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Texte
Commençons d'abord par son
seigneur et maître, le Bouc : Mauvais caractère, mauvaise odeur et mauvaise
réputation ; impudent et impudique, emblême de luxure et de brutalité ; l'air
hautain, dédaigneux ; marchant d'un pied d'airain à la tête de son sérail, le
front large, les cornes hautes et menaçantes, la barbiche flottante et touffue,
les yeux étincelants comme deux boutons d'or ; faisant sonner sa clochette d'un
air vainqueur, enveloppant enfin son harem fringant d'un regard oblique et
farouche. Vindicatif et sournois, tyrannique et débauché, opiniâtre et
vaillant, autoritaire et butor, affamé de ronce et de vengeance, n'oubliant
rien et bravant tout, assouvissant, un beau jour, dans le sang de son maître,
la haine d'une année. Bête, satyre ou diable, tel est le bouc. Eh bien ! malgré
ses débauches et ses méfaits, on ne peut lui contester son superbe courage, sa
grandeur sauvage, sa majesté satanique, je ne sais quel prestige de réprobation
et de fatalité.
Cynique et fier, il secoue sa
grosse tête de satyre, comme s'il voulait jeter au vent toutes les légendes
diaboliques dont la superstition enroula ses cornes, et il s'avance à travers
les buissons et les ravins, avec une résignation hautaine, comme s'il était
chargé encore des iniquités d'Israël.
Capricieuse, vagabonde et lascive
est la Chèvre.
Douée d'une agilité surprenante,
d'une gaieté pittoresque et d'une grâce étrange ; indépendante et hardie comme
une fille des abîmes et des glaciers ; paradant dans les jeux du cirque,
cabriolant sur les tréteaux, tirant la bonne aventure sur les places publiques,
et dansant comme une almée autour de la Esméralda ; la corne en arrière, le nez
busqué, la bouche sensuelle et l'oeil brillant ; la patte leste et les moeurs
légères, impatiente de la corde, irrégulière de l'étable, dédaigneuse de
caresses ; fantaisiste et bizarre, grimpant le long des corniches et se
suspendant aux flancs des rochers ; insouciante et friande, avide de voltige et
de bourgeons, fléau des bois, ne vivant que pour l'aubépine et la liberté, le
salpêtre et l'amour.
La Chèvre est fille de l'Asie et
l'on est à peu près d'accord qu'elle descend du Bouquetin oegagre, qui habite
les chaînes du Caucase.
Répandue sur le globe entier,
elle rend à l'homme d'importants services, en lui donnant sa peau, son poil,
son lait, sa chair, ses fromages exquis, délices du gourmet et régal du
montagnard.
Dans le centre de l'Afrique, la
Chèvre est la grande ressource des caravanes et la nourriture capitale de
l'indigène : C'est un don royal et un gage d'alliance ; c'est le plat
traditionnel des festins barbares. Après les victoires on mange la Chèvre
d'honneur et quelquefois aussi les … prisonniers.
Chez nous, la Chèvre est la vache
de l'indigent, comme l'âne est le cheval du pauvre, c'est l'hôtesse aimée des
cabanes et gâtée des enfants. Combien de fois n'a-t-elle pas prêté le secours
de ses riches mamelles au sein tari d'une mère, et rempli tous les devoirs
d'une bonne nourrice.
Épouse un peu légère, la Chèvre
est une mère excellente. Il faut la voir au milieu de ses cabris jouant,
exécuter pour leur plaire des cabrioles audacieuses qui ne sont plus de son
âge. Il faut l'entendre quand on lui a ravi ses petits, appeler ses chers
chevreaux de cette voix navrante, presque humaine, qui a l'air d'un sanglot.
La domestication de la Chèvre
remonte aux temps les plus reculés. Sa place est marquée dans la Genèse et ses
cornes se profilent sur les monuments de la vieille Égypte. Le plaintif Jérémie
se fait suivre d'une Chèvre comme une simple cocotte de Bougival, et la reine
de Saba amène à Salomon un troupeau de Chèvres blanches comme le lait. Enfin,
si une louve allaita Romulus, Alexandre-le-Grand fut nourri par une Chèvre tout
comme M. Thiers.
Parmi les Chèvres exotiques, je
vous montrerai d'abord la Chèvre angora, couverte d'une toison magnifique,
longue, fine, ondulée ; elle semble vêtue de soie. C'est une bête
aristocratique et bien posée, fière de sa valeur industrielle, élégante et
grave, drapée, pour ainsi dire, dans sa richesse et sa beauté.
