DEUXIEME PARTIE
LA FOIRE SAINT-URSIN
Les cloches des Eglises sonnant à
toute volée, et la voix du crieur public parcourant les rues de la ville pour
annoncer aux habitants que la foire St-Ursin était ouverte, réveillèrent de
fort bonne heure la famille de Me Cordier et ses hôtes. Ils se levèrent, se
vêtirent en toute hâte et furent bientôt prêts à parcourir les marchés de la
ville.
La foire St-Ursin qui était la
plus importante de l'année, attirait à Lisieux, nous le savons déjà, une foule
considérable. Non seulement les marchands de la contrée y affluaient, mais
aussi les acheteurs venus de tous les côtés de la France. En effet, les draps
connus sous le nom de frocs fabriqués spécialement dans la vallée
d'Orbec étaient très renommés. Aussi la ville était-elle remplie de Bretons,
Vendéens, Angevins, Percherons et Poitevins dont les costumes et les idiomes
variés donnaient à la cité un aspect cosmopolite très intéressant. Les auberges
étaient trop petites pour héberger cette affluence inaccoutumée de visiteurs.
Les plus fréquentées étaient La belle Fontaine, tenue par le sieur
Surville dans le faubourg de Paris, et la Prairie, tenue par Thomas
Jardin rue d'Ouville. La Couronne faubourg de la Chaussée et la Levrette
de Paris, étaient aussi fort bien achalandées.
On venait donc à Lisieux pour y
acheter des toiles et des draps, c'était par conséquent sur le marché aux
toiles que se concentrait tout l'intérêt de la foire.
Nos visiteurs traversèrent
rapidement le petit marché qui s'étendait entre le cimetière de l'église St-Germain
et le portail de l'église St-Pierre et dans la rue des Chanoines. Ils
attachèrent peu d'importance aux étalages en plein vent des marchands forains,
aux harangues pompeuses des marchands d'orviétan, aux farces comiques de
quelques pitres s'efforçant d'exciter la gaîté de la foule par des railleries
mordantes et des lazzi de mauvais goût. Indifférents à ce spectacle ils se
hâtèrent de gagner la rue des Boucheries où se trouvait installé le marché des
toiles et des draps. Il se tenait sous une vaste halle, consistant en une
charpente en bois soutenant un toit pointu recouvert de tuiles. Cette halle
aujourd'hui disparue était immense pour l'époque : c'était un des spécimens de
cette architecture dont la halle de St-Pierre-sur-Dives nous offre encore un
exemple. Au moment où maître Cordier et ses hôtes y pénètrent la halle est
remplie d'une foule nombreuse circulant avec peine au milieu des pièces
d'étoffes étalées aux regards des curieux. Au milieu du brouhaha confus des
voix, des appels des vendeurs, un observateur minutieux aurait pu relever dans
cette foule des remarques bien intéressantes. Ici c'est le Cauchois fin et rusé
venu des rives de la Seine apporter les toiles dites de Rouen, qui cherche à
vaincre par sa souplesse l'entêtement acharné d'un Breton. Là c'est un habitant
du Maine, qui achète à un tisserand de St-Georges-du-Vièvre quelques pièces de
toile dites Fleurets et Blancards. Partout enfin c'est la fièvre
du négoce, l'embrouillamini des affaires, compliqué de la diversité des patois
et des variations des monnaies, poids et mesures, suivant les différentes
régions. Tout cela crée des malentendus, amène des erreurs, suscite des
querelles, parfois des rixes et les officiers de la milice bourgeoise ont peine
à maintenir l'ordre public.
La cousine de maître Cordier
s'arrêta d'abord devant un marchand de drap des manufactures d'Orbec et après
quelques pourparlers se décida à acheté 6 aunes de drap de moyenne qualité
valant 2 livres l'aune, et en outre 4 aunes de froc au prix de 1 livre 5
sols l'aune. Puis accompagnée des marchands elle se rendit au Poids du Roy
situé dans un petit bâtiment au bout de la halle pour y faire mesurer l'étoffe
qu'elle venait d'acheter. Quoique les mesures employées à cet usage fussent la
propriété de l'Evêque qui en conservait chez lui les étalons, les droits de la
coutume étaient ce jour-là perçus par les préposés des chanoines comtes. L'aune
mesurait 3 pieds 7 pouces et 8 lignes et le boisseau de l'évêché contenait 7
pots et une pinte tandis que celui des baillages d'Orbec mesurait 24 pots et
celui de la halle de Lisieux 10 pots et une pinte. D'ailleurs des arrêts du
Parlement avaient décidé que ces mesures seraient seules reconnues comme
officielles sur toute l'étendue du diocèse de Lisieux. Ce fut donc au Poids du
Roy que les marchands de toile firent auner leur marchandise et acquittèrent le
droit de 2 sols pour cent "a l'équipollent du plus ou du moins".
