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Ainsi, moins d’un an
après ce terrible ouragan de passions qui avait bouleversé la paisible vallée
de l’Oiselle, c’est à peine si on en retrouvait des vestiges qui allaient
s’effaçant de jour en jour, sous les tombées de neige du temps.
Que restait-il pour
attester la réalité de tous ces événements si récents et cependant déjà presque
du domaine de la légende?...
Des ruines noircies
par l’incendie, sur les landes de la Rèche.
Une tombe, au
cimetière, où on lisait:
Marie-Anne
Lacheneur, morte à vingt ans.
Priez pour elle!...
Seuls, quelques vieux
politiques de village, en dépit des soucis des récoltes et des semailles, se
souvenaient...
Souvent, les longs
soirs d’hiver, à Sairmeuse, quand ils se réunissaient au Boeuf couronné
pour faire la partie, ils posaient leurs cartes grasses et gravement
s’entretenaient des choses de l’an passé.
Pouvaient-ils ne pas
remarquer que presque tous les acteurs de ce drame sanglant de Montaignac
avaient eu «une mauvaise fin?»
Vainqueurs et vaincus
semblaient poursuivis par une même fatalité inexorable.
Et que de noms déjà
sur la liste funèbre!...
Lacheneur, mort sur
l’échafaud.
Chanlouineau,
fusillé.
Marie-Anne
empoisonnée.
Chupin, le traître,
assassiné.
Le marquis de
Courtomieu, lui, vivait, ou plutôt se survivait. Mais la mort devait paraître
un bienfait, comparée à cet anéantissement de toute intelligence. Il était
tombé bien au-dessous de la brute, qui, du moins, a ses instincts. Depuis le
départ de sa fille, il restait confié aux soins de deux valets qui, avec lui,
en prenaient à leur aise. Ils l’enfermaient, quand ils avaient envie de sortir,
non dans sa chambre, mais à la cave, pour qu’on n’entendit pas ses hurlements
du dehors.
Un moment, on crut
que les Sairmeuse éviteraient la destinée commune; on se trompait. Ils ne
devaient pas tarder à payer leur dette au malheur.
Par une belle matinée
du mois de décembre, le duc de Sairmeuse partit, à cheval, pour courre un loup
signalé aux environs.
A la nuit tombante,
le cheval rentra seul, renâclant et soufflant, tremblant d’épouvanté, les
étriers battant ses flancs haletants et ruisselants de sueur...
Qu’était donc devenu
le maître?
On se mit en quête
aussitôt, et toute la nuit vingt domestiques armés de torches battirent les
bois en appelant de toutes leurs forces.
Mais ce n’est qu’au
bout de cinq jours, et quand on renonçait presque aux recherches, qu’un petit
pâtre, tout pâle de saisissement, vint annoncer au château qu’il avait
découvert, au fond d’un précipice, le cadavre fracassé et sanglant du duc de
Sairmeuse.
Comment avait-il
roulé là, lui, si excellent cavalier? Cet accident eût paru louche, sans
l’explication que donnèrent les palfreniers.
—M. le duc montait
une bête très-ombrageuse, dirent ces hommes, elle aura eu peur, elle aura fait
un écart... il n’en faut pas davantage.
Ce n’est que la semaine
suivante que Jean Lacheneur abandonna définitivement le pays.
La conduite de ce
singulier garçon avait donné lieu à bien des conjectures.
Marie-Anne morte, il
avait commencé par refuser son héritage.
—Je ne veux rien de
ce qui lui vient de Chanlouineau, répétait-il partout, calomniant ainsi la
mémoire de sa soeur comme il avait calomnié sa vie.
Puis, à quelques
jours de là, après une courte absence, sans raison apparente, ses résolutions
changèrent brusquement.
Non-seulement il
accepta la succession, mais il fit tout pour hâter les formalités.
On eût dit qu’il
méditait quelque méchante action et qu’il s’efforçait d’écarter les soupçons,
tant il mettait d’insistance à justifier sa conduite et à donner, à tout
propos, les explications les plus embrouillées.
A l’entendre, il
n’agissait pas pour lui, il ne faisait que se conformer aux volontés de
Marie-Anne mourante; on verrait bien que pas un sou de cet héritage n’entrerait
dans sa poche.
Ce qui est sûr, c’est
que, dès qu’il fut envoyé en possession, il vendit tout, s’inquiétant peu du
prix pourvu qu’on payât comptant.
Il ne s’était réservé
que les meubles qui garnissaient la belle chambre de la Borderie, et il les
brûla.
On connut cette
particularité, et ce fut le comble.
—Ce pauvre garçon est
fou! devint l’opinion généralement admise.
Et ceux qui doutaient
n’eurent plus de doutes, quand on sut que Jean Lacheneur s’était engagé dans
une troupe de comédiens de passage à Montaignac.
Les bons conseils,
cependant, ne lui avaient pas manqué.
