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C’était le
surlendemain du jour où, sur l’ordre formel de l’abbé Midon, Marie-Anne était
allée s’établir à la Borderie.
On ne s’entretenait
que de cette prise de possession dans le pays, et le testament de Chanlouineau
était le texte de commentaires infinis.
—Voilà la fille de M.
Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de rentes, faisaient les vieux d’un
air grave, sans compter encore la maison...
—Une honnête fille
n’aurait pas tant de chance que ça! murmuraient quelques filles laides qui ne
trouvaient pas de mari.
Jusqu’alors on
n’était pas parfaitement sûr que Marie-Anne eût été la «bonne amie» de
Chanlouineau. Même après la chute de M. Lacheneur on apercevait entre eux une
distance difficile à franchir. La donation leva tous les doutes. Comment
expliquer autrement cette magnificence posthume?
Voilà cependant
quelles grandes nouvelles Chupin apportait à Mme Blanche et pourquoi, lui,
toujours sombre, il paraissait si joyeux.
Elle l’écoutait,
frémissante de colère, les poings si convulsivement serrés que les ongles lui
entraient dans les chairs.
—Quelle audace!...
répétait-elle d’une voix étranglée, quelle impudence!...
Le vieux maraudeur
semblait de cet avis.
—Le fait est,
grommela-t-il d’un air de dégoût, qu’elle eût pu attendre que le lit de
Chanlouineau fût refroidi, avant de s’en emparer.
Il branla la tête, et
comme en à-parte:
—Que chacun de ses
amants lui en donne autant, et elle sera plus riche qu’une reine, elle aura de
quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu.
Si Chupin avait eu
l’intention de tisonner la rage de Mme Blanche, il dut être satisfait.
—Et c’est une telle
femme qui m’a enlevé le coeur de Martial!... s’écria-t-elle. C’est pour cette
misérable qu’il m’abandonne!... Quels philtres ces créatures font-elles donc
boire à leurs dupes!...
L’indignité prétendue
de cette infortunée, en qui sa jalousie lui montrait une rivale, transportait
Mme Blanche à ce point qu’elle oubliait la présence de Chupin; elle cessait de
se contraindre, elle livrait sans restrictions le secret de ses souffrances.
—Au moins,
reprit-elle, êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites, père Chupin?
—Comme je suis sûr
que vous êtes là.
—Qui vous a dit tout
cela?
—Personne... on a des
yeux. J’ai poussé hier jusqu’à la Borderie, et j’ai vu tous les volets ouverts.
Marie-Anne se carrait à une fenêtre. Elle n’est seulement pas en deuil, la
gueuse!...
C’est qu’en effet,
jusqu’à ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait été réduite à la robe que Mme
d’Escorval lui avait prêtée le soir du soulèvement, pour qu’elle pût quitter
ses habits d’homme.
Le vieux maraudeur
voulait continuer à scarifier Mme Blanche de ses observations méchantes, elle
l’interrompit d’un geste.
—Ainsi,
demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie?
—Pardienne!
—Où est-ce?
—Juste en face des
moulins de l’Oiselle, de ce côté de la rivière, à une lieue et demie d’ici, à
peu près...
—C’est juste. Je me
rappelle maintenant. Y êtes-vous entré quelquefois?...
—Plus de cent fois, du
vivant de Chanlouineau.
—Alors il faut me
donner la topographie de l’habitation.
Les yeux de Chupin
s’écarquillèrent prodigieusement.
—Vous dites?...
interrogea-t-il, ne comprenant pas.
—Je veux dire:
expliquez-moi comment la maison est bâtie.
—Ah!... comme cela,
j’entends... Pour lors, elle est construite en plein champ, à une demi-portée
de fusil de la grande route. Devant, il y a une manière de jardin, et derrière
un grand verger qui n’est pas clos de murs, mais seulement entouré d’une petite
haie vive. Tout autour sont des vignes, excepté à gauche, où se trouve un
bocage qui ombrage un cours d’eau.
Il s’arrêta tout à
coup, et clignant de l’oeil.
—Mais à quoi peuvent
vous servir tous ces renseignements? demanda-t-il.
—Que vous importe!...
Comment est l’intérieur?
—Comme partout: trois
grandes chambres carrelées qui se commandent, une cuisine, une autre petite
pièce noire...
—Voilà pour le
rez-de-chaussée. Passons à l’étage supérieur.
—C’est que...
dame!... je n’y suis jamais monté.
—Tant pis. Comment sont
meublées les pièces que vous avez visitées?...
