, la conspiration de Lacheneur et les abominables représailles dont
elle avait été le prétexte.
Maintenant, toutes
les nouvelles qui parvenaient à la ferme, calmaient une inquiétude, ou étaient
une garantie de sécurité.
On sut d’abord, par
un colporteur, que Maurice et le brave caporal Bavois avaient réussi à gagner
le Piémont.
De Jean Lacheneur, il
n’en était pas question, on supposait qu’il n’avait pas quitté le pays, mais on
n’avait aucune raison de craindre pour lui, puisqu’il n’était porté sur aucune
des listes de poursuites...
Plus tard, on apprit
que M. de Courtomieu venait de tomber malade, qu’il ne sortait plus de chez lui
et que Mme Blanche ne quittait pas son chevet.
Une autre fois, le
père Poignot raconta en revenant de Montaignac que le duc de Sairmeuse était
allé passer huit jours à Paris, qu’il était de retour avec une décoration de
plus, signe évident de faveur, et qu’il avait fait à tous les conjurés
condamnés à la prison la remise de leur peine.
Douter n’était pas
possible, car le journal de Montaignac mentionnait le surlendemain toutes ces
circonstances.
L’abbé Midon n’en
revenait pas.
—Voilà qui prouve
bien l’inanité des prévisions humaines, disait-il à Mme d’Escorval, ce qui
devait nous perdre nous sauvera.
C’est que ce
changement si heureux, ce brusque revirement, l’abbé Midon l’attribuait
uniquement à la rupture du marquis de Courtomieu et du duc de Sairmeuse.
Si grande que fût sa
perspicacité, il fut comme tout le monde dupe des apparences.
Il pensait ce qui se
disait tout haut dans le pays, ce que les officiers à demi-solde de Montaignac
eux-mêmes répétaient:
—Décidément, ce duc
de Sairmeuse vaut mieux que sa réputation, et s’il s’est montré implacable
c’est qu’il était conseillé par l’odieux marquis de Courtomieu.
Seule, Marie-Anne
soupçonnait la vérité.
Il lui semblait
qu’elle reconnaissait le génie de Martial, cet esprit souple, se plaisant aux
coups de théâtre, toujours épris de l’impossible.
Un secret
pressentiment lui disait que c’était lui qui, secouant son apathie habituelle,
dirigeait avec une habileté souveraine les événements et usait et abusait de
son ascendant sur l’esprit du duc de Sairmeuse.
—Et c’est pour toi,
Marie-Anne, lui disait une voix au dedans d’elle-même, c’est pour toi que
Martial agit ainsi!... Qu’importent à cet insoucieux égoïste tous ces conjurés
obscurs qu’il ne connaît pas!... S’il les protège c’est pour avoir le droit de
te protéger, toi et ceux que tu aimes!... s’il a fait remettre les prisonniers
en liberté, n’est-ce pas qu’il se propose de faire réformer le jugement injuste
qui a condamné à mort le baron d’Escorval innocent!...
Elle sentait diminuer
son aversion pour Martial lorsqu’elle songeait à cela.
Et dans le fait,
n’était-ce pas de l’héroïsme de la part d’un homme dont elle avait repoussé les
offres éblouissantes!...
Pouvait-elle
méconnaître tout ce qu’il y avait de réelle grandeur dans la façon dont
Martial, plutôt que d’être soupçonné d’une lâcheté, avait révélé un secret qui
pouvait renverser la fortune politique du duc de Sairmeuse!...
Et cependant jamais
l’idée de cette grande passion d’un homme vraiment supérieur ne fit battre son
coeur plus vite. Jamais elle n’en éprouva un mouvement d’orgueil...
Hélas!... Rien
n’était plus capable de la toucher; rien ne pouvait plus la distraire de la
noire tristesse qui l’envahissait.
Deux mois après son
arrivée à la ferme du père Poignot, elle n’était plus que l’ombre de cette
belle et radieuse Marie-Anne, qui, jadis sur son passage, recueillait tant de
murmures d’admiration...
Elle maigrissait et
dépérissait à vue d’oeil, pour ainsi dire, ses joues se creusaient. Chaque
matin elle se levait plus pâle que la veille, chaque jour élargissait le cercle
bleuâtre qui cernait ses grands yeux noirs.
Vive et active
autrefois, elle était devenue paresseuse et lente. Elle ne marchait plus, elle
se traînait. Souvent elle restait des journées entières immobile sur une
chaise, les lèvres contractées comme par un spasme, le regard perdu dans le
vide. Parfois de grosses larmes roulaient silencieuses le long de ses joues.
