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Alfred Des Essart
La Montani

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  • I
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I


- ! c’est vous, mon très-cher lord Gérald Evyndal ! Je vous croyais parti pour le continent. Vous avez donc renoncé encore une fois à entreprendre cette grande tournée qui devait vous rendre savant par les yeux, sage par l’expérience ? Vous vous confinez donc à Londres, comme un bourgeois ou un membre de la Chambre des Communes ?

- Il le faut, mon cher Stephen ; sans avoir, ainsi que vous, des occupations parlementaires, j’ai besoin de séjourner dans la capitale.

- Caprice d’homme blasé, lequel s’amuse de ce qui devrait l’ennuyer.

- Oh ! ne me jugez pas ainsi. Venez, suivons une des allées les plus solitaires de Hyde-Park ; là nous causerons à notre aise, et si j’en ai le courage, je vous ouvrirai mon coeur.

- Eh ! mais, il s’agit apparemment d’un profond mystère ? Auriez-vous enlevé quelque jeune miss que vous tiendriez soigneusement cachée ? Je commence à m’alarmer pour vous, Gérald, en voyant votre physionomie sombre, le négligé de votre toilette

- Taisez-vous !

- Qu’y a-t-il ?

- Regardez, Stephen, ce brillant phaéton conduit par sir John Everett.

- Dandy de soixante ans, affaissé sous le poids du ridicule.

- Mais à côté du vieux fat, ne remarquez-vous pas une charmante créature ?

- Vous avez raison ; c’est Violetta Montani, la harpiste vénitienne qui fait courir tout Londres à ses concerts.

- On la reconnaîtrait entre mille. Cet air à la fois vif, enjoué et fier, ce regard qui tantôt jette des flammes et tantôt se voile sous une frange de longs cils noirs, ces cheveux dont les teintes brunes s’accommoderaient mal de la poudre, cette taille exquise, ces épaules de Vénus, tout cela c’est Violetta Montani

- Heureux mortel ! Violetta vous a salué avec un gracieux sourire. Quoi ! vous n’êtes pas satisfait ? On le serait à moins.

- O Stephen ! ne me demandez pas mon secret, je n’aurais point la force de vous répondre,… car il ne saurait y avoir pour moi de bonheur sans remords.

- Décidément, Gérald, vous êtes tragique au plus haut degré ; Garrick gagnerait à prendre leçon sur vous. Puisqu’il ne vous plaît pas de m’avouer la cause de votre chagrin, je me garderai bien d’insister ; ma curiosité serait indiscrète. Seulement, je gage qu’avant peu la voix publique me révélera le mystère. Adieu, rêveur, je vous laisse méditer sur vos malheurs,… en supposant toutefois que lord Gérald Evyndal puisse, avec sa figure, son rang, sa fortune, éprouver le moindre souci.

- Adieu, railleur impitoyable.

Deux heures après cette rencontre, lord Evyndal montait l’escalier d’une jolie maison de Grosvenor-Square et était annoncé chez Violetta. La belle étrangère préludait en ce moment à un prochain triomphe, car le soir même elle devait être entendue au Vauxhall par une foule avide de la voir et de l’applaudir. Vis-à-vis de la Montani se tenait, renversé dans un fauteuil, un personnage fort divertissant ; c’était son oncle Geronimo, véritable oncle de comédie, bruyant, épais, coiffé d’une immense perruque, vêtu d’un habit de soie aux nuances bizarres, chargé de bagues et de chaînes, et se pâmant aux accords que la harpe rendait sous les doigts habiles de sa nièce. - A chaque instant, le bonhomme s’écriait : « Brava ! brava ! ammirabile ! stupenda ! » Toutes les exclamations que peut suggérer l’enthousiasme ultramontain débordaient de ses lèvres. En apercevant Gérald, il leva le bras et accompagna ce geste d’un chut ! des plus retentissants. Celui-ci resta debout dans l’embrasure d’une croisée, le regard fixé sur la Montani, qui réalisait à son imagination une vision de sainte Cécile.