—Comme celles de tous
les paysans d’ici.
Personne, assurément,
ne soupçonnait l’existence de cette chambre magnifique du premier étage, que
Chanlouineau, dans sa folie, destinait à Marie-Anne. Jamais il n’en avait
parlé, même il avait pris les plus grandes précautions pour qu’on ne vît pas
apporter les meubles.
—Combien de portes à
la maison? poursuivit madame Blanche.
—Trois: une sur le
jardin, une sur le verger; la troisième communique avec l’écurie. L’escalier
qui mène au premier étage se trouve dans la pièce du milieu.
—Et Marie-Anne est
seule à la Borderie?...
—Toute seule pour le
moment. Mais je suppose que son brigand de frère ne tardera pas à aller
demeurer avec elle...
Au lieu de répondre,
Mme Blanche s’absorba dans une sorte de rêverie si profonde et si prolongée,
que le vieux maraudeur, à la fin, s’en impatienta.
Il osa lui toucher le
bras, et de cette voix étouffée de complices méditant un mauvais coup:
—Eh bien! fit-il, que
décidons-nous?...
La jeune femme
tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout à coup, dans
l’engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des terribles instruments
du chirurgien...
—Mon parti n’est pas
encore pris, répondit-elle, je réfléchirai, je verrai...
Et remarquant la mine
décontenancée du vieux maraudeur:
—Je ne veux pas
m’aventurer à la légère, ajouta-t-elle vivement. Ne perdez plus Martial de
vue... S’il va à la Borderie, et il ira, j’en dois être informée... S’il écrit,
et il écrira, tâchez de vous procurer une de ses lettres... Désormais je veux
vous voir tous les deux jours... Ne vous endormez pas!... Songez à gagner la
bonne place que je vous réserve à Courtomieu... Allez!...
Il s’éloigna, sans
souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de dissimuler son
désappointement et son mécontentement.
—Fiez-vous donc à
toutes ces mijaurées! grommela-t-il. Celle-là jetait les hauts cris, elle
voulait tout tuer, tout brûler, tout détruire, elle ne demandait qu’une
occasion... L’occasion se présente, le coeur lui manque, elle recule... elle a
peur!...
Le vieux maraudeur
jugeait mal Mme Blanche.
Le mouvement
d’horreur qu’elle venait de laisser voir était une instinctive révolte de la
chair et non pas une défaillance de son inflexible volonté.
Ses réflexions
n’étaient pas de nature à désarmer sa haine.
Quoi que lui eût dit
Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, était persuadé que la fille à Lacheneur
revenait du Piémont, Mme Blanche s’entêtait à considérer ce voyage comme une
fable ridicule.
Dans son opinion,
Marie-Anne sortait tout simplement de la retraite où Martial avait jugé prudent
de la cacher jusqu’à ce jour.
Or, pourquoi cette
brusque apparition?
La vindicative jeune
femme était prête à jurer que c’était une insulte et une bravade à son adresse.
—Et je me résignerais!...
s’écria-t-elle. Ah! j’arracherais mon coeur s’il était capable d’une si indigne
lâcheté.
La voix de sa
conscience ne domina jamais le tumulte de sa passion. Ses souffrances lui
semblaient tout autoriser, et l’attentat de Jean Lacheneur lui paraissait
justifier d’avance les pires représailles.
Elle ne reculait donc
pas, mais une difficulté imprévue l’arrêtait:
Elle avait rêvé une
de ces vengeances raffinées, telles qu’on en cite dans les histoires, elle
voulait une de ces revanches éclatantes et soudaines, comme il s’en rencontre
dans les romans, et elle ne trouvait au service de ses rancunes qu’un crime
vulgaire, absolument indigne d’elle.
—Mieux vaut patienter
encore, se disait-elle.
Et sa haine, alors,
s’égarant en conceptions insensées, elle imaginait des combinaisons
impossibles, ou rêvait des revirements inouïs...
Au surplus, elle
était libre désormais de s’abandonner sans contrainte ni contrôle à toutes ses
inspirations.
Il n’y avait plus de
soins à donner au marquis de Courtomieu.
Aux crises violentes
de la démence, aux frénésies de son premier délire, l’anéantissement avait
succédé, puis peu après était venue la morne stupeur de l’idiotisme.
Puis, un matin, le
médecin avait déclaré son malade guéri.
Guéri!... Le corps
était sauf, en effet, mais la raison avait succombé.
Toute trace
d’intelligence avait disparu de cette physionomie si mobile autrefois, et qui
se prêtait si bien à toutes les transformations de l’hypocrisie la plus
consommée.
