IV
- Eh bien, t’es-tu amusé à ce Pied de Mouton ?
- Beaucoup ! répondit le docteur. J’y ai fait la connaissance d’une femme
charmante, d’un vrai Rubens. Je ne l’ai plus quittée de la soirée, et si je
rentre à trois heures du matin, c’est bien par respect pour la maison de notre
hôte, car j’aurais volontiers découché.
- Tu as eu raison, conclut Jacques. On ne saurait avoir trop d’égards pour des
personnes qui vous reçoivent si bien.
- Bonsoir !
- Bonne nuit !
Le lendemain matin, le factotum de M. le conseiller se présenta avec une
certaine solennité.
- Monsieur le docteur Lenflé du Pétard ? fit-il.
- C’est moi ! répondit le vrai Lenflé.
- Eh bien, M. le conseiller m’a chargé de dire à monsieur qu’il lui serait
obligé de passer dans son cabinet, où il a à l’entretenir.
- J’y vais.
Et quand le factotum fut parti :
- Je vois ce que c’est ! fit-il à Jacques. Rien pour rien dans ce bas monde !
Cet animal-là me loge, mais il va me soutirer une consultation. C’est un
sédentaire en sa qualité de magistrat. Il aura lu ma brochure. Pourvu qu’il ne
me demande pas de lui poser un oeil artificiel !
Mais Jacques n’était pas si tranquille que son ami.
Quand celui-ci revint un quart d’heure après, il avait le visage bouleversé de
colère.
- Il sait tout, pensa Jacques, et doit être furieux contre moi.
Mais le docteur Lenflé du Pétard, tout en se promenant avec des gestes
exaspérés :
- C’est trop fort ! hurlait-il, et est-il possible qu’un homme soit bête à ce
point ! Se fâcher et me traiter ainsi pour une chose de si peu d’importance !
L’impertinent ! me parler sur ce ton pour une vétille !
- Hum ! fit Jacques. Que t’a donc dit ce conseiller ?
- Il m’a abordé, mon cher, avec ces mots : « Monsieur, vous vous êtes conduit
hier soir comme un polisson avec une femme digne de tous les respects. » J’ai
compris tout de suite qu’il avait vu hier, au théâtre, mes familiarités avec la
dame dont je t’ai parlé et qui est probablement sa maîtresse.
- Eh bien, que lui as-tu répondu ?
- Ceci tout simplement : « Monsieur, je suis désolé de vous avoir été
désagréable, mais je n’ai fait que répondre aux avances qui m’ont été faites. »
Vlan !
- Alors ?
- Alors, il a paru démesurément surpris : - « Vous me jurez votre parole
d’honneur, monsieur, a-t-il continué, que vous avez été, de la part de cette
personne, l’objet d’agaceries non équivoques ? - Je vous en donne ma parole
d’honneur, ai-je dit sans hésiter, et je la contraindrai bien à vous le dire
elle-même. - Il suffit ! » a-t-il repris et il s’est écrié en se portant les
mains au front : « Ah ! les femmes ! »
- Et puis ?
- Et puis il s’est remis en colère :
- « C’est égal, monsieur, on ne se comporte pas comme ça dans une ville où l’on
est reçu officiellement et où l’on représente un grand pays. Vous déshonorez la
France ! »
Et il est sorti en gesticulant comme un possédé.
« A-t-on jamais vu ! se mettre dans de pareils états pour une simple drôlesse
qui m’avait abordé en me demandant un bock ! Oh ! mais ça ne se passera pas
comme ça ! Il retirera les mots qu’il a dits ou nous verrons ! »
Et le docteur Lenflé du Pétard soufflait comme un phoque agacé dans son baquet
par des polissons.
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