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Resté seul, M.
Segmuller reprit le chemin de son cabinet, guidé bien plus par l’instinct
machinal de l’habitude que par une volonté délibérée.
Toutes les facultés
de son intelligence étaient à «l’affaire,» et telle était sa préoccupation, que
lui, la politesse même, il oubliait de rendre les saluts qu’il recueillait sur
son passage.
Comment avait-il
procédé, jusqu’ici? Au hasard; selon le caprice des événements, il avait couru
au plus pressé, ou du moins à ce qu’il jugeait tel. Pareil à l’homme égaré dans
les ténèbres, il avait erré à l’aventure, sans direction, marchant vers tout ce
qui, dans le lointain, lui semblait être une lumière.
A courir ainsi on
s’épuise vainement; il se l’avouait en reconnaissant l’impérieuse et pressante
nécessité d’un plan.
Il n’avait pu enlever
la place d’un coup de main, force lui était de se résigner aux méthodiques
lenteurs d’un siège en règle.
Et il se hâtait, car
il sentait les heures lui échapper. Il savait que le temps est une obscurité de
plus, et que la recherche d’un crime devient plus difficile à mesure qu’on
s’éloigne de l’instant où il a été commis.
Que de choses à faire
encore cependant.
Ne devait-il pas
confronter avec les cadavres des victimes le meurtrier, la veuve Chupin et
Polyte?
Ces tristes
confrontations sont fécondes en résultats inespérés.
Leverd, l’assassin,
allait être relâché faute de preuves, quand mis brusquement en présence de sa
victime, il changea de visage et perdit son assurance. Une question à
brûle-pourpoint lui arracha alors un aveu.
M. Segmuller avait
aussi les témoins à interroger: Papillon le cocher, la concierge de la maison
de la rue de Bourgogne, où les deux femmes s’étaient un instant réfugiées,
enfin Mme Milner, la maîtresse de l’hôtel de Mariembourg.
N’était-il pas de
même indispensable d’entendre dans le plus bref délai un certain nombre de gens
du quartier de la Poivrière, quelques camarades de Polyte et les
propriétaires du bal de l’Arc-en-Ciel où les victimes et le meurtrier
avaient passé une partie de la soirée?
Certes, on ne pouvait
pas espérer de grands éclaircissements de chacun de ces témoins en particulier.
Les uns ignoraient les faits, les autres avaient à les dénaturer un intérêt qui
demeurait un problème.
Mais chacun d’eux
devait apporter sa part de conjectures, dire quelque chose, émettre une
opinion, proposer une fable.
Et là éclate le génie
du juge d’instruction, habitué à éprouver les unes par les autres les réponses
les plus contradictoires, exercé à tirer d’une certaine quantité de mensonges
une moyenne qui est à peu près la vérité.
Goguet, le souriant
greffier, achevait de remplir, sur les indications du juge, une douzaine de
citations, quand Lecoq reparut.
—Eh bien?... lui cria
le juge.
Réellement la
question était superflue. Le résultat de la démarche était visiblement écrit
sur la figure du jeune policier.
—Rien, répondit-il,
toujours rien.
—Comment!... On ne
sait pas à qui on a donné une carte pour visiter Polyte Chupin au Dépôt?
—Pardon, monsieur, on
ne le sait que trop. Nous retrouvons là une preuve nouvelle de l’infernale
habileté du complice à profiter de toutes les circonstances. La carte dont on
s’est servi hier est au nom d’une soeur de la veuve Chupin, Rose-Adélaïde
Pitard, marchande des quatre-saisons à Montmartre. Cette carte a été délivrée
il y a huit jours, sur une demande apostillée du commissaire de police. Il est
dit, dans cette demande, que la femme Rose Pitard a besoin de voir sa soeur
pour le règlement d’une affaire de famille.
Si grande était la
surprise du juge, qu’elle arrivait à une expression presque comique.
—Cette tante
serait-elle donc du complot!... murmura-t-il.
Le jeune policier
hocha la tête.
—Je ne le pense pas,
répondit-il. Ce n’est pas elle, en tout cas, qui était hier au parloir du
Dépôt. Les employés de la Préfecture se rappellent très-bien la soeur de la
Chupin, et d’ailleurs nous avons trouvé son signalement... C’est une femme de
cinq pieds passés, très-brune, très-ridée, hâlée et comme tannée par la pluie,
le vent et le soleil, enfin âgée d’une soixantaine d’années. Or, la visiteuse
d’hier était petite, blonde, blanche et ne paraissait pas plus de quarante-cinq
ans...
—Mais s’il en est
ainsi, interrompit M. Segmuller, cette visiteuse doit être une de nos
fugitives.
—Je ne le pense pas.
—Qui donc
serait-elle, à votre avis?
—Eh!... la
propriétaire de l’hôtel de Mariembourg, cette fine mouche qui s’est si bien
moquée de moi. Mais qu’elle y prenne garde!... Il est des moyens de vérifier
mes soupçons...