Pour déterminer ce
malheureux jeune homme à retourner à Paris terminer ses études, M. d’Escorval
et l’abbé Midon avaient mis en oeuvre toute leur éloquence...
C’est que ni le
prêtre, ni le baron n’avaient besoin de se cacher désormais. Grâce à Martial de
Sairmeuse, ils vivaient au grand jour, comme autrefois, l’un à son presbytère,
l’autre à Escorval.
Acquitté par un
nouveau tribunal, rentré en possession de ses biens, ne gardant de son
effroyable chute qu’une légère claudication, le baron se fût estimé heureux,
après tant d’épreuves imméritées, si son fils ne lui eût causé les plus
poignantes inquiétudes.
Pauvre Maurice!...
son coeur s’était brisé au bruit sourd des pelletées de terre tombant sur le
cercueil de Marie-Anne; et sa vie, depuis lors, semblait ne tenir qu’à
l’espérance qu’il gardait encore de retrouver son enfant.
Du moins avait-il des
raisons sérieuses d’espérer.
Sûr déjà du puissant
concours de l’abbé Midon, il avait tout avoué à son père, il s’était confié au
caporal Bavois devenu le commensal d’Escorval, et ces amis si dévoués lui
avaient promis de tenter l’impossible.
La tâche était
difficile cependant, et les volontés de Maurice diminuaient encore les chances
de succès.
Au contraire de Jean,
il mettait son honneur à garder l’honneur de la morte, et il avait exigé que le
nom de Marie-Anne ne fût jamais prononcé.
—Nous réussirons
quand même, disait l’abbé; avec du temps et de la patience, on vient à bout de
tout...
Il avait divisé le
pays en un certain nombre de zones, et chacun, chaque jour, en parcourait une,
allant de porte en porte, interrogeant, questionnant, non sans précautions
toutefois, de peur d’éveiller des défiances, car le paysan qui se défie devient
intraitable.
Mais le temps
passait, les recherches restaient vaines et le découragement s’emparait de Maurice.
—Mon enfant est mort
en naissant... répétait-il.
Mais l’abbé le
rassurait.
—Je suis moralement
sûr du contraire, répondait-il. Je sais exactement, par une absence de
Marie-Anne, à quelle époque est né son enfant. Je l’ai revue dès qu’elle a été
relevée, elle était relativement gaie et souriante... tirez la conclusion.
—Et cependant il
n’est bientôt plus, aux environs, un coin que nous n’ayons fouillé.
—Eh bien!... nous
étendrons le cercle de nos investigations...
Le prêtre, en ce
moment, cherchait surtout à gagner du temps, sachant bien que le temps est le
guérisseur souverain de toutes les douleurs.
Sa confiance,
très-grande au commencement, avait été singulièrement altérée par la réponse
d’une bonne femme qui passait pour une des meilleures langues de
l’arrondissement.
Adroitement mise sur
la sellette, cette vieille répondit qu’elle n’avait aucune connaissance d’un
bâtard mis en nourrice dans les environs, mais qu’il fallait qu’il s’en trouvât
quelqu’un, puisque c’était la troisième fois qu’on la questionnait à ce
sujet...
Si grande que fut sa
surprise, l’abbé sut la dissimuler.
Il fit encore causer
la bonne femme, et d’une conversation de deux heures résulta pour lui une
conviction étrange.
Deux personnes, outre
Maurice, cherchaient l’enfant de Marie-Anne.
Pourquoi, dans quel
but, quelles étaient ces personnes? voilà ce que toute la pénétration de l’abbé
ne pouvait lui apprendre.
—Ah!... les coquins
sont parfois nécessaires, pensait-il, ah! si nous avions sous la main des gens
tels que les Chupin autrefois?
Mais le vieux
maraudeur était mort, et son fils aîné, celui qui savait le secret de Mme
Blanche était à Paris.
Il n’y avait plus à
Sairmeuse que la veuve Chupin et son second fils.
Ils n’avaient pas su
mettre la main sur les vingt mille francs de la trahison, et la fièvre de l’or
les travaillant, ils s’obstinaient à chercher. Et, du matin au soir, on les
voyait, la mère et le fils, la sueur au front, bêcher, piocher, creuser,
retourner la terre jusqu’à six pieds de profondeur autour de leur masure.
Cependant il suffit
d’un mot d’un paysan au cadet Chupin pour arrêter ces fouilles.
—Vrai, mon gars, lui
dit-il, je ne te croyais pas si benêt que de t’obstiner à dénicher des oiseaux
envolés depuis longtemps... ton frère qui est à Paris te dirait sans doute où
était le trésor.
Chupin cadet eut un
rugissement de bête fauve...
—Saint-bon Dieu!...
s’écria-t-il, vous avez raison... Mais, laissez faire, je vais gagner de quoi
faire le voyage, et on verra...
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