Les gens de la
ferme—et Dieu sait cependant si les campagnards sont durs!—ne pouvaient se
défendre d’émotion en la regardant, et ils la plaignaient.
—Pauvre fille!
répétaient-ils entre eux, ce qu’elle mange ne lui profite guère!... il est vrai
qu’elle ne mange, autant dire, rien.
—Dame! disait le père
Poignot, faut être juste: elle n’a pas de chance... Elle a été élevée comme une
reine, et maintenant la voilà à la charité... Son père a été guillotiné, elle
ne sait ce qu’est devenu son frère... On se ferait du chagrin à moins.
A maintes reprises,
l’abbé Midon, inquiet, l’avait questionnée.
—Vous souffrez, mon
enfant, lui disait-il de sa bonne voix grave, qu’avez-vous?...
—Je ne souffre pas,
monsieur le curé.
—Pourquoi ne pas vous
confier à moi? Ne suis-je pas votre ami? Que craignez-vous?
Elle secouait tristement
la tête et répondait:
—Je n’ai rien à
confier!...
Elle disait: rien.
Et, cependant elle se mourait de douleur et d’angoisses.
Fidèle à la promesse
que lui avait arrachée Maurice, elle n’avait rien dit, ni de sa position, ni de
ce mariage à la fois nul et indissoluble, contracté dans la petite église de
Vigano.
Et elle voyait
approcher avec une inexprimable terreur le moment où il lui serait impossible
de dissimuler sa grossesse.
Déjà elle n’y
parvenait qu’au prix de tortures de tous les instants, et qu’en risquant sa vie
et celle de son enfant.
Et encore
réussissait-elle véritablement?
Deux ou trois fois,
l’abbé Midon avait arrêté sur elle un regard si perspicace, qu’elle en avait
perdu contenance. Etait-il sûr qu’il ne doutât de rien?
Les autres ne
savaient rien, elle en était certaine. Toute autre qu’elle eût peut-être été
soupçonnée, mais elle!... Sa réputation seule la mettait à l’abri de tout
soupçon.... Et nature droite et loyale, elle se révoltait de ce continuel
mensonge; elle s’indignait de voler ainsi son renom de sagesse et de vertu.
—La honte,
pensait-elle, n’en sera que plus grande quand tout se découvrira!...
Ses angoisses étaient
affreuses. Que faire?... Avouer! Elle l’eût osé les premiers jours; maintenant,
elle ne s’en sentait pas le courage.
Fuir?... mais où
aller?... Quel prétexte donner ensuite?... Ne perdrait-elle pas ainsi cet
avenir avec Maurice dont l’espoir seul la soutenait!
Elle songeait à fuir
cependant, quand un événement lui vint en aide, qui lui sembla le salut.
L’argent manquait à
la ferme... Les proscrits ne pouvaient rien tirer du dehors, sous peine de se
livrer, et le père Poignot était à bout de ressources...
L’abbé Midon se
demandait comment sortir d’embarras, quand Marie-Anne lui parla du testament de
Chanlouineau en sa faveur, et de l’argent caché sous la pierre de la cheminée
de la belle chambre.
—Je puis sortir de
nuit, disait Marie-Anne, courir à la Borderie, m’y introduire, prendre l’argent
et l’apporter ici... Il est bien à moi, n’est-ce pas?
Mais le prêtre, après
un moment de réflexion, jugea cette démarche impossible.
—Vous seriez
peut-être vue, dit-il, et qui sait?... arrêtée. On vous interrogerait...
quelles explications plausibles donner? Sans compter que les scellés doivent
avoir été mis partout. Les briser, ce serait donner l’idée qu’un vol a été
commis, c’est-à-dire éveiller l’attention.
—Que faire, alors!
—Agir au grand jour.
Vous n’êtes nullement compromise, vous; reparaissez demain comme si vous
reveniez du Piémont, allez trouver le notaire de Sairmeuse, faites-vous mettre
en possession de votre héritage, et installez-vous à la Borderie...
Marie-Anne
frissonnait...
—Habiter la maison de
Chanlouineau, bégaya-t-elle, moi... toute seule!...
Si le prêtre aperçut
le trouble de la malheureuse, il n’en tint compte.
—Visiblement le ciel
nous protège, ma chère enfant, reprit-il. Je ne vois que des avantages à votre
installation à la Borderie, et pas un inconvénient. Nos communications seront
faciles, et avec quelques précautions, sans danger. Nous choisirons avant votre
départ un point de rendez-vous, et deux ou trois fois par semaine, vous vous y
rencontrerez avec le père Poignot...