Le morceau achevé, il signor Geronimo applaudit de toute la force de ses mains, tira son mouchoir, s’essuya les yeux et embrassa tendrement sa nièce. Habituée à ces grandes démonstrations, Violetta n’y prit pas garde ; d’ailleurs, Evyndal était l’objet de son attention. D’un mouvement de tête elle l’appela près d’elle ; il accourut.

- Eh bien ! dit-elle, êtes-vous content, mylord ?

- Quoi ! vous me le demandez ! je ne trouvais pas d’expression pour peindre mes sentiments…. mais peut-être m’avez-vous deviné….

- Je n’ai pas tant d’orgueil….

- O Violetta, si vous aviez pu vous voir !... Il y avait autour de votre front une auréole lumineuse ; l’inspiration jaillissait de vos yeux en éclairs de génie ; avec quelle habileté vos doigts faisaient vibrer les cordes ! Qu’ils sont froids, les plaisirs donnés par la poésie et la peinture, si on les compare aux brûlantes émotions que produit la musique !...

- Hélas ! mylord, vous vous trompez sur la nature de vos sentiments ; vous croyez m’aimer, et vous n’aimez que ma harpe.

- Non, car l’instrument resterait muet sans ce talent, cette âme qui lui arrachent ses brillantes harmonies. Enchanteresse venue d’une terre qui a produit les plus dangereuses Circés, vous avez troublé la raison de tous nos dandys, de ceux-mêmes qui se proclamaient à l’abri des atteintes de l’amour. Heureux l’homme que votre coeur choisira !

Il se tut et interrogea d’un oeil plein d’anxiété le gracieux visage de la Vénitienne ; elle souriait et balançait sa tête ainsi qu’un oiseau ; mais pour encourager Evyndal, elle laissait tomber sur lui des regards longs et pénétrants.

Le jeune lord, bercé par un rêve de doux avenir, transporté par la contemplation de Violetta sous le climat d’Italie, dans cette admirable contrée où l’existence est de la poésie d’action, ne formait pas en ce moment de projet, comme s’il ne devait plus sortir du cercle d’enchantements que la magicienne avait tracé autour de lui. Le monde, la gloire, le bonheur prenaient pour Evyndal le nom de la Montani.

- Oh ! s’écria enfin Gérald lorsque l’extase laissa les mots arriver à ses lèvres, concentrer ses espérances sur un être chéri, se donner tout entier au coeur qui se donne sans réserve, n’est-il pas vrai que c’est une chose adorable ?... Je suis bien égoïste, car si votre beauté, votre talent, votre esprit m’appartenaient, je voudrais enfouir au fond d‘une solitude ces trésors inestimables, tant je serais jaloux de l’admiration que leur accorderaient les autres hommes.

- Et vous ne tarderiez pas, dit la Vénitienne, à vous lasser de ce que vous daignez appeler ma beauté, mon talent, mon esprit. Qu’est-ce que des diamants dont on se pare pour rester seule dans sa chambre, sinon des futilités, des jouets d’enfant ? Ce qui brille veut être montré. Ainsi, pas d’amour durable si la femme aimée ne promène ses succès à travers les salons ; si elle n’est coquette avec son cortége de courtisans, de sigisbés, de poëtes, et surtout avec son mari.

- J’entends, il vous faut des hommages ?

- Beaucoup.

- Une passion profonde ne saurait vous suffire ?

- Non, parce que, faute du stimulant des rivalités, cette passion n’existerait bientôt plus qu’à la surface.

Geronimo, ombre fâcheuse toujours présente, espèce de sentinelle placée par la nature près de Violetta, crut devoir glisser au milieu de la conversation cette phrase empreinte de l’astuce grossière de l’intérêt :

- Certain gentleman dont nous avons reçu tantôt la visite, paierait de toute sa fortune un mot favorable qu’il obtiendrait de ma nièce.

