Contrariée, puis ruinée par l’invasion anglaise, l’industrie
générale de Caudebec se mit tout à coup à refleurir, surtout à la fin du XVIe siècle.
La tannerie, très anciennement établie à Caudebec, puisque les statuts des
tanneurs datent du XIIe siècle, avait survécu, mais la chapellerie de feutre
fut, à Caudebec, une industrie nouvelle, qui devint rapidement florissante. Il
y eut, en effet, un revirement à la mode très curieux à noter dans la vieille
Normandie, fort attachée à ses coutumes. On n’y fabriquait, pour les hommes,
que le bonnet de coton traditionnel et les femmes avaient transformé le hennin
de jadis en ces hautes coiffes cauchoises, ornées de dentelles et de barbe, qui
font encore notre admiration. A ces modes, se substitua, tout d’abord en pays
normand, puis dans le pays entier, le chapeau de feutre, fabriqué à Caudebec,
surtout par les maîtres et les ouvriers protestants. Bientôt, tous les
Huguenots coiffèrent le feutre noir de Caudebec, orné d’une plume verte, et par
l’intermédiaire de la petite ville cauchoise, toute la France porta ensuite le
chapeau de Caudebec. Louis XIV lui-même, sur sa majestueuse perruque, arborait
un feutre rond et noir, orné d’une longue plume blanche.
C’est l’apogée de l’industrie caudebécaise, de son commerce et de sa réputation
partout répandue. Thomas Corneille, dans son Dictionnaire de géographie,
après avoir donné une description de la petite ville, écrite « sur les lieux »,
n’a eu garde d’oublier les chapeaux de Caudebec, « fort estimez, dit-il,
en 1704, parce qu’ils résistent à la pluie ». Ce sont les qualités qu’on leur
reconnaissait aussi en Angleterre et en France, où on les utilisa aussi pour
les troupes, comme « chapeaux de pluie ». Le Dictionnaire de Trévoux
leur donne même une dénomination latine : Pileus calidobeccensis. Il
vint alors un temps où les Caudebecs étaient si connus dans toute
l’Europe que le nom de la ville se confondit, par une synonymie amusante, avec
le nom de l’objet. Boileau lui-même, le législateur du Parnasse, écrira dans sa
fameuse Epitre à Lamoignon :
Pradon a mis
au jour un livre contre vous,
Et chez le chapelier du coin de notre place,
Autour d’un caudebec j’en ai lu la préface.
avec cette note écrite de sa main : « Caudebec, sorte de chapeaux de
laine, qui se font en Normandie ». A ces vers, se rattache, du reste, une
anecdote amusante peu connue. Boileau avait d’abord écrit :
A l’entour
d’un castor, j’en ai lu la préface.
Pradon, qui était Rouennais, soit dit en passant, le reprit : « A l’entour
ne se dit pas, écrit-il dans ses Nouvelles remarques sur les ouvrages du
sieur D. (1685, in-8°) : on dit bien les lieux d’alentour, mais non
pas à l’entour d’un castor ».
Avec son bon sens ordinaire, Boileau fit son profit de la remarque qui était
juste. Il changea l’hémistiche incorrect en celui qui est resté. Sa préface
entoura désormais un chapeau assez grossier, comme le « Caudebec », au
lieu d’un castor, chapeau de grand luxe. Et Pradon n’y gagna point. Mme
de Sévigné a aussi cité les « Caudebec» dans une lettre à sa fille, Mme
de Grignan, en 1675. Elle note les fadaises qu’écrivaient à Versailles, les
valets de chambre, qui étaient à la guerre avec Créquy, du côté de Trèves. «
L’un, dit-elle, fait un inventaire de ce qu’il a perdu : son étui, sa tasse,
son buffle, son « Caudebec ». Voilà bien certes des preuves de la
popularité des chapeaux cauchois. Le Confiteor de l’Infidèle voyageur
cite aussi Caudebec, comme réputée « pour ses bons chapeaux et ses beaux
esprits ! »
Comment se fabriquaient les Caudebecs ? Savary, dans son Dictionnaire
du Commerce, dit qu’on « y employait de la laine d’aignelin, du ploc, du
duvet d’autruche ou du poil de chameau ». Passe pour le poil de chameau,
résistant et luisant, mais quoi qu’on ait dit, on n’a jamais employé dans les Caudebecs
du duvet d’autruche. L’abbé Noler, dans son Art du Chapelier, est formel
là-dessus et il explique qu’on a confondu le duvet d’autruche avec les résidus de
laines d’Autriche. La confection d’un chapeau – qui était considérée comme le chef-d’oeuvre
dans les statuts de 1578 des Chapeliers de Paris – exigeait bien des
opérations. Vous plairait-il qu’on les énumère rapidement ?
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