L’espérance brillait
dans ses yeux, et plus vite, il poursuivit:
—Et dans l’avenir,
dans deux ou trois mois, vous nous serez plus utile encore... Dès qu’on sera
accoutumé dans le pays à votre séjour à la Borderie, nous y transporterons le
baron. Sa convalescence y sera bien plus rapide que dans le grenier étroit et
bas où nous le cachons et où il souffre véritablement du manque d’air et
d’espace...
Il parlait si vite,
que Marie-Anne n’avait pu seulement ouvrir la bouche. Comme il s’arrêtait, elle
hasarda une objection:
—Que pensera-t-on de
moi, balbutia-t elle, en me voyant m’établir comme cela, tout à coup, dans les
biens d’un homme qui n’était pas mon parent?...
Le prêtre ne voulut
pas comprendre l’appréhension de Marie-Anne.
—Que voulez-vous
qu’on pense, fit-il, que vous importe l’opinion?...
Et après une pause:
—Pour vous-même, ma
pauvre enfant, prononça-t-il, sortir d’ici où vous vivez enfermée est
indispensable... ce vous sera un bienfait, de vous retrouver au grand air,
libre, seule...
Le ton de l’abbé,
l’expression de son visage, ses regards parurent si étranges à Marie-Anne,
qu’elle devint plus blanche que la muraille contre laquelle elle s’appuya toute
défaillante.
—Je ne m’étais pas
trompée, se dit-elle, il sait!...
—D’ailleurs, insista
l’abbé d’un ton péremptoire, il n’y a pas à hésiter.
La détermination
prise, restait à en régler l’exécution avec assez d’habileté pour n’éveiller
aucun soupçon, et ne laisser au hasard que le moins de prise possible.
Il fut convenu que,
dans la nuit même, le père Poignot conduirait Marie-Anne jusqu’à la frontière
où elle prendrait la diligence qui fait le service entre le Piémont et
Montaignac, et qui traverse le village de Sairmeuse.
C’est avec le plus
grand soin que l’abbé Midon avait dicté à Marie-Anne la version qu’elle
donnerait de son séjour à l’étranger.
Toutes les réponses
aux questions qu’on ne manquerait pas de lui adresser devaient tendre à ce but
de bien persuader à tout le monde que le baron d’Escorval était caché dans les
environs de Turin.
Ce qui avait été
convenu fut exécuté de point en point, et le lendemain, sur les huit heures,
les habitants du village de Sairmeuse virent avec une stupeur profonde
Marie-Anne descendre de la diligence qui relayait.
—La fille à M.
Lacheneur est ici!...
Ce mot, qui vola de
maison en maison, avec une foudroyante rapidité, mit tout le village aux portes
et aux fenêtres.
On vit la pauvre
fille payer le prix de sa place au conducteur, remonter la grande rue suivie
d’un garçon d’écurie qui portait une petite malle, et entrer à l’auberge du Boeuf
couronné.
A la ville,
l’indiscrétion a quelque pudeur; on se cache pour épier. A la campagne, la
curiosité, effrontément naïve, se montre sans vergogne et obsède avec une
inconsciente cruauté ceux qui en sont l’objet.
Quand Marie-Anne
sortit de son auberge, elle trouva devant la porte un rassemblement qui
l’attendait bouche béante, les yeux largement écarquillés.
Et plus de vingt
personnes la suivirent avec toutes sortes de réflexions qui bourdonnaient à ses
oreilles, jusqu’à la porte du notaire où elle alla frapper.
C’était un homme
considérable, ce notaire, par sa corpulence, sa fortune et la quantité d’actes
qu’il faisait. Il avait la face plate et rougeaude, une façon de s’exprimer
melliflue, une barbe bien taillée et des prétentions au bel esprit. On le
disait à la fois pieux et gaillard.
Il accueillit
Marie-Anne avec la déférence due à une héritière qui va palper une succession
liquide d’une cinquantaine de mille francs...
Mais jaloux d’étaler
sa perspicacité, il donna fort clairement à entendre que lui, homme
d’expérience, il devinait que l’amour avait seul dicté le testament de
Chanlouineau...
La résignation de
Marie-Anne se révolta.
—Vous oubliez ce qui
m’amène, monsieur, prononça-t-elle, vous ne me dites rien de ce que j’ai à
faire?