Lord Evyndal fronça le sourcil et demanda d’une voix saccadée :

- Quel est ce gentleman ?

- Mon oncle, vous êtes toujours le même, dit Violetta en faisant une petite moue charmanteEst-il besoin de tant de mystère pour nommer sir John Everett ?

- Oh ! ce vieux fat qui vous a conduite aujourdhui même à Hyde-Park…. Je ne suppose pas que vous puissiez l’aimer.

- Il a quatre millions ! s’écria Geronimo.

- Eh bien ! interrompit Gérald d’un accent de dépit.

- Eh bien, reprit l’oncle sans se troubler, quand on possède quatre millions on n’a pas d’âge.

Gérald se disposait à répliquer, lorsqu’un laquais annonça lady Holbridge. Une pâleur mortelle se répandit sur les traits du jeune lord.

- Mes amis, dit-il, excusez-moi, je me sens indisposé, permettez que je me retire dans la pièce voisine. Je reviendrai après le départ de cette dame.

Et sans donner d’autre explication, il ouvrit la porte d’un petit boudoir et disparut. Ce fut Geronimo qui, au bout d’un quart d’heure vint le trouver, et lui dit avec son sourire banal :

- Mylord, la noble signora est partie.

En rentrant au salon, Evyndal frémit de voir la Montani sombre, les lèvres serrées, une main appuyée contre son front. Il se plaça devant elle, Violetta se détourna vivement. Un silence pénible régna pendant quelques instants ; enfin l’Italienne jeta ces paroles d’un ton froid et dédaigneux :

- Vous aviez cru, vous, grand seigneur, fasciner, éblouir une artiste ; vous ignoriez que le hasard m’éclairerait sur votre perfidie.

- Ma perfidie !

- Osez nier que vous aimez cette lady Holbridge ?

- J’ai l’honneur de la connaître ; j’apprécie hautement ses qualités ; lady Holbridge est de ma famille par son mari, mort il y a trois ans.

- Et vous l’aimez ?...

- Qui vous fait penser cela ?

- Mon instinct de femme. Ces choses-là, nous ne les apprenons pas, nous les devinons. Comment n’aimeriez-vous pas une veuve jeune, jolie, riche, et qui est de vos parentes ?

- Je l’avoue, ma mère, que j’ai eu le malheur de perdre, avait conçu autrefois un projet d’union entre cette personne et moi. Le frère de lady Holbridge, sir James Ellesmer, aurait en même temps épousé ma soeur, mais je n’ai pas donné suite à ces projets.

- Ah ! mylord, vous vouliez me tromper. Vainement me feriez-vous entendre mille protestations, les regards, les paroles de lady Holbridge m’eussent aisément instruite. Elle venait ici pour me proposer de jouer demain chez elle dans une fête

- Vous avez refusé ?

- Non, j’ai accepté, afin d’étudier votre contenance, de jouir de votre embarras, de vous confondre. Ce sera la dernière fois que je vous verrai.… ensuite tout sera fini, rompu entre nous.

- Violetta !

- C’est aussi vrai que je brise cet éventail.

Joignant l’action aux paroles, elle mit en pièces un magnifique éventail chinois qu’elle tenait à la main.

- Ma nièce ! s’écria Geronimo, qui attachait un regard de regret sur les débris.

Lord Evyndal se leva, et, près de sortir, il dit d’une voix étouffée le mot « Adieu ! »

Quand il se fut éloigné, la Vénitienne se redressa et dit avec un accent d’orgueil :

- Il est à moi !

- Tu crois ? dit Geronimo ; cependant il était furieux.

- Je tiens mon esclave.

- Eh bien ! si tu es sûre du triomphe, vise au mariage… Les amours passent comme la beauté qui les inspire. Tâche de devenir lady… et tu seras bénie par ton oncle. En attendant, allons dîner…. Ces commotions successives m’ont donné un terrible appétit.




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