Le juge écoutait à
peine, tout ému qu’il était de l’inconcevable audace et du merveilleux
dévouement de ces gens qui risquaient tout pour assurer l’incognito du
meurtrier.
—Reste à savoir,
prononça-t-il, comment le complice a pu apprendre l’existence de ce
laisser-passer.
—Oh! rien de si
simple, monsieur. Après s’être entendus au poste de la barrière d’Italie, la
veuve Chupin et le complice ont compris combien il était urgent de prévenir
Polyte. Ils ont cherché comment arriver jusqu’à lui, la vieille s’est souvenue
de la carte de sa soeur, et l’homme est allé l’emprunter sous le premier
prétexte venu...
—C’est cela, approuva
M. Segmuller, oui, c’est bien cela, le doute n’est pas possible... Il faudra
vous informer cependant...
Lecoq eut ce geste
résolu de l’homme dont le zèle impatient n’a pas besoin d’être stimulé.
—Et je
m’informerai!... répondit-il, que monsieur le juge s’en remette à moi. Rien de
ce qui peut préparer le succès ne sera négligé. Avant ce soir, j’aurai deux
observateurs sous les armes, l’un ruelle de la Butte-aux-Cailles, l’autre à la
porte de l’hôtel de Mariembourg. Si le complice du meurtrier a l’idée de
visiter Toinon-la-Vertu ou Mme Milner, il est pris. Il faudra bien que notre
tour vienne, à la fin!...
Mais ce n’était pas
le moment de se dépenser en paroles, en vanteries surtout. Il s’interrompit, et
alla prendre son chapeau déposé en entrant.
—Maintenant, dit-il,
je demanderai à monsieur le juge ma liberté; s’il avait des ordres à donner, je
laisse en faction dans la galerie un de mes collègues, le père Absinthe. J’ai,
moi, à utiliser nos deux plus importantes pièces de conviction: la lettre de
Lacheneur et la boucle d’oreille...
—Allez donc, dit M.
Segmuller, et bonne chance!...
Bonne chance!... Le
jeune policier l’espérait bien. Si même, jusqu’à ce moment, il avait si
facilement pris son parti de ses échecs successifs, c’est qu’il se croyait bien
assuré d’avoir en poche un talisman qui lui donnerait la victoire.
—Je serais plus que
simple, pensait-il, si je n’étais pas capable de découvrir la propriétaire d’un
objet de cette valeur. Or, cette propriétaire trouvée, nous constatons du coup
l’identité de notre homme-énigme.
Avant tout, il
s’agissait de savoir de quel magasin sortait la boucle d’oreille. Aller de
bijoutier en bijoutier, demandant: «Est-ce votre ouvrage?» eût été un peu long.
Heureusement Lecoq
avait sous la main un homme qui s’estimerait très-heureux de mettre son savoir
à son service.
C’était un vieil
Hollandais, nommé Van-Nunen, sans rival à Paris, dès qu’il s’agissait de
joaillerie ou de bijouterie.
La Préfecture
l’utilisait en qualité d’expert. Il passait pour riche et l’était bien plus
qu’on ne le supposait. Si sa mise était toujours sordide, c’est qu’il avait une
passion: il adorait les diamants. Il en avait toujours quelques-uns sur lui,
dans une petite boîte qu’il tirait dix fois par heure, comme un priseur sort sa
tabatière.
Le bonhomme reçut
bien le jeune policier. Il chaussa ses besicles, examina le bijou avec une
grimace de satisfaction, et d’un ton d’oracle dit:
—La pierre vaut huit
mille francs, et la monture vient de chez Doisty, rue de la Paix.
Vingt minutes plus
tard, Lecoq se présentait chez le célèbre bijoutier.
Van-Nunen ne s’était
pas trompé. Doisty reconnut la boucle d’oreille, elle sortait bien de chez lui.
Mais à qui l’avait-il vendue? Il ne put se le rappeler, car il y avait bien
trois ou quatre ans de cela.
—Seulement, attendez,
ajouta-t-il, je vais appeler ma femme qui a une mémoire incomparable.
Mme Doisty méritait
cet éloge. Il ne lui fallut qu’un coup d’oeil pour affirmer qu’elle connaissait
cette boucle et que la paire avait été vendue vingt mille francs à Mme la
marquise d’Arlange.
—Même, ajouta-t-elle,
en regardant son mari, tu devrais te rappeler que la marquise ne nous avait
donné que neuf mille francs comptant, et que nous avons eu toutes les peines du
monde à obtenir le solde.
Le mari se souvint en
effet de ce détail.
—Maintenant, dit le
jeune policier, je voudrais bien avoir l’adresse de cette marquise.
—Elle demeure au
faubourg Saint-Germain, répondit Mme Doisty, près de l’esplanade des
Invalides...
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