En quittant la halle aux toiles
la famille Cordier se rendit au marché aux boeufs situé près du cimetière St-Jacques,
sur un terrain soutenu par un mur à l'endroit où se trouve aujourd'hui la halle
au beurre. Ils y restèrent quelques instants et traversèrent ensuite la place
du Crochet qui se trouvait située au dessous du cimetière St-Jacques.
Cette place sur laquelle on vendait les objets qui se débitaient au poids
portait ce nom parce que l'on y pesait au moyen d'un crochet public appartenant
à l'Evêque. On y vendait le suif, la laine et la bourre. Me Cordier traversa
donc la place du Crochet et fit suivre à ses hôtes la rue aux Fèvres où se
trouvaient les boutiques de ceux qui exerçaient les professions du marteau,
tels que ferblantiers et serruriers.
Au bas de la rue aux Fèvres ils
se trouvèrent en face de la halle au blé qu'ils traversèrent également. L'Evêque
de Lisieux qui payait chaque semaine une redevance de 12 boisseaux de blé à
l'abbaye de Notre-Dame-des-Prés avait envoyé son intendant à la halle pour y
faire mesurer le grain, car par arrêt du Parlement, cette redevance devait être
payée, non suivant le boisseau de l'Evêque, mais d'après celui de la halle de
Lisieux.
En quittant cet endroit ils
allèrent visiter le Marché aux Chevaux qui se tenait sur les deux Coutures. On
y remarquait surtout une grande quantité de cette race de chevaux aux jambes
solides, aux jarrets d'acier connus dans la contrée sous le nom de bidets
d'allure. C'étaient d'excellentes bêtes de selle, très recherchées à cette
époque où les routes peu carrossables rendaient difficile l'emploi des
voitures.
Comme midi approchait, Maître Cordier
ramena ses hôtes au logis et l'on se mit à table. Pendant le repas, la
conversation s'engagea sur Lisieux ; on parla surtout de son administration.
"- Quel est donc le
Lieutenant général de la ville, demanda le fermier d'Orbec ?
- C'est Mgr le duc d'Harcourt. Le
gouverneur particulier est Mgr le duc de Céreste-Brancas, que sa charge de
gouverneur fait en même temps colonel de la milice bourgeoise.
- Qui siège à l'Hôtel de Ville ?
- Messire Thillaye du Boullay,
maire, escorté de quatre échevins conseiller du roi, Messires Desbordeaux,
Desmares, de Neuville, Descours et Horlaville. En outre le bureau de ville
comprend M. le Bret, procureur du roi, M. Le Brun, secrétaire-greffier. M.
Aubert perçoit les impôts de la ville et la taille des communautés.
- Quelles ont leurs fonctions ?
Outre l'administration
particulière de la cité ils jugent la partie des manufactures et les
ouvriers à l'occasion des étoffes. Le Parlement seul reçoit appel de leurs
jugements.
Quelle est la situation de votre
ville au point de vue de l'instruction ?
- En dehors du Collège, du petit
et du grand Séminaire, nous avons les écoles chrétiennes des Frères, fondées à
Lisieux en 1777, il y a dix ans, par feu Mgr de Condorcet, et les soeurs de la
Providence ou des écoles de la Charité, établies, en 1683, par Mgr Léonor de
Matignon.
- La ville possède-t-elle des
bibliothèques des sociétés savantes ?
- Il y a la bibliothèque du
Chapitre et surtout le Cabinet littéraire fondé en 1783, dont les membres se
réunissent à l'Hôtel-de-Ville. Messire Delaunay d'Hermont, docteur-médecin, en
est actuellement directeur et receveur. Je vous citerai aussi les conférences
de morale qui se font le dernier lundi de chaque mois au grand Séminaire".
