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Charles Didyme
La journée d'un Lexovien en 1787

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  • PREMIERE PARTIE LA COMTE DES CHANOINES
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PREMIERE PARTIE

LA COMTE DES CHANOINES

Le 10e jour du mois de juin de l'année 1787, le sieur Cordier, greffier du roi au grenier à sel de Lisieux, se réveilla de fort bonne humeur et dans les meilleures dispositions de corps et d'esprit pour bien célébrer la solennité du jour. C'était, en effet, la veille de la foire Saint-Ursin, qui se tenait le 11 Juin. Cette foire, très renommée dans toute la contrée, attirait, chaque année, à Lisieux, un concours considérable de marchands et de curieux venus à la ville, tant pour y faire du trafic que pour y jouir du spectacle offert à leurs yeux par la promenade des Chanoines de la Cathédrale, recevant des mains de Monseigneur l'Evêque, Comte de Lisieux, la transmission de ses droits seigneuriaux, et les clefs de la ville pendant vingt-quatre heures. Cette cérémonie particulière, connue sous le nom de Comté ou de Cavalcade des Chanoines, était le prétexte de réjouissances publiques, et, comme elle coïncidait avec la foire Saint-Ursin, les habitants de la ville en profitaient pour recevoir leurs parents ou leurs amis, unissant ainsi les distractions de la rue aux joies plus intimes de la famille.

Donc maître Cordier était joyeux. N'attendait-il pas la visite d'un cousin, cultivateur aux environs d'Orbec, qui devait, accompagné de sa femme et de ses deux enfants, recevoir chez lui l'hospitalité pendant la durée des fêtes ?

Dès qu'il fut levé, le greffier du grenier à sel revêtit ses habits de fête, assista à la messe dans l'église Saint-Germain, sa paroisse, car c'était un dimanche, et se rendit à la porte d'Orbec pour y attendre l'arrivée de son parent.

Il était neuf heures du matin. Déjà la ville prenait son aspect des jours de fête. Par les quatre portes d'Orbec, de Caen, de Paris et de la Chaussée, on voyait arriver de nombreux groupes de marchands de toute sorte, venant à l'avance retenir leurs places pour la foire qui commençait le lendemain au lever du soleil. C'étaient des éleveurs de chevaux, des cultivateurs conduisant leurs bestiaux, des tisserands apportant à dos de bêtes des pièces de toiles tissées à la main pendant l'hiver, des fermiers dirigeant de lourdes charrettes qui contenaient la laine de leurs brebis récemment tondues. Les rues étaient pleines de monde, les auberges regorgeaient de clients et les chocs de verres, les conversations animées des consommateurs s'entendaient du dehors, tandis que des âtres enfumés des cuisines s'exhalaient les parfums les plus alléchants.

Maître Cordier, qui habitait la Grande-Rue, se rendit à la porte d'Orbec, en suivant la rue du Pont-Mortain, la rue aux Fèvres, la place du Crochet et attendit patiemment l'arrivée de son hôte.

Son attente ne fut pas, d'ailleurs, de bien longue durée. Un quart d'heure s'était à peine écoulé, depuis qu'il avait entamé la conversation avec un des gardes de la milice bourgeoise, occupés à orner les portes de guirlandes et d'écussons armoriés pour la cérémonie de l'après-midi, quand il vit arriver, montés sur deux bidets d'allure et tenant chacun un de leurs enfants en croupe, son cousin et son épouse. Le premier était vêtu d'une redingote de couleur claire, d'une culotte de velours foncé attachée au-dessous du genou par des rubans de soie rose, ses pieds étaient chaussés de souliers découverts à boucle d'argent. Sa femme portait le haut bonnet normand enrichi de dentelles, une robe toute unie et de couleur rose-clair, légèrement ouverte et laissant voir une guimpe de mousseline blanche, ornée d'une ruche de dentelle. Un châle de mousseline brodée, coquettement posé sur ses épaules, un petit tablier de soie noire, une chaîne d'or à laquelle était suspendue une croix normande ornée de pierreries, et enfin un grand parapluie de soie rouge, suspendu à son bras et sans lequel une bonne normande ne sortait jamais, complétaient son costume.

Après avoir tendrement embrassé ses hôtes, Me Cordier les conduisit à l'auberge de la Prairie, rue d'Ouville ; ils y laissèrent leurs montures. Puis, les nouveaux venus gagnèrent le domicile du greffier, et ils y furent l'objet de la plus délicate attention de la part de dame Cordier, qui, aidée de sa servante, avait préparé le dîner pendant l'absence de son mari.

