Malgré toutes ces mésaventures et ces malchances, il n’en est
pas moins vrai que la pêche à la baleine, fut longtemps, pour le Havre, une
source de fortune vaillamment conquise et joyeusement dépensée. Pendant
longtemps, le vieux quartier Saint-François si pittoresque, était le marché
principal de l’huile de baleine et des fanons. Les affaires s’y traitaient
directement, devant les goëlettes, arrivées de la veille et rangées dans le
vieux bassin de la Barre. Alors les équipages, heureux d’avoir retouché la
terre natale, pris d’une sorte de folie de jouissances faciles, se répandaient
dans les rues populeuses, comme une trombe. Charles Le Goffic, dans son
étude Sur la Côte, à laquelle nous avons emprunté de nombreux
détails, a magnifiquement célébré ces liesses de matelots.
La galopade, a-t-il dit, ne s’arrêtait qu’à bout de souffle. C’était
ordinairement sur une place ou un carrefour. Et une autre scène commençait imprévue,
et d’un comique presque barbare, quand huchés sur des futailles, accrochés aux
fenêtres, suspendus à quelque mat triomphal dressé en leur honneur, les hommes
de la grande pêche, les baleiniers des îles Chiloë ou Juan-Fernandez, aux
barbes fauves, au cuir tanné par les vents polaires…, plongeait leurs mains
larges ouvertes dans la sacoche aux « décomptes » et à poignées jetaient aux
portefaix qui se battaient à leurs pieds, les dollars chiliens mêlés au louis
d’or…
C’était l’habitude, la règle. On n’eût point été un vrai baleinier sans ces
prodigalités. Et ces pauvres hommes qui avaient, trois ou quatre années, vécu
de lard rance et de pommes de terre, dans une cambuse étroite et puante, sur
les plus terribles mers du globe, mettaient une sorte de forfanterie à jeter
l’or par les fenêtres. A d’autres moments, d’humeur hâbleuse, les anciens de la
pêche s’amusaient à évoquer leurs voyages aux Antipodes, leurs histoires
d’amour auprès des Zélandaises ou des Araucaniennes, récits entrecoupés
d’anecdotes effarantes et de chansons de bord rimées à la diable. Tout cela
n’est plus qu’une légende, mais longtemps survécurent au Havre des types
caractéristiques de ces anciens héros de la Grande pêche. Winslow, par exemple,
le grand Américain qui fit revivre la pêche à la baleine en France, était un
numéro. Ennemi de l’alcoolisme, teatotaler endurci, véritable
quaker, grand admirateur du champion anglais de la tempérance, le Révérend
Mathews, il imposait à ses équipages bretons - et c’était difficile - de ne pas
boire de liqueurs alcooliques. Il avait supprimé à bord toute ration de tafia
ou d’eau-de-vie. Pour se venger, l’équipage de La Pallas fabriqua
un mannequin à l’image du Révérend Mathews et, sur un bol monstrueux d’alcool,
le brûla en effigie. Winslow s’en tira avec une chanson satirique sur son
compte composée par les baleiniers havrais. A côté de lui, il faut rappeler le
capitaine Leroy, qui avait roulé toutes les mers du Sud et finit ses jours dans
un pavillon de la rue de Tourneville ; le capitaine Langlois, ancien souverain
d’une île du Pacifique qu’il avait eue d’un chef de tribu sauvage en échange
d’une pipe neuve et d’un paquet de tabac ; le capitaine Laplume, que le poète
Jules Tellier avait connu sous-bibliothécaire municipal…
De toute cette ère de prospérité havraise, rien ne reste aujourd’hui, mais il
était tout au moins intéressant de l’évoquer, au moment où le gouvernement
britannique, qui incrimine tous les jours notre impérialisme, s’assure dans les
parages antarctiques, le monopole de la « Grande pêche ».
GEORGES
DUBOSC
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