Le malheur, alors,
se présenta sous l'espèce falote et fantomatique de son père.
Le vieux drôle, au moment de
sombrer à tout jamais dans le plus insondable gouffre, avait appris que sa
fille, sa Titine, quasi célèbre, maintenant, sous le nom de Mme Alexandre,
gouvernait de main magistrale une hôtellerie fameuse où les princes de
l'extrême Orient venaient apporter leur or.
Vermineux et couvert de loques
impures, n'ayant «plus un radis dans la profonde et rien dans le battant», il
tomba donc chez elle un beau jour et la fortune lui fut à ce point favorable
que l'altière pachate, quoique enragée de sa survenue, fut obligée de l'accueillir
avec les démonstrations du plus ostensible amour.
La malechance de celle-ci voulut,
en effet, qu'à l'instant même où, forçant toutes les consignes, il se
précipitait dans ses bras, elle se trouvât en conférence avec de rigides
sénateurs peu capables de badiner sur le quatrième commandement de la loi
divine. L'un d'eux même, remué jusqu'au fond de ses entrailles par cet incident
pathétique, ne crut pouvoir se dispenser de la bénir en lui prédisant une
interminable vie.
Après un tel coup, papa Ferdinand
devenait indélogeable et inextirpable à jamais.Sous peine d'encourir
l'indignation des honnêtes gens et de perdre l'estime fructueuse des mandarins,
il fallut le décrasser, l'habiller, le loger et le remplir tous les jours.
L'existence, jusqu'alors douce
comme le miel, de Mme Alexandre, fut empoisonnée. Ce père fut le pli de rose de
sa couche, le pétrin de son âme, la tablature de ses digestions et, tout au
contraire de Calypso, elle ne parvenait pas à se consoler du retour d'Ulysse.
Il n'était pourtant pas gênant.
Dès le premier jour, on l'avait installé dans la mansarde la plus lointaine, la
plus incommode et probablement la plus malsaine. C'était à peine si on le
voyait. Il observait fidèlement la consigne de ne pas rôder dans la maison à l'heure
des clients et surtout de ne jamais mettre les pieds au Salon.
Il ne fallait rien moins pour
déroger à cette loi sévère, que la fantaisie d'un amateur étranger qui
demandait quelquefois à voir le Vieux, dont toutes ces dames parlaient avec des
susurrements de vénération craintive, comme elles auraient parlé du Masque de
Fer.
Pour ces circonstances, il avait
un justaucorps écarlate à brandebourgs et une espèce de casquette macédonienne
qui lui donnait l'air d'un Hongrois ou d'un Polonais dans le malheur. On
l'ornait alors du titre de comte, - le comte Boutonski ! - et il passait pour
un débris couvert de gloire, de la plus récente insurrection.
Cumulativement, il nettoyait les
latrines, balayait les escaliers, essuyait les cuvettes et la vaisselle, quelquefois
avec le même torchon, disait avec rage Mme Alexandre. Enfin, il faisait les
courses des pensionnaires dont il avait la confiance et qui lui donnaient de
jolis pourboires.
Aux heures de loisir, l'heureux
vieillard se retirait dans sa chambre et relisait assidûment les oeuvres de
Paul de Kock ou les élucubrations humanitaires d'Eugène Transpire, ainsi
qu'il nommait l'auteur des Mystères de Paris et du Juif Errant,
les deux plus beaux livres du monde.
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