Bien différente est la chèvre
d'Égypte, un prodige de laideur. Sa tête étrange semble détachée d'une momie ou
sortie d'un bocal à esprit de vin : des oreilles pendantes, comme cassées, des
yeux blancs à fleur de tête, le nez bossu, la bouche oblique, les lèvres
disjointes, et des dents grimaçantes plus jaunes qu'un chapelet du temps de
Mahomet.
Voici les petites Chèvres naines
du Sénégal, des miniatures de délicatesse et de grâce, des merveilles
d'agilité. On dirait de leurs cornes un fuseau et de leur barbiche un flocon de
soie.
C'est la Chèvre de Lilliput. Son
lait est un trésor inépuisable, sa vie une cabriole éternelle. Bondissant comme
un Chamois ou faisant pivoter sa jolie tête blanche sur ses épaules noires,
elle s'en va dans les forêts vierges, brouter les feuilles parfumées des
mimosas parmi les singes et les écureuils, stupéfaits de son agilité.
Je vous présente enfin la plus
illustre et la plus précieuse de toutes les espèces ; la Chèvre de Cachemire. Elle
ne porte point de châle ; mais sous ses longs poils soyeux elle cache un duvet
floconneux et doux, d'une finesse incomparable qui sert à tisser ces étoffes
magnifiques qui ont fait sa réputation et sa gloire.
N'oublions pas que la Chèvre a
trouvé le café.
Un jeune berger appelé Kaldi
s'aperçut, un jour, qu'après s'être repues avec délices de certains fruits
inconnus, ses Chèvres se livraient aussitôt à des cabrioles extravagantes.
Kaldi s'empressa de goûter aux
fruits merveilleux et partagea incontinent la gaieté de son troupeau.
Au même instant un moine vint à
passer, qui se trouva bien surpris de tomber en plein bal. Une trentaine de
Chèvres exécutaient un cotillon fantastique tandis que le bouc, droit sur ses
pattes et les cornes inclinées, décrivait gravement un cavalier seul, en face
du berger qui figurait une espèce de chaîne des dames.
Le bon moine s'informe du motif
de cette fureur chorégraphique, et Kaldi lui raconte sa découverte.
La piété n'exclut pas les
instincts gastronomiques. Ceux du moine étaient grands : il imagina de faire
bouillir les fruits du berger et cette décoction ingénieuse donna le café.
Le café et le cachemire, la plus
riche des étoffes et la plus exquise des boissons, n'est-ce pas assez pour
faire pardonner à la Chèvre ses caprices, sa gourmandise et ses moeurs légères
!
Mais voici le bouc de Judée qui
vient tout à coup dresser, au milieu des ruines, sa tête souveraine, couronnée
de deux épées.
Animal superbe et redoutable, il
s'avance avec la double majesté d'un patriarche et d'un sultan ; puis il
s'arrête fièrement, campé sur ses pieds d'airain, la tête haute, le front
altier, l'aspect abrupt, les cornes immenses, droites et minces : deux lances
tournées vers le ciel.
Son jarret est de bronze et son
oeil une flamme ; son front est de granit, il frappe, pare, ébranle, riposte,
assomme, c'est une massue et un bouclier, une enclume, un maillet.
Quand il passe, taciturne et
sombre, à la tête de son troupeau errant, on dirait qu'il mène ses Chèvres
étiques en captivité.
Dépaysé autour même de son
berceau, il apparaît comme un maudit, comme un étranger sur ce sol déshérité
qu'il foule depuis trois mille ans.
Agenouillé dans la poussière, il
semble, avec son grand oeil jaune, suivre à l'horizon l'image flottante de
Moïse ou de Mahomet ; puis, il s'en va, suivi de cinq ou six esclaves, brouter
les buissons du Sinaï, ou l'herbe desséchée qui penche sur le tombeau des rois.
Relevant tout à coup sa tête farouche comme s'il voulait secouer l'antique
malédiction et le soleil de feu qui pèsent sur son front, il frappe les
cailloux de son pied nerveux, espérant peut-être, dans cette terre de prodiges,
faire jaillir une source des rochers. Quand vient le printemps, le Bouc de
Judée se forme un harem au milieu des bruyères et des myrtes sauvages et
malheur au Moabite ou au Philistin qui oserait l'approcher !
