L'histoire de ces
deux individus n'avait, pour tout dire, aucune des qualités essentielles qu'on
doit exiger du poème épique.
Le bonhomme Ferdinand Bouton,
familièrement dénommé papa Ferdinand ou le Vieux, était une ancienne
canaille de la rue de Flandre où il exerça naguère trente métiers dont le moins
inavouable mit plusieurs fois en danger sa liberté.
Mlle Léontine Bouton, qui devait
être un jour Mme Alexandre et dont la mère disparut peu de temps après sa
naissance, avait été élevée par le digne homme dans les principes de la plus
rigoureuse improbité.
Préparée, dès son âge tendre, aux
militantes pratiques, elle décrochait, à treize ans, une brillante situation de
vierge oblate chez un millionnaire genevois renommé pour sa vertu, qui
l'appelait son «ange de lumière» et qui acheva de la putréfier. Deux ans
suffirent à la débutante pour crever ce calviniste.
Après celui-là, combien d'autres
! Recommandée surtout aux messieurs discrets, elle devint quelque chose comme
un placement de père de famille et marcha, jusqu'à dix-huit ans, dans une
auréole de turpitudes.
À ce moment, devenue sérieuse
elle-même, à force de se frotter à des gens sérieux, elle lâcha son père
dont la pocharde frivolité de crapule, désormais oisive, révoltait son coeur.
Et quinze années ensuite
s'écoulèrent pendant lesquelles cet abandonné se rassasia d'infortunes.
Désaccoutumé des affaires, ne
retrouvant plus son ancienne astuce, il ressemblait à une vieille mouche qui
n'aurait pas la force de voler sur les excréments et dont les araignées
elles-mêmes ne voudraient plus.
Léontine, plus heureuse,
prospéra. Sans s'élever aux premières charges de la Galanterie publique dont
ses manières de goujate incorrigible ne lui permettaient pas d'ambitionner la dictature,
elle sut manoeuvrer dans les emplois subalternes avec tant d'art et de si
ambidextres complaisances, elle se faufila, s'installa, se tassa si fermement
aux bonnes ripailles et, n'oubliant jamais d'emplir son verre avant que la
bouteille eût achevé de circuler, fut tellement rosse devant Dieu et
devant les hommes, qu'elle en vint à pouvoir défier le malheur.
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