Le notaire, interdit
du ton, s’arrêta.
—Peste! pensa-t-il,
elle est pressée de tâter les espèces, la commère!...
Et à haute voix:
—Tout sera vite
terminé, dit-il; justement le juge de paix n’a pas d’audience aujourd’hui, il
sera à notre disposition pour la levée des scellés.
Pauvre
Chanlouineau!... le génie des nobles passions l’avait inspiré quand il avait
pris ses dispositions dernières...
Un avoué retors n’eût
pas imaginé des précautions plus ingénieuses pour écarter toutes ces infinies
et irritantes difficultés qui se dressent comme des buissons d’épines autour
des successions.
Le soir même, les
scellés étaient levés et Marie-Anne était mise eu possession de la Borderie.
Elle était seule dans
la maison de Chanlouineau, seule!... La nuit tombait, un grand frisson la prit.
Il lui semblait qu’une des portes allait s’ouvrir, que cet homme qui l’avait
tant aimée allait paraître, et qu’elle entendrait sa voix comme elle l’avait
entendue pour la dernière fois, dans son cachot.
Elle se redressa,
chassant ces folles terreurs, alluma une lumière, et, avec un indicible
attendrissement, elle parcourut cette maison, la sienne désormais, et où palpitait
encore, pour ainsi dire, celui qui l’avait habitée.
Lentement, elle
traversa toutes les pièces du rez-de-chaussée, elle reconnut le fourneau
récemment réparé, et enfin elle monta dans cette chambre du premier étage dont
Chanlouineau avait fait comme le tabernacle de sa passion.
Là, tout était
magnifique, encore plus qu’il ne l’avait dit.
L’âpre paysan qui
déjeunait d’une croûte frottée d’oignon avait dépensé une douzaine de mille
francs pour parer ce sanctuaire destiné à son idole.
—Comme il m’aimait!
murmurait Marie-Anne, émue de cette émotion dont l’idée seule avait enflammé la
jalousie de Maurice, comme il m’aimait!
Mais elle n’avait pas
le droit de s’abandonner à ses sensations... Le père Poignot l’attendait sans
doute au rendez-vous.
Elle souleva la
pierre du foyer et trouva bien exactement la somme annoncée par Chanlouineau...
les approches de la mort ne lui avaient pas fait oublier son compte...
Le lendemain, à son
réveil, l’abbé Midon eut de l’argent...
Dès lors, Marie-Anne
respira, et cet apaisement, après tant d’épreuves et de si cruelles agitations,
lui paraissait presque le bonheur.
Fidèle aux
recommandations de l’abbé, elle vivait seule, mais par ses fréquentes sorties,
elle accoutumait à sa présence les gens des environs... Dans la journée, elle
vaquait aux occupations de son modeste ménage, et le soir, elle courait au
rendez-vous où le père Poignot lui donnait des nouvelles du baron ou la
chargeait, de la part de l’abbé, de quelque commission qu’il ne pouvait taire.
Oui, elle se fût trouvée
presque heureuse, si elle eût pu avoir des nouvelles de Maurice... Qu’était-il
devenu?... Comment ne donnait-il pas signe de vie?... Que n’eût-elle pas donné
pour un conseil de lui...
C’est que le moment
approchait où il allait lui falloir un confident, des secours, des soins... et
elle ne savait à qui se confier.
En cette extrémité,
et lorsque véritablement elle perdait la tête, elle se souvint de ce vieux
médecin qui avait reconnu son état à Saliente, qui lui avait témoigné un si
paternel intérêt, et qui avait été un des témoins de son mariage à Vigano.
—Celui-là me
sauverait, s’écria-t-elle, s’il savait, s’il était prévenu!...
Elle n’avait ni à
temporiser ni à réfléchir; elle écrivit sur-le-champ au vieux médecin et
chargea un jeune gars des environs de porter sa lettre à Vigano.
—Le monsieur a dit
que vous pouviez compter sur lui, dit à son retour le jeune commissionnaire.
Ce soir-là, en effet,
Marie-Anne entendit frapper à sa porte. C’était bien cet ami inconnu qui venait
à son secours...
Cet honnête homme
resta quinze jours caché à la Borderie...
Quand il partit un
matin, avant le jour, il emportait sous son grand manteau, un enfant,—un
garçon,—dont il avait juré les larmes aux yeux de prendre soin comme de son
enfant à lui...
Marie-Anne avait
repris son train de vie...
Personne, dans le
pays, n’eut seulement un soupçon.
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