La guerre se mêle toujours à ses
amours : ce sont des combats renouvelés des temps héroïques, des luttes
épouvantables ; le vieux sol d'Israël résonne sourdement sous les pieds des
rivaux et l'on entend, au loin, comme un cliquetis d'épées, un bruit de cornes
retentissantes qui épouvantent les vautours du Sinaï.
Voici les adversaires aux prises,
tête contre tête, cornes contre cornes, pied contre-pied ; immobiles, attentifs
et tout à coup ils se lâchent, s'éloignent à pas lents et graves, se
retournent, se regardent, se défient du pied qui frappe, de la corne qui
s'incline, du regard qui brille, et s'élancent avec furie.
Ce sont des attaques impétueuses
et des bonds effroyables, des coups de tête à ébranler les murs de Béthulie,
des coups de cornes à briser les portes de Jéricho.
Tantôt, le vaincu reste, gisant
sur le sol ensanglanté et ce n'est plus qu'un cadavre ; tantôt un coup de
corne, décidant de la victoire, l'envoie dans un ravin où le chacal du désert,
sanglotant dans les ténèbres, viendra, à pas timides, lui dévorer les os.
Complétons cette
galerie de famille par une esquisse du Chevrotin de l'Himalaya, vulgairement
appelé Porte-musc.
Ce gentil animal est bien le
membre le plus étrange et le plus curieux de la grande famille des Chèvres.
C'est un parfumeur doublé d'un
acrobate, il saute ou il distille. Sur son blason de bête il porte un alambic
et un trapèze.
C'est un montagnard austère et
libre qui dédaigne les plaines et les collines. Il lui faut un glacier pour
piédestal, les neiges pour tapis, l'infini pour horizon. Il n'est pas grand, ce
gracieux Chevrotin, mais c'est à six mille mètres au-dessus du niveau de la mer
qu'il campe, sur son trône de glace.
C'est là-haut que le chasseur
intrépide s'en va chercher le roi des parfums, le musc de l'Himalaya dont une
once ne coûte pas moins de trente francs dans les bazars de Calcutta.
Des oreilles droites et longues,
effilées ; la tête petite et fine, un bel oeil noir bravant l'éclat des neiges
et le feu des éclairs ; un regard infaillible qui découvre l'insecte dans la
mousse et sonde le fond des abîmes ; un corps léger, pointillé de taches
blanches reposant sur quatre aiguilles et un pied si délicat, si mignon qu'il
pourrait entrer, sans la briser, dans une coquille d'oeuf.
Ce Chevrotin n'a pas de cornes ;
mais, en revanche, sa mâchoire est ornée de deux défenses qui se projettent
dans le vide. Avec son front nu et sa mâchoire armée, le porte-musc a l'air
d'un animal en train de dévorer ses cornes.
C'est près du nombril, dans une
petite poche, que le Porte-musc recèle le parfum délicat auquel il a donné son
nom.
Le mâle seul possède cette bourse
précieuse que le chasseur arrache aussitôt que sa victime est atteinte, avec
une avidité infernale, lui prenant du même coup la bourse et la vie !
La vivacité du Chamois égale à
peine l'agilité du Chevrotin de l'Himalaya. Il ne connaît point le vertige,
mais sa vue le donne. Comme un oiseau, comme un trait, il traverse l'espace,
bondit de rocher en rocher, saute par-dessus les ravins et les abîmes, se joue
au bord des précipices et se perd dans les cîmes comme l'aigle dans les nues.
Une seule chose peut le suivre
dans cette effrayante voltige : l'oeil de l'homme.
Une seule chose peut l'atteindre
dans ce galop aérien : une balle.
Quand il ne bondit plus c'est
qu'il est tombé. Ne dites pas qu'il a été moins rapide que le plomb du
chasseur. Le plomb et lui se sont rencontrés.
Entre la société et lui, ce
gracieux Chevrotin, la plus libre d'entre les bêtes libres, a mis une barrière
infranchissable : des Chèvres de rochers, des pics inaccessibles, un mur de
glace.
Ce n'est certes point un
malfaiteur qui fuit, qui se dérobe à de justes châtiments. C'est un petit
philosophe qui a ses idées sur la civilisation et qui se retranche derrière ses
neiges comme dans le recueillement de ses pensées. C'est un rêveur aimable et
doux qui se plaît à contempler de haut, sans ironie et sans dédain, les choses
basses de la terre.
