Sans tomber dans certaines exagérations, il est bien certain que
cette fabrication, aussi bien à Caudebec, qu’à la Rochelle, que dans le
Dauphiné et dans la Provence, était entre les mains des Protestants. A Rouen
même où elle fut très prospère, l’industrie chapelière appartenait à des
huguenots bien connus : les Véreul, dans le quartier Martainville, à l’enseigne
du Linot, du Castor et du Mouton blanc ; les Guillaume
Mallet, qui, lors de la Révocation de l’Edit de Nantes, s’en fut avec ses
compagnons, Pierre Varin, Louis Thiolet, Jacques Dulory, Jean Combe,
s’installer à Rotterdam, à Amsterdam, puis à Berlin. A Revel, s’était déjà
installé un protestant du Midi, Drouilhac, qui avait obtenu la fourniture des
armées de Pologne et de Russie, mais la plupart des ouvriers émigrés se
rendirent dans le Brandebourg où Frédéric Guillaume leur fit un accueil aussi
bienveillant qu’intéressé.
Dès la fin du XVIIe siècle, la concurrence de Lyon, du Dauphiné et de la
Provence, dans l’industrie du feutre semble avoir commencé à se faire sentir à
Caudebec. La Révocation de l’Edit de Nantes, comme nous l’avons dit, détermina
bien un exode auquel il faut attribuer la disparition rapide de l’industrie
chapelière, aussi bien à Caudebec qu’à Rouen, qui fabriquait aussi beaucoup de
chapeaux, mais elle ne fut pas seule la cause de sa décadence. Tout d’abord, elle
commença par se restreindre et par végéter, mais cinq ans après la Révolution,
il y avait encore deux cents lignes consacrées aux chapeliers sur les
rôles des tailles de 1690, dit une pièce des Archives départementales (C.
2156). Malheureusement, dans certaines études, on a imprimé ligues, au
lieu de lignes, ce qui rend le texte incompréhensible. Mais, en
1691-1692, cinq cents ouvriers se trouvaient sans ouvrage et ces bandes de
chômeurs parcouraient les campagnes en commettant des déprédations. M. de Bernières
de Bautot, procureur général au Parlement, s’en ouvre du reste au contrôleur
général, dans une lettre écrite, le 16 octobre 1692, et qui fut publiée par M.
de Boislisle dans sa Correspondance des Intendants généraux. « La
cessation du commerce des chapeaux a réduit 500 habitants de Caudebec à la
mendicité et cette circonstance, jointe à la disette, obligera à renouveler les
cotisations pour les pauvres, comme on fit l’hiver passé ». Les ouvriers
chapeliers vaguaient, de jour et de nuit, dans la campagne, où ils se livraient
parfois à des violences. Bon nombre de Réformés avaient fait filer, avant eux,
leurs femmes ou leurs enfants à l’étranger, puis envoyaient plomber leur
matériel d’industrie à Paris, où la douane ne regardait pas de très près. Ensuite,
avec de faux passeports, ils trouvaient des permis d’embarquer pour
l’Angleterre ou pour la Hollande, d’où les réformés pouvaient se rendre en
Allemagne et surtout dans le Brandebourg.
Le Mémoire de 1696 rapporte, en termes quelque peu voilés, cette pénible
situation.
On envoyait, autrefois, dit-il, de ces pays-ci, un grand nombre de chapeaux en
Hollande, dans tout le Nord, même en Angleterre, malgré la défense qu’il y
avait d’en laisser entrer, mais depuis dix ou quinze ans, il est passé
plusieurs chapeliers dans les pays étrangers, où ils ont établi cette
manufacture, en sorte que tous les chapeaux qui se font à Caudebec ou à Rouen
ou ailleurs, ne se consomment actuellement que dans le royaume.
En 1701, il y avait encore de la chapellerie à Caudebec, puisque le droit de
visite et de marque – qui avait été si attaqué lorsqu’on le créa, en avril 1690
– produisit encore 3.200 livres. En 1720, la Communauté des Chapeliers de
Caudebec était encore composée de quinze maîtres, dont trois travaillant pour leur
compte, les autres travaillant comme artisans, comme foulonniers dans les
ateliers qui avaient survécu. Quatre cents personnes, à cette date, étaient
encore employées à Caudebec, ce qui représentait environ le quart des
habitants. Les Chapeliers caudebécais achetaient alors leurs laines venues de
Ségovie en Espagne, à Rouen même ; mais ils n’employaient alors généralement
que des laines françaises de Bourgogne, de Champagne et surtout de Sologne,
venues souvent exemptes de droits. Pour maintenir leur fabrication, les
chapeliers de Caudebec voulurent étendre leur commerce avec l’étranger. Ainsi,
ils tentèrent de faire des chapeaux de vigogne pour leur clientèle espagnole,
mais, sur ce domaine, ils se heurtèrent à l’opposition des Chapeliers de Paris.
du reste, ils ne surent jamais fabriquer ces chapeaux de vigogne.
*
**
|