Plus une étincelle
dans l’oeil, où jadis pétillaient l’esprit et la ruse. Les lèvres, naguère si
fines, pendaient avec une désolante expression d’hébétement.
Et nul espoir de
guérison.
Une seule et unique
passion: la table, remplaçait toutes les passions qui avaient agité la vie de
ce froid ambitieux.
Sobre autrefois, le
marquis de Courtomieu mangeait maintenant avec la plus dégoûtante voracité.
Chaque repas était une lutte où il fallait employer la force pour lui arracher
les plats.
Il est vrai qu’il
engraissait. Maigre au point d’être diaphane, disaient jadis ses amis, il
prenait du ventre et ses joues se bouffissaient de mauvaise graisse.
Levé de grand matin,
il errait, corps sans âme, dans le château ou aux environs, sans intentions,
sans projet, sans but.
Conscience de soi,
idée de dignité, notion du bien et du mal, pensée, mémoire, il avait tout
perdu. L’instinct de la conservation même, le dernier qui meure en nous,
l’abandonnait, il fallait le surveiller comme un enfant.
Souvent, lorsque le
marquis vaguait dans les jardins immenses du château, Mme Blanche, accoudée à
sa fenêtre, le suivait des yeux, le coeur serré par un mystérieux effroi.
Mais cet
avertissement de la Providence, loin de la faire rentrer en soi-même, exaltait
encore ses désirs et ses espérances de représailles.
—Qui ne préférerait
la mort à cet épouvantable malheur!... murmurait-elle. Ah! Jean Lacheneur est
plus cruellement vengé que si sa balle eût porté. C’est une vengeance comme
celle-là que je veux, il me la faut, elle m’est due, je l’aurai!...
Ses indécisions ne
l’empêchaient pas de voir Chupin tous les deux ou trois jours comme elle se
l’était promis, tantôt seule, le plus souvent accompagnée de tante Médie qui
faisait le guet.
Le vieux maraudeur
venait exactement, encore qu’il commençât à avoir plein le dos de ce métier
d’espion.
—C’est que je risque
gros, moi, à ce jeu-là, grognait-il. J’espérais que Jean Lacheneur irait
habiter la Borderie avec sa soeur; il y serait très-bien... pas du tout! Le
brigand continue à vagabonder son fusil sous le bras et à coucher à la belle
étoile dans les bois. Quel gibier chasse-t-il? Le père Chupin naturellement.
D’un autre côté, je sais que mon scélérat d’aubergiste de là-bas a abandonné
son auberge et qu’il a disparu. Où est-il? Peut-être derrière un de ces arbres,
en train de choisir l’endroit de ma peau où il va planter son couteau... On ne
vit pas tranquille avec deux gredins comme ceux-là après ses chausses, et les
promenades surtout ne valent rien...
Ce qui irritait
particulièrement le vieux maraudeur, c’est qu’après deux mois de la
surveillance la plus attentive, il était arrivé à cette conviction que si
Martial et Marie-Anne avaient eu des relations autrefois, tout était fini entre
eux.
C’était ce dont Mme
Blanche ne voulait pas convenir.
—Dites qu’ils sont
plus fins que vous, père Chupin! répondait-elle.
—Fins!... et
comment?... Depuis que j’épie M. Martial, il n’a pas dépassé une seule fois les
fortifications de Montaignac. D’un autre côté, le facteur de Sairmeuse,
adroitement interrogé par ma femme, a déclaré qu’il n’avait pas porté une seule
lettre à la Borderie...
Il est sûr que sans
l’espoir d’une douce et sûre retraite à Courtomieu, Chupin eût brusquement
abandonné la partie...
Et même, en dépit de
cette perspective, et malgré des promesses sans cesse renouvelées, dès le
milieu du mois d’août, il avait presque entièrement cessé toute surveillance.
S’il venait encore
aux rendez-vous, c’est qu’il avait pris la douce habitude de réclamer à chaque
fois quelque argent pour ses frais.
Et quand Mme Blanche
lui demandait, comme toujours, l’emploi du temps de Martial, il racontait
effrontément tout ce qui lui passait par la tête.
Mme Blanche s’en
aperçut. C’était au commencement de septembre. Un jour, elle l’interrompit dès
les premiers mots, et le regardant fixement:
—Ou vous me
trahissez, dit-elle, ou vous n’êtes qu’un imbécile... choississez. Hier,
Martial et Marie-Anne se sont promenés ensemble un quart d’heure au carrefour
de la Croix-d’Arcy.
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