En achevant ces mots, Me Cordier
se leva de table, car le repas était terminé, et proposa à ses hôtes, pour
finir la journée, de se rendre en pélérinage à la croix St-Ursin. Son offre fut
acceptée avec empressement.
On se mit en route vers deux
heures de l'après-midi. Le temps était splendide, et le souffle léger de la
brise rafraîchissait heureusement l'atmosphère surchauffée par les ardents
rayons du soleil de juin.
Nos pélerins suivirent en
conversant gaiement la Grande-Rue, franchirent la porte de Paris et
s'engagèrent dans le faubourg de ce nom. La croix Saint-Ursin s'élevait à
mi-côte sur un tertre de gazon, à l'entrée d'un bois appelé autrefois la forêt
Rathouin. Dès qu'ils y furent arrivés, ils s'agenouillèrent, firent une courte
prière et s'asseyant à l'ombre d'un arbre sur l'herbe verte se reposèrent un
peu. Alors le greffier du grenier à sel sur la requête de ses amis raconta
légende de Saint Ursin.
"- C'était en l'année 1055 ;
une peste terrible sévissait sur la ville de Lisieux et y exerçait de cruels
ravages. Pour conjurer ce fléau, l'Evêque résolut d'emprunter aux habitants de
Bourges une partie des reliques du bienheureux saint Ursin, très renommé pour
ses miracles. Un autre motif avait d'ailleurs poussé le prélat à faire cette
démarche.
- Quel était ce motif ?
- Il s'agissait de rehausser
l'éclat de la cérémonie que l'Evêque de Lisieux, Hugues ou Hugo, petit-fils de
Richard 1er, duc de Normandie, voulait célébrer à l'occasion de la consécration
de sa cathédrale.
- Les habitants de Bourges
prêtèrent-ils les reliques ?
- Ils y consentirent sans trop de
peine et les firent accompagner jusqu'à Lisieux par quelques-uns de leurs
concitoyens. Dès que la châsse qui les contenait fut arrivée dans la ville le
fléau cessa dans tout le pays.
- C'est donc en mémoire de ce
bienfait que fut élevée cette croix ?
- Nullement. Quelques temps
après, les habitants de Bourges qui avaient accompagné les reliques les
réclamèrent vivement. On replaça dans la châsse où étaient contenus ces
précieux restes sur le chariot qui l'avait apportée et l'Evêque, le clergé, le
peuple, portant des torches allumées et chantant des psaumes, l'accompagnèrent
processionnellement à quelque distance de la ville par le chemin, alors très
escarpé, que nous venons de suivre nous-mêmes.
Quand le cortège eut atteint
l'endroit où nous sommes, au milieu de la forêt Rathouin, la châsse qui
contenait les reliques devint si pesante qu'il fut impossible de la faire
avancer davantage. Surpris de cet évènement, le prélat q qui présidait la
cérémonie se jeta à genoux et adjura l'Evêque saint Ursin de lui faire
connaître par un prodige si sa volonté était de rester à Lisieux ou de
retourner à Bourges. Aussitôt la châsse, qui conservait une pesanteur
insurmontable quand on voulait la diriger vers Bourges, devenait subitement légère
quand on la faisait descendre vers Lisieux.
Ce fait suffit pour persuader au
peuple que saint Ursin voulait honorer la ville de la présence continuelle de
ses reliques, et elles furent ramenées en grande pompe dans l'église
cathédrale.
- Ne reste-t-il que cette croix
pour perpétuer le souvenir de ce fait ?
- Il fut peint, quelque temps
après, un tableau sur bois qui représentait l'évènement. Cette oeuvre se
trouvant en fort mauvais état, fut refaite sur toile en l'an 1681. Cette
seconde peinture se trouve actuellement dans la chapelle Saint-Ursin, qui est
celle de l'abside du côté de l'Epitre, dans l'église cathédrale.1 L'artiste a composé quatre panneaux
de différentes grandeurs. Le premier représente N.-S. Jésus-Christ et Nathanaël
sous le figuier pendant cette scène de l'Evangile, où il dit : "Je vous ai
vu avant que Philippe vous ait appelé quand vous étiez sous le figuier".
