Rabelais, le savant le plus complet, le penseur
le plus profond, l'écrivain le plus habile du seizième siècle, Rabelais fut un
homme heureux. Protégé par les rois et les grands, estimé des savants et des
lettrés, aimé de tous, il se sentit assez fort pour attaquer les abus les plus
imposants, les plus profondément enracinés, ceux mêmes que le bras séculier
entourait d'une protection active, et il leur porta des coups dont ils ne se
sont pas relevés. Ce contempteur de la Sorbonne, ce ferrailleur impitoyable
qui, de son arme à deux tranchants, frappait à droite et à gauche, ici sur les
«moines moinant de moinerie,» là sur les «demoniacles Calvins imposteurs de
Genève», ce philosophe complétement émancipé s'éteignit dans son lit,
tranquille et considéré, tandis que ses amis, de simples hérétiques, mouraient
dans l'exil, comme Marot, ou sur le bûcher, comme Dolet. A peine au cercueil,
il devient un personnage légendaire : son nom est dans toutes les bouches, son
livre est entre les mains de tous. Pendant trois siècles, on le réimprime coup
sur coup. En ce moment même, CINQ ÉDITIONS différentes sont en cours d'exécution1.
Je ne veux faire ici ni la
biographie de Rabelais, pour laquelle on n'a que peu de renseignements
certains, ni l'analyse de son oeuvre, que tout le monde connaît. Je me propose uniquement
de jeter un coup d'oeil rapide sur l'histoire typographique de son livre, puis
d'aborder certaines questions que soulèvent les éditions que l'on nous offre à
cette heure.
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