| Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText |
| Léon Bloy La Religion de M. Pleur IntraText CT - Lecture du Texte |
La
dernière fois que je rencontrai ce Platon de la lésine :
- Savez-vous, me dit-il, que l'Argent est Dieu et que c'est pour cette raison
que les hommes le cherchent avec tant d'ardeur ? Non, n'est-ce pas ? vous être
trop jeune pour y avoir pensé. Vous me prendriez infailliblement pour une
espèce de fou sacrilège si je vous disais qu'Il est infiniment bon, infiniment
parfait, le souverain Seigneur de toutes choses et que rien ne se fait en ce
monde sans Son ordre ou Sa permission ; qu'en conséquence nous sommes créés
uniquement pour Le connaître, L'adorer et Le servir, et gagner, par ce moyen,
la Vie éternelle.
Vous me vomiriez si je vous parlais du mystère de Son Incarnation. N'importe ! apprenez que je ne passe pas un jour sans demander que Son Règne arrive et que Son nom soit sanctifié.
Je demande aussi à l'Argent, mon Rédempteur, qu'Il me délivre de tout mal, de tout péché, des pièges du diable, de l'esprit de fornication, et je L'implore par Ses langueurs aussi bien que par Ses Joies et par Sa Gloire.
Vous comprendrez un jour, mon garçon, combien ce Dieu S'est avili pour nous autres. Rappelez-vous mon maniaque ! Et voyez à quels emplois la malice des hommes Le condamne !
... Moi, je n'ose plus y toucher depuis trente ans !... Oui, jeune homme, depuis trente ans, je n'ai pas osé porter mes pattes malpropres sur une pièce de cinquante centimes ! Quand mes locataires me paient, je reçois leur monnaie dans une cassette précieuse, en bois d'olivier, qui a touché le Tombeau du Christ, et je ne la garde pas un seul jour.
Je suis, si vous voulez le savoir, un pénitent de l'Argent.
Avec des consolations inexprimables, j'endure pour Lui d'être méprisé par les hommes, d'épouvanter jusqu'aux bêtes et d'être crucifié tous les jours de ma vie par la plus épouvantable misère...
J'avais assez pénétré l'existence mystérieuse de cet homme extraordinaire pour entrevoir qu'il me parlait d'une façon toute symbolique. Cependant les Paroles Saintes aussi rudement adaptées, m'effaraient un peu, je l'avoue.
Il se dressa tout
à coup, levant les bras, et je le vois encore, semblable à une potence géminée
d'où pendraient les haillons pourris de quelque ancien supplicié.
- On dit assez, par le monde, me cria-t-il, que je suis un horrible avare. Eh !
bien, vous raconterez un jour que j'avais découvert la cachette, infiniment
sûre, dont aucun avare, avant moi, ne s'était encore avisé :
J'enfouis mon Argent dans le Sein des Pauvres !...
Vous publierez cela, mon enfant, le jour où le Mépris et la Douleur vous auront fait assez grand pour ambitionner le suprême honneur d'être incompris.
...............................................................................................................................................
M. Pleur nourrissait environ deux cents familles, parmi lesquelles on aurait cherché vainement un individu qui ne le regardât pas comme une canaille, - tellement il était malin !
Mais aujourd'hui, juste ciel ! où donc est la multitude pâle des indigents assistés par le délégataire épiscopal de ce Pénitent ?