Le dîner eut lieu à midi, selon l'usage de l'époque, dans la salle de réunion de la famille. Cette salle, située au rez-de-chaussée, donnait sur la rue, et était éclairée par deux fenêtres ornées de rideaux en serge rouge. L'ameublement simple, mais de bon goût et d'une propreté méticuleuse, comprenait une longue table, quelques chaises en chêne sculpté, et un dressoir, en forme de buffet et de même travail. Sur ce meuble, s'étalait une magnifique vaisselle en faïence de Rouen aux couleurs vives et variées caressant agréablement la vue. Dans un des angles de la salle, on remarquait une boîte d'horloge admirablement travaillée, véritable merveille, au dire des amateurs. Le cadran était émaillé, et les aiguilles d'or qui indiquaient l'heure se détachaient fort bien sur le fond bleu de l'émail.

Midi sonnait à cette horloge quand on se mit à table. Le père de famille récita le Benedicite et invita ses hôtes à manger de fort bon appétit.

Le menu se composait du potage, du boeuf bouilli, et d'une entrée consistant en un ragoût de volaille arrangé par la maîtresse de maison avec un art culinaire consommé. Au dessert, on servit du fromage de Pont-l'Evêque et de Livarot. On but du cidre pur de l'année, on déboucha une bouteille de vieux vin généreux et l'on fit honneur à quelques cruchons de cidre mousseux.

La conversation fut très animée, le repas très gai et l'on achevait à peine le dessert quand les douze cloches de la cathédrale, sonnant à toute volée, annoncèrent les premières Vèpres de St-Ursin et le commencement de la cérémonie de la promenade des chanoines. Nos visiteurs se rendirent en toute hâte à l'église St-Pierre pour assister à la formation du cortège et au départ des chanoines.

L'église est remplie de monde ; au milieu du choeur, sur une sorte d'autel improvisé, la châsse qui contient les reliques de saint Ursin est exposée à la vénération des fidèles.

Messire Chastain de la Fayette, haut doyen du Chapitre, officie, et le grand chantre, messire de Barber, entonne le premier psaume des vèpres. Aussitôt, Messieurs Clouet et Aveline, les deux chanoines élus par le Chapitre pour être comtes cette année, sortent de la sacristie revêtus du surplis et de l'aumusse, ayant sur l'épaule des guirlandes de fleurs et un bouquet à la main. Ils vont se joindre au cortège sous l'escorte duquel ils doivent parcourir la ville pour prendre possession des droits nouveaux qui vont leur être confiés.

En tête marchent les tambours et les trompettes de la milice bourgeoise, faisant retentir les rues de leurs sons bruyants et précédant de quelques pas vingt-cinq hommes d'armes fournis par certaines maisons de la ville soumises à cette servitude annuelle. Casque en tête, épée au côté, cuirasse sur le dos, hallebarde sur l'épaule, ils ont l'allure de vieux chevaliers. Ils sont suivis par les deux appariteurs du Chapitre, tenant d'une main leur bâton d'argent et de l'autre un bouquet de fleurs.

Puis s'avancèrent deux chapelains, celui de St-Ursin, en particulier, vêtus du surplis et de l'aumusse et enguirlandés de fleurs.

Au moment où messires Clouet et Aveline descendent les marches de l'église, deux valets de pied leur présentent à chacun un cheval blanc recouvert d'une housse écarlate et orné de rubans de soie rouge. Les chanoines les montent et prennent place dans le cortège derrière les chapelains et devant les membres de la haute justice du Chapitre qui ferment la marche. Ce sont messires le bailli Boessey, le lieutenant Le Rat, l'avocat fiscal Le Bailly, le procureur fiscal Du Dezert, le greffier Me Le Masle, le sergent Le Mire.

Les avocats sont représentés par leur doyen, Me Maillet, et leur syndic, Me Grainville.

Le cortège se rend d'abord à la porte d'Orbec.

Me Cordier, malgré le désir de ses hôtes, qui auraient voulu suivre partout cette curieuse escorte, se dirige vers la porte de Caen afin d'assister à la cérémonie qui devait s'effectuer autour de l'épine de l'abbaye royale de N.-D. du Pré. Cette épine était plantée au milieu de la rue du faubourg St-Désir et marquant la limite où s'arrêtait la juridiction de Monseigneur Jules-Basile Ferron de la Ferronays, évêque, comte de Lisieux, elle indiquaitcommençait le territoire de l'abbaye de St-Désir, dont Madame de Créquy était alors abbesse.

Nos promeneurs étaient donc à la porte de Caen, attendant le passage du cortège. Soudain, les roulements des tambours, les joyeuses fanfares des trompettes, le concours plus empressé de la foule leur en annoncent l'arrivée. Il s'approche au milieu d'une escorte joyeuse de curieux, formant la haie des deux côtés de la rue.

Les portes sont ornées de fleurs et d'écussons aux armes des chanoines-comtes. Au moment où ceux-ci s'approchent, messire Thillaye du Boullay, écuyer, maire de Lisieux, assisté de messires Desmares, docteur en médecine, et Desbordeaux, ancien conseiller en l'élection, tous deux échevins, se présentent devant eux et leur remettent solennellement les clefs de la ville dans les termes suivants :

"MESSIRES COMTES, Très satisfaits de vous voir élus par le vénérable Chapitre de l'Eglise cathédrale pour exercer l'autorité dans la ville de Lisieux, nous avons l'honneur de vous confier les clés de nos portes, certains qu'elles seront sous bonne garde".

Les chanoines reçoivent les clefs qui leur sont présentées sur un coussin de velours cramoisi, remercient le Maire et les Echevins de leurs bonnes paroles et laissent deux de leurs gardes pour prendre possession de la porte en leur nom.

Le cortège reprend alors sa marche se dirige vers la rue St-Désir, et fait le tour de l'épine de l'abbaye pendant que les cloches du monastère sonnent à toute volée pour saluer la présence des chanoines-comtes sur le territoire de l'abbaye.

Rentrés par la porte de Caen, ils se rendent rue du Bouteiller et entrent au Collègemaître Cordier avait déjà conduit ses amis. Les portes sont ouvertes devant les visiteurs qui sont reçus par Monsieur Le Carpentier, directeur des pensions, et Monsieur Morel, préfet du Collège. Ils visitent les classes où chaque professeur leur présente ses écoliers : M. Morel les philosophes, M. Marchand les rhétoriciens. A tous, les illustres visiteurs donnent congé et quittent la maison, acclamés par les écoliers qui crient à tue-tête : "Vivent les chanoines-comtes !".

Fatigués de leur course, les hôtes de maître Cordier rentrent au logis et le cousin d'Orbec, en attendant le souper, demande à son parent de lui raconter la fin de la cérémonie.

"En sortant du Collège, répondit maître Cordier, les chanoines se sont rendus à la Prévôté du comté et y ont présidé aux règlements de police. Pure formalité d'ailleurs, puisque la justice vaque aujourd'hui dimanche.

- Ensuite que font-ils ?

- Ils retournent à l'église cathédrale où une collation, préparée sous le vestiaire du Chapitre, est servie à tous les officiers du choeur et de la juridiction.

- Que leur sert-on ?

- Une galette feuilletée, pâtisserie toute locale, trois pots de vin généreux, trois pots de cidre et trente-six ramequins.

- Qu'est-ce qu'un ramequin ? demanda le petit garçon, que ce récit intéressait beaucoup.

- Ce sont des tartes au fromage, répondit Me Cordier.

Puis il reprit :

Les chanoines rentrés au choeur y ont droit aux encensements et autres honneurs avant le haut doyen et le grand chantre.

- Mais ces honneurs dont on les comble, cette autorité qu'on leur confère, ne les oblige-t-elle pas à quelque retour ?

- Certes, et pendant les Laudes, le Trésorier du Chapitre, messire de Gruel, fera distribuer aux deux Comtes, et à leurs dépens, à leur assistance, à tous les chanoines, titulaires et semi-prébendés, un cierge d'un demi-quarteron. Chaque personne du choeur recevra deux petites chandelles de cire.

- Est-ce tout ?

- Non point. Chaque membre du Chapitre doit recevoir un pain blanc de 4 livres et deux pots de vin. En outre, messire Clouet donnera ce soir à diner à tous ses collègues du Chapitre qui, demain, seront traités par messire Aveline. Le règlement veut que l'on use de ce banquet avec sobriété et que tous les divertissements mondains en soient proscrits. En somme, sans compter les autres dépenses, les chanoines doivent distribuer, en moyenne, deux pièces de vin.

- Voilà de gros frais, auxquels tous ne pourraient peut-être pas subvenir.

- Sans doute, mais, en revanche, ils toucheront demain les droits de la coutume pour la foire Saint-Ursin".

Pendant cette conversation l'heure du souper était arrivée et Madame Cordier vint chercher ses hôtes pour les prier de se mettre à table. On servit un gigot rôti réservé pour le souper ; on mangea au dessert une grande galette feuilletée commandée chez le meilleur pâtissier de la rue du Pont-Mortain, et le repas se termina gaiement.

Puis on sortit dans la rue les chaises de la salle à manger afin de prendre le frais et de converser un peu avec les voisins.

Mais la cloche de St-Pierre, sonnant le couvre-feu, fit rentrer chez eux nos braves bourgeois qui, la prière faite en commun, s'endormirent du sommeil du juste en se promettant une excellente journée pour le lendemain.

 




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