Qu'elle est heureuse et libre la
petite Chèvre sauvage du Thibet. Que lui manque-t-il ? N'a-t-elle pas l'herbe
odorante des montagnes et l'eau bleue des glaciers ? N'a-t-elle pas cette
liberté qu'elle aime et qu'elle va chercher jusque dans les nues ? Gymnaste
incomparable et passionné, Léotard et Blondin des corniches vertigineuses, des
pics et des aiguilles accessibles à son pied seul, elle passe sa vie dans une
voltige éternelle, ayant pour spectateurs les aigles et les vautours, pour
orchestre le bruit des cascades et des torrents, et pour cirque l'Hymalaya.
Et, du haut de son trône de
glace, le petit Chevrotin musqué voit défiler à ses pieds tous ces habitants de
la montagne qu'il domine et qu'il prend, sans doute, en pitié.
N'est-il pas invulnérable et
comme inaccessible lui-même en son gîte aérien ? Non ! Sans parler de l'homme
avec qui il n'y a ni sécurité ni liberté, le Chevrotin de l'Hymalaya, comme le
Chamois des Pyrénées et le Bouquetin à peu près disparu des Alpes, a un ennemi
implacable qui plane sans cesse sur sa tête comme une autre épée de Damoclès :
c'est le grand vautour du Thibet.
Ce despote des airs le guette, le
suit, le surprend dans ses contemplations ou dans ses jeux, s'abat comme un
bloc, l'étourdit du bruit de ses ailes, l'aveugle de son bec, lui brise le
crâne, lui ouvre le flanc, lui déchire le coeur et il ne reste bientôt plus que
des os épars dans la neige rougie.
La Sarigue a une poche où elle
met ses petits. - C'est un berceau vivant.
L'Araignée-Loup a aussi une poche
qu'elle a filée, où elle dépose ses oeufs. - C'est un nid de satin.
Des reptiles terribles ont encore
une poche où ils secrètent leur venin. - C'est la mort.
Le Cousin possède également une poche en forme de trompe où il loge ses
aiguillons. - C'est une trousse à lancettes.
La Mangouste porte à son cou une pochette remplie d'une liqueur dont elle
sait se désaltérer quand l'atmosphère est étouffante. - C'est une gourde.
Le Pélican enfin a reçu de la nature une vaste poche où il met son poisson
en réserve. - C'est un garde-manger.
Le Chevrotin de l'Himalaya renferme dans sa poche le trésor de ses parfums.
- C'est un flacon de toilette.
Pour lui, c'est sa gloire et son souci, c'est sa richesse, c'est sa mort.
Pareil à ces victimes qu'on tue
pour leur or ou qu'on persécute à cause de leur génie, le petit Porte-musc
périt par son mérite et sa renommée. Ce qui fit sa gloire fait sa perte.
Elle cachait un trésor dans son
sein, la douce bête des montagnes, et la main de l'homme est venue l'arracher à
ses entrailles fumantes.
Qu'importe ! Est-ce qu'un parfum ne vaut pas une vie ! Est-ce que les belles
créoles de Calcutta se soucieraient du martyre d'un Chevrotin dont la cruelle
agonie a sué de délicieuses senteurs ! Est-ce qu'elles s'informeront des flots
de sang qu'a coûtés une goutte de parfum !
Depuis la Chèvre de Cachemire jusqu'au Bouc de Judée, nous avons vu passer
les plus illustres et les plus pittoresques de la grande famille Caprine, les
uns drapés de fine laine, les autres vêtus de soie, presque tous encornés
superbement ; ceux-ci laitiers incomparables, ceux-là fabricants renommés de
fromages ou fournisseurs ordinaires de ces portefeuilles ministériels qui
s'usent si vite.
Eh bien ! c'est pour la Chèvre de nos pays que je garde mes sympathies. Pour
la Chèvre qui nourrit le montagnard des Alpes ou des Pyrénées, le paysan des
monts d'Auvergne ou de mes chères collines du Périgord ; c'est pour la Chèvre
bienfaisante et familière des cabanes, qui promène ses puissantes mamelles au
milieu des bruyères roses et des genêts d'or, tandis que ses cabris joyeux
bondissent au bord des torrents.
J'ai été élevé par une Chèvre et je lui dois, sans doute, cette vivacité
capricieuse qui ne m'a guère servi dans ma carrière.
Qu'importe. Je me rappelle que, tout enfant, je mêlais dans mes prières
naïves aux noms de mes parents celui de ma nourrice à barbe, restée la compagne
de mes jeux.
Sur mes vieux jours, je me souviens encore de Jeannette et je lui
consacre ici ces dernières gouttes d'encre, en reconnaissance du lait dont elle
me nourrit.
FULBERT
DUMONTEIL.
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