Les fabricants de Caudebec tâchèrent aussi d’établir le commerce
de leurs chapeaux en Portugal. Déjà vers 1672, les Portugais avaient attiré à
Lisbonne, des ouvriers chapeliers, sur le conseil du consul français
Desgranges, mais Colbert déconseille l’installation de ces manufactures, comme
impropres au climat et on dut réembarquer un sieur Tesson, qui avait été chargé
de cette installation. En 1717, les Caudebécais se contentèrent donc d’envoyer
50 douzaines de chapeaux, qu’ils vendirent avec un bénéfice de vingt sols par
pièce. Toutefois les risques des transports par mer, offraient bien des risques
! En résumé, d’après un mémoire de 1720, la cause de la diminution de la fabrication
des chapeaux, ne fut pas exclusivement le départ des Protestants, ce fut
surtout la concurrence des fabriques de Rouen, de Paris, de Bolbec et du Havre,
où on fabriquait des chapeaux qui se vendaient sous le nom de « Caudebecs
», quoi qu’ils fussent « moins étoffez que ceux qui sont de véritable fabrique
de cette ville, et que d’ailleurs il y ait plus d’apprêt, qui est un défaut
considérable et essentiel».
Il se faisait en tout quatre mille douzaines de chapeaux à Caudebec, dont
presque tous de pure laine française contre dix mille douzaines de chapeaux à
Rouen et autant à Bolbec et au Havre. Forcément, l’industrie chapelière devait
succomber et – il faut bien le dire – un peu aussi par la propre faute des
Caudebecais ! Pendant longtemps, en effet, très jaloux de leurs privilèges, les
Maîtres-chapeliers de Caudebec refusèrent de recevoir dans leur communauté les
ouvriers de la campagne qui, ma foi, allèrent porter à Rouen, où ils furent
bien reçus, le secret de la fabrique des chapeaux de pure laine de France, qui,
jusque-là, ne s’étaient faits qu’à Caudebec et aux environs.
En 1730, sur les dix mille douzaines de chapeaux environ fabriqués à Rouen, il
y en avait, dit Savary des Brûlons, dans son supplément au Dictionnaire du
Commerce, trois mille cinq cents douzaines de chapeaux de laine et six
cents douzaines de chapeaux à poil, sans compter différentes variétés. Il y
avait encore à Rouen, à cette date, quatre-vingt Maîtres-chapeliers établis
dans la ville et les faubourgs. En 1750, d’après les enquêtes faites auprès des
corporations (Arch. départ. C. 126). Il y avait encore 5
Maîtres-Chapeliers à Caudebec : Costé, Hurard, Bernard Goron, Guillaume de la
Croix, Charles de Thuilier (qui étaient syndics). La corporation avait eu des
statuts anciens mais elle les avait produits en justice et n’avait pu les
recouvrer, « quelques recherches qu’ils aient fait faire ». Ils nommaient leurs
gardes pour trois ans : quant aux droits d’entrée dans la corporation, ils
étaient alors de 9 livres pour les apprentis et 9 livres pour la réception. En
1767, il ne restait plus que trois chapeliers à Caudebec, disent des
renseignements envoyés à l’intendant. « C’est, ajoute le syndic d’alors, la
plus ancienne communauté pour les chapeaux de Caudebec, dont la
manufacture est tombée. » Ceux qui existaient encore avaient des lettres de
bulle, suivant l’importance de leur industrie, depuis 80 jusqu’à 100 livres.
L’abbé Miette et Lesage, dans leur curieux manuscrit de la Bibliothèque de
Rouen, à la fin du XVIIIe siècle, ajoutent que « depuis la révocation de l’édit
de Nantes, il ne se fabrique plus de chapeaux dans la petite ville cauchoise et
que ce qui est vendu vient de Paris et de Lyon, sous le nom de Caudebecs.
Il reste encore, ajoutent-ils quatre familles de ces anciens fabriquants : les
Le Marchand, les Hery, les Toti et les Diquemares, mais les deux premiers
occupent des places distinguées dans la magistrature et les deux autres
exercent des situations subalternes. » Noël de la Morinière, dans son Essai
sur la Seine-Inférieure, en 1795, ne note plus l’existence de l’industrie
des chapeaux à Caudebec et il attribue sa décadence à l’infériorité de la
main-d’oeuvre, aux mauvaises eaux, à l’incendie de 1649, à la mortalité de
1694, où 600 personnes périrent, tout et autant qu’à la Révocation de l’Edit de
Nantes…
Sic transit gloria mundi. Caudebec, jadis, coiffait fort bien, mais
Yvetot maintenant… coiffe mieux !
GEORGES
DUBOSC
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