En effet, l'opinion reçue, tant à Bourges qu'à Lisieux, veut que le Nathanaël
de l'Evangile et saint Ursin soient le même personnage. Sur le deuxième
panneau, nous assistons à la Cêne du Jeudi saint, pendant laquelle Nathanaël
assis fait la lecture. Enfin, les deux autres parties du tableau représentent
la procession des habitants de Lisieux accompagnant, en dehors des portes, les
reliques du Saint. On y voit, à l'aller, la châsse, traînée par un cheval
blanc, gravir la côte qui mène à la forêt Rathouin, entourée par le peuple, le
clergé et quelques personnages à cheval. Ce sont les habitants de Bourges qui
avaient amené les reliques à Lisieux. Au retour de la procession, sur le
quatrième panneau, la châsse est traînée par une génisse, tous les assistants
sont tournés vers les portes de la ville, sauf les personnages à cheval qui
continuent leur route vers Bourges.
Ce tableau est orné des
inscriptions suivantes.
Dans le haut du tableau :
COMMENT LES RELIQUES DE MONSIEUR
SAINT URSIN FURENT APORTEES EN MIRACLE EN CETTE VILLE EN L'AN 1055 PAR LES
SOINS DE HUGO EVEQUE DE LISIEUX.
Et en bas :
CE TABLEAU A ESTE REFAIT SUR L'ORIGINAL
VIEIL EN L'AN 1681 AUX DESPENS DE LA FABRIQUE.
- C'est donc en anniversaire de
cette cérémonie que se célèbre la fête dont nous fûmes hier les témoins ?
Oui, cette cérémonie fut
instituée pour honorer la mémoire de la translation des reliques de saint
Ursin. Mais la fête du Saint se célèbre, à Bourges, comme à Lisieux, le 29
décembre, jour anniversaire de son décès."
Maître Cordier fut interrompu
dans son récit par le bruit d'une voiture gravissant péniblement la côte.
C'était bien le cas de dire avec le fabuliste :
Par un chemin montant,
sablonneux, malaisé, Six forts chevaux tiraient un coche. L'attelage suait,
soufflait, était rendu.
En effet, la voiture qui
s'avançait n'était autre que la diligence se rendant de Caen à Paris et qui,
après avoir relayé à Lisieux reprenait son long et pénible voyage pour arriver
le lendemain à Paris.
Laissant passer devant eux le
lourd véhicule, chargé de voyageurs et de paquets, les hôtes de maître Cordier
redescendirent vers la ville.
"-A quelle époque remonte
donc l'érection de la croix Saint-Ursin, demande le cousin d'Orbec ?
- Ce monument, reprit maître
Cordier, fut élevé en 1055, dans le courant de l'année où se passèrent les
évènements dont il perpétue la mémoire et depuis cette époque on y fait chaque
année, à la deuxième férie après l'octave de Pâques, une procession
solennelle.2
- Ce fait prouve que les bons
Lexoviens gardent encore aujourd'hui quelque reconnaissancce pour les bienfaits
de *Monsieur Saint-Ursin*. Mais ces reliques existent-elles toujours à Lisieux
?
- Sans doute, et nous trouvons
dans les archives du Chapitre plus d'une preuve de leur existence. En l'an
1399, le 14 avril, le cardinal Guillaume d'Estouteville, évêque et comte de
Lisieux, procèda à la visite de ces reliques et rédigea, en latin, un
procès-verbal de cette cérémonie. On y lit qu'ayant fait ouvrir la châsse qui
contenait les précieux restes , le cardinal y trouva d'abord une table de
marbre sur laquelle étaient inscrits les mots suivants : "CORPORA SANCTORUM
URSINI, BERTHIVINI ET PATRICII," et, en outre, trois sacs de cuir marqués
de trois sceaux qui furent levés et recachetés après vérification. Sur un des
sacs on lisait ces mots : "CORPUS S. URSINI CUM MAGNA PARTE CAPITIS".
En 1494, le 30 juin 1521 et le 15
juin 1556, les reliques de saint Ursin sont portées dans des processions
générales ordonnées par les Evêques de Lisieux pour conjurer quelques malheurs
publics.
- Cependant, j'avais ouï dire que
ces reliques avaient été volées par les Anglais d'abord, puis brûlées par les
protestants après leur réintégration dans la cathédrale.
