Non, l’abandon de la pêche fut surtout causé par les voyages et
les pérégrinations des baleines. De 1830 à 1835, on la pêche particulièrement
aux îles Malouines, au sud de l’Amérique, que les Anglais, bien entendu, ont
appelé les îles Falkland, autour de l’île Tristan da Cunha, et le voyage dure 7
à 12 mois. De 1836 à 1839, il faut doubler le cap Horn et aller croiser le long
de la côte du Chili, le long de la côte Araucanienne, dans l’archipel des îles
Chiloë, et alors la croisière des baleiniers dure de 16 à 24 mois. De 1834 à
1844, les gammes, les bandes de baleines et de baleineaux émigrent
au sud de la Nouvelle-Zélande, et les baleiniers havrais sont contraints de
faire le tour du monde, de doubler le cap de Bonne-Espérance pour aller
stationner aux îles Saint-Paul et Amsterdam. L’expédition dure alors 18 à 20
mois. A partir de 1845, il faut surtout rechercher la baleine, non plus dans
les parages du pôle antarctique, mais aux confins des mers boréales, dans le
détroit de Behring, le long des îles Kouriles et du Kamtchatka, et les voyages
alors durent trois ans. A partir de 1849, il y a encore au Havre vingt
baleiniers, dont 5 sont en armement et 15 en voyage, quelques-uns partis depuis
1845.
Par suite de la durée des voyages des baleiniers, les frais arrivaient à
tripler, sans avoir de compensation dans la vente plus élevée des produits de
la pêche. Au contraire, les prix diminuaient, car l’huile de colza, l’huile
d’éclairage était venue faire concurrence, pour l’éclairage public, à l’huile
de baleine. Sait-on que lorsqu’il fut question, à Londres, de remplacer
l’éclairage à l’huile des reverbères par l’éclairage au gaz, il y eut
presqu’une émeute ? C’était autant de perdu pour l’écoulement des huiles de
poisson dans tout le royaume britannique. L’Etat intervint. Le Conseil de la
Cité décida, sur sa demande, que l’éclairage au gaz ne se ferait que pour un quartier
de la ville, changeant à tour de rôle, chaque année. Les Anglais savaient bien
- et le savent encore - que la pêche à la baleine était la meilleure école
d’énergie, d’habileté eu d’endurance pour sa flotte. Dumont d’Urville, en
France, en avait jugé de même, quand, pour son grand voyage autour du monde, il
avait recruté ses équipages parmi les seuls baleiniers français.
Les derniers navires baleiniers du Havre avaient quitté le port en 1868. C’étaient
le La Tour du Pin et le Winslow, qui partit le 3
juillet 1868. Avant qu’on ne connut le résultat de cette campagne, la guerre de
1870 éclatait et suspendait les armements en cours. Quand ils reprirent, il ne
se trouva point d’armateur pour tenter à nouveau la pêche baleinière. Des
mécomptes graves avaient éclairci les rangs des armateurs havrais. La maison
Winslow elle-même, dont le fondateur américain était mort en 1858, laissant à
son fils Charles Winslow la direction d’une entreprise agonisante, se retira de
la lutte et abandonna l’armement qui avait fait sa fortune…
D’autres villes françaises avaient cessé également cette industrie bien
antérieurement au Havre. Dunkerque où la maison Morel avait armé Le
Harponneur et la maison Bonvarlet l’Aimable-Nanette, que commandait
le dernier des Nantukois, qui avaient fondé cette pêche en France. Nantes, qui
fut, avec les armateurs James Dupuis, Dobrée, avec ses navires l’Océan,
l’Eléphant-de-mer, le Léandre, le Triton,
le Nantais, un des centres de la pêche de la baleine dans les mers
du sud. Plus près de nous, Dieppe, pendant plusieurs années s’intéressa à la
pêche de la baleine. Elle entre en jeu, avec le Groënlandais,
navire de 272 tonneaux de jauge, monté par 48 hommes, parti en 1820, sous les
ordres d’un capitaine anglais, puis du capitaine Fromentin, et enfin du
capitaine Guédon, qui se rend dans la baie de Pounds, où avait jadis passé
Parry. Il y a même là au 73e degré de latitude nord, une petite île qui porte
le nom de Dieppe. A Dieppe, le naufrage de la Confiance, magnifique
trois-mâts de 539 tonneaux de la maison Blondel et Morisse, construit par
Olivier et aux ordres du capitaine Tranquille Colin-Olivier, sonna aussi le
glas de l’armement baleinier. Naufragés sur la côte du Chili, dans les parages
de l’île Mocha, les marins dieppois avaient pu gagner la côte américaine et
sauver quelques débris du navire. Les Araucaniens sauvages et voleurs, après
les avoir dévalisés, les maltraitèrent et les conduisirent en prison dans la
petite ville de Valdivia, nous apprend A. Bouteiller dans son Histoire
de la ville de Dieppe. Partis en 1832, ils ne rejoignirent Dieppe et le
Pollet qu’en 1834 !
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