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Georges Dubosc
Les anciens Baleiniers Normands

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Malgré toutes ces mésaventures et ces malchances, il n’en est pas moins vrai que la pêche à la baleine, fut longtemps, pour le Havre, une source de fortune vaillamment conquise et joyeusement dépensée. Pendant longtemps, le vieux quartier Saint-François si pittoresque, était le marché principal de l’huile de baleine et des fanons. Les affaires s’y traitaient directement, devant les goëlettes, arrivées de la veille et rangées dans le vieux bassin de la Barre. Alors les équipages, heureux d’avoir retouché la terre natale, pris d’une sorte de folie de jouissances faciles, se répandaient dans les rues populeuses, comme une trombe. Charles Le Goffic, dans son étude Sur la Côte, à laquelle nous avons emprunté de nombreux détails, a magnifiquement célébré ces liesses de matelots.

La galopade, a-t-il dit, ne s’arrêtait qu’à bout de souffle. C’était ordinairement sur une place ou un carrefour. Et une autre scène commençait imprévue, et d’un comique presque barbare, quand huchés sur des futailles, accrochés aux fenêtres, suspendus à quelque mat triomphal dressé en leur honneur, les hommes de la grande pêche, les baleiniers des îles Chiloë ou Juan-Fernandez, aux barbes fauves, au cuir tanné par les vents polaires…, plongeait leurs mains larges ouvertes dans la sacoche aux « décomptes » et à poignées jetaient aux portefaix qui se battaient à leurs pieds, les dollars chiliens mêlés au louis d’or

C’était l’habitude, la règle. On n’eût point été un vrai baleinier sans ces prodigalités. Et ces pauvres hommes qui avaient, trois ou quatre années, vécu de lard rance et de pommes de terre, dans une cambuse étroite et puante, sur les plus terribles mers du globe, mettaient une sorte de forfanterie à jeter l’or par les fenêtres. A d’autres moments, d’humeur hâbleuse, les anciens de la pêche s’amusaient à évoquer leurs voyages aux Antipodes, leurs histoires d’amour auprès des Zélandaises ou des Araucaniennes, récits entrecoupés d’anecdotes effarantes et de chansons de bord rimées à la diable. Tout cela n’est plus qu’une légende, mais longtemps survécurent au Havre des types caractéristiques de ces anciens héros de la Grande pêche. Winslow, par exemple, le grand Américain qui fit revivre la pêche à la baleine en France, était un numéro. Ennemi de l’alcoolismeteatotaler endurci, véritable quaker, grand admirateur du champion anglais de la tempérance, le Révérend Mathews, il imposait à ses équipages bretons - et c’était difficile - de ne pas boire de liqueurs alcooliques. Il avait supprimé à bord toute ration de tafia ou d’eau-de-vie. Pour se venger, l’équipage de La Pallas fabriqua un mannequin à l’image du Révérend Mathews et, sur un bol monstrueux d’alcool, le brûla en effigie. Winslow s’en tira avec une chanson satirique sur son compte composée par les baleiniers havrais. A côté de lui, il faut rappeler le capitaine Leroy, qui avait roulé toutes les mers du Sud et finit ses jours dans un pavillon de la rue de Tourneville ; le capitaine Langlois, ancien souverain d’une île du Pacifique qu’il avait eue d’un chef de tribu sauvage en échange d’une pipe neuve et d’un paquet de tabac ; le capitaine Laplume, que le poète Jules Tellier avait connu sous-bibliothécaire municipal

De toute cette ère de prospérité havraise, rien ne reste aujourdhui, mais il était tout au moins intéressant de l’évoquer, au moment où le gouvernement britannique, qui incrimine tous les jours notre impérialisme, s’assure dans les parages antarctiques, le monopole de la « Grande pêche ».

GEORGES DUBOSC

 




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