- Vos souvenirs, exacts sur un
point, sont erronés sur un autre. Vers 1540, en effet, les Anglais, en passant
par Lisieux, emportèrent les fameuses reliques. Mais un chanoine de notre
Chapitre, messire Jean d'Orbat, d'origine irlandaise, fut délégué pour aller
les rechercher en Angleterre et fut assez heureux pour les rapporter à Lisieux.
- mais vous pensez qu'elles ne
disparurent pas dans le pillage de la basilique, en 1562. j'ai souvent entendu
raconter que les soldats du sire de Fervacques les avaient jetées au vent ?
- C'est une erreur : les
chroniques de l'époque racontent en effet que, vers l'année 1562, les
Calvinistes, conduits par Guillaume de Hautemer, sire de Fervacques, pillèrent
l'église Saint-Pierre et découvrirent la châsse de Saint-Ursin, inutilement
soustraite à leurs investigations. En la voyant, Fervacques s'écria : "On
dit que si j'ouvrais cette belle châsse, je ne vivrais pas un demi an. Je ne
l'en ferai pas moins ouvrir". Et d'un coup de dague il fit sauter une lame
d'argent doré, enrichie de pierreries. Puis il ajouta, en se tournant vers les
membres du Chapitre qui assistaient à ce triste spectacle : "Tous ces
ossements vous ont servi à gagner votre vie et de l'argent, mais vous avez
métier d'en gagner autrement, car celui-ci est perdu pour vous. Et si vous
n'emportez ces ossements, ils seront brûlés". Ce fut alors qu'un membre du
Chapitre emporta respectueusement les reliques et, quand les temps de troubles
furent passés, les rendit au Chapitre de la cathédrale. Ce récit, dont je puis
vous garantir l'exactitude, vous prouve bien que ces restes sacrés sont encore
en notre possession.
Pendant cette conversation, nos
promeneurs avaient regagné le domicile de maître Cordier et, quelques instants
après leur arrivée, ils se mettaient à table pour le souper.
Ce repas fut moins gai que les
précédents et se ressentit un peu de la proximité du départ, car nos amis
devaient se quitter le soir même avant la fermeture des portes de la ville.
Néanmoins, après le repas, on
sortit encore les chaises dans la rue et l'on lia conversation avec quelques
voisins.
Les hôtes de maître Cordier
exprimèrent combien ils étaient satisfaits de leur voyage à Lisieux ; ils se montrèrent
fort touchés de l'accueil dont ils avaient été l'objet de la part de leur
cousin et regrettèrent que leur court séjour ne leur eût pas permis de visiter
les monuments, tels que les églises et les chapelles des couvents ou des
corporations.
"- Ce n'est que partie
remise, leur dit maître Cordier, car j'espère que vous viendrez bientôt me
faire une nouvelle visite.
- J'accepte de grand coeur,
répondit le fermier d'Orbec, et, si vous le voulez, nous prendrons rendez-vous
pour le mois prochain".
Soudain, au moment où l'horloge
de l'église cathédrale sonnait neuf heures, on entendit le son argentin de deux
petites cloches carillonnant à toute volée.
Maître Cordier se leva.
- Ces cloches, dit-il, sont
celles de Saint-Cande et de Saint-Berthivin. Leur sonnerie annonce aux
chanoines-comtes que leur autorité a pris fin et que l'évêque-comte a repris la
sienne.
- Elles nous annoncent aussi,
repris son cousin, que la fête est terminée, que les portes de la ville vont
être fermées et qu'il est l'heure de nous séparer".
Sur ces paroles de leur père, les
enfants du fermier d'Orbec embrassèrent leur cousin. Dame Codier embrassa
également ses hôtes et le greffier du grenier à sel les conduisit à l'auberge
de la Prairie, où ils reprirent leurs montures, puis à la porte d'Orbec, où ils
se quittèrent après s'être prodigué, de part et d'autre, les marques de la plus
vive sympathie.
Bientôt, les voyageurs
disparurent dans la nuit, et le bruit cadencé du trot de leurs bidets d'allure
s'éteignit dans le lointain.
Maître Cordier rentra à son
domicile.
Quelques instants après, les
portes de la ville se ferment, les lumières s'éteignent et les pas des soldats
de la milice bourgeoise faisant une ronde troublent seuls le silence des rues.
FIN
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