II
Il avait été décidé par M. le bourgmestre que les invités de la ville
coucheraient chez l’habitant. Car on est hospitalier en Belgique, comme le
savent bien ceux qui furent au centenaire de Rubens. M. le conseiller Van den
Bourik ne fut donc pas surpris quand, deux nobles étrangers s’étant présentés à
sa porte, les deux cartes suivantes lui furent remises : Docteur Lenflé
du Pétard, de la FACULTÉ DE PARIS, et Jacques Moulinot, rédacteur de l’
INVENTION
POLITIQUE ET LITTÉRAIRE, journal
des intérêts aléatoires. Sans les recevoir lui-même, car M. le conseiller
Van den Bourik était plein de morgue, il les fit installer, par son factotum,
dans un appartement fort convenable, où un dîner copieux leur fut servi par une
bonne tout à fait appétissante, répondant au nom d’Apolline. On était à la
veille seulement du grand jour, mais la cité était déjà toute en fête. Une
retraite aux flambeaux et des salves d’artillerie devaient saluer le lever des
étoiles et on jouait, au théâtre français de Rops, lequel n’était ouvert au
public qu’une fois tous les six ans environ, le Pied de Mouton,
arrangé en vaudeville à trois personnages. Comme nos vieux amis venaient
d’achever leur café et d’allumer un cigare :
- Allons au spectacle ! dit cet enragé de Lenflé du Pétard.
- Ma foi non ! répondit Jacques, je me réserve pour demain.
- A ton aise, paresseux.
Et le docteur sortit seul, laissant Jacques rêveur. Car celui-ci pensait, tout
ensemble, à la dernière maîtresse qui l’avait trahi et aussi à la gorge
délicieusement modelée dont le fichu mal noué d’Apolline lui avait laissé
apercevoir un petit coin blanc comme une boule de neige.
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