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| Léon Bloy La Religion de M. Pleur IntraText CT - Lecture du Texte |
Comme ceci est à peine un conte, j'ai le droit de ne pas promettre une conclusion plus dramatique. Je le répète, je n'ai voulu que donner mon témoignage, le seul, très probablement, que puisse espérer l'ombre courroucée du mort.
Qu'il me soit donc permis de résumer en quelques lignes les paroles assez curieuses qui me furent dites, en diverses fois, par ce solitaire ordinairement silencieux.
Je ne crois pas
que je sentirai jamais un si noir frisson qu'en ce lointain jour où, côte à
côte sur un banc du Jardin des Plantes, il me fit entendre ceci :
- Mon avarice vous fait peur. Eh bien ! mon petit homme, j'ai connu un prodigue,
d'espèce moins rare qu'on ne pense, dont l'histoire vous donnera peut-être
l'envie de baiser mes loques avec respect, si vous êtes assez doué pour la
comprendre.
Ce prodigue était un maniaque - naturellement. C'est toujours facile à dire et cela dispense de tout examen profond. C'était même, si vous voulez, un monomaniaque.
Son idée fixe était de jeter le PAIN dans les latrines !
Il se ruinait dans ce but chez les boulangers. On ne le rencontrait jamais sans un gros pain sous le bras, qu'il s'en allait, en sautillant d'aise, précipiter dans les goguenots de la populace.
Il ne vivait que pour accomplir cet acte et il faut croire qu'il en éprouvait de furieuses jouissances ; mais sa joie devenait du délire quand l'occasion se présentait d'en offrir le spectacle à de pauvres diables crevant de faim.
Il avait trente mille francs de rente, celui-là, et se plaignait de la cherté du pain.
Méditez attentivement cette histoire vraie qui ressemble à un apologue.
Je n'eus pas le désir de baiser les loques de M. Pleur, mais son récit me fut assez clair, sans doute, car je crus entendre galoper, au-dessous de moi, toute la